La vie rêvée des hommes...
Ou ?
Le téléphone sonne.
La femme décroche, porte le combiné à son oreille.
D’un mot, elle signal que son interlocuteur à toute son attention : « Allo ? »
En face, une voix lui demande confirmation de son identité. Rien qu’en prononçant un nom, le sien, mais sur un ton légèrement interrogatif.
La femme confirme, oui, elle est bien Jaqueline Mercier.
Sur un ton neutre, la voix s’annonce.
Police. Lieutenant Fernaud.
C’est à propos de votre fille.
Car elle à bien une fille, n’est-ce pas ? Estelle.
C’est à propos d’Estelle. Mon Dieu, il lui est arrivé quelque chose.
Estelle avait onze ans. Pendant la journée, elle allait au collège, en 6eme, elle rapportait des notes moyennes mais satisfaisantes. Elle faisait du karaté, après les cours, tous les jeudis soirs, avec un copain. Elle jouait beaucoup aux jeux vidéos, regardait peu la télé, lisait, faisait du vélo et des cabanes dans les arbres du jardin. Avec son frère, elle jouait aux legos et à Robin des bois.
Dans sa famille, rien d’anormal : ses parents s’aimaient parfois, se disputaient un peu à d’autres moments, mais jamais devant elle.
Sa vie était bien réglée, entre les horaires de classes, le temps passé chez sa nourrice, puis le soir le repas devant les informations de FR2. Le film, ou Star Académie, aussi, parfois, le mardi ou le vendredi soir, quand il n’y avait pas école le lendemain.
Et puis il y avait les autres.
Frédéric, Élodie, Cécile et Romain, Sergueï et Luigi, Mattéo, et d’autres encore. Ses amis. Ceux qu’elle retrouvait jusque dans ses rêves, ceux qui partageaient parfois ses jeux.
Ce n’est pas qu’ils étaient très fréquentables, ils étaient surtout vagabonds, asociaux et compagnie, mais elle les aimait bien. Ses parents n’étaient pas au courant, bien sur. Elle les retrouvait le soir, le plus souvent. Quelque fois dans la forêt ou dans les parcs, en pleine journée, mais plus rarement. Ils ne tenaient pas à se faire trop remarqués…
La journée, rien ne la différenciait des autres enfants. Elle était rêveuse, oui, un peu. Mais ses jeux étaient les mêmes que ceux de tout les autres. Simplement, parfois, elle pensait, tient, ce soir il faudra que je raconte ça à Frédéric.
Frédéric, c’est le premier qu’elle ait connu. Une nuit où elle ne dormait pas, il était passé dans la rue, juste sous sa fenêtre. Elle, elle était là, debout, cherchant à voir les étoile. C’était il n’y avait pas si longtemps, mais elle avait l’impression de le connaître depuis tellement de temps. Ils avaient discuté, un peu, et puis il était partit. Ce qu’ils s’étaient dit ? Rien de bien spécial.. « Ouh !! Tu m’as fait peur !! » et puis voilà…
Un soir, Fred avait invité Estelle à faire un tour dans le quartier. Ce n’était pas bien prudent, d’accord, mais le jeune garçon était un peu plus âgé qu’elle, donc il la défendrait…
Au cours de cette ballade, ou d’une autre, ils avaient croisé Sergueï, un copain de Frédéric. Et puis Romain et Cécile, qui vivaient dans une cabane au bord de la ville…
Ils n’étaient pas bien plus vieux qu’elle, Frédéric avait 17 ans, romain 18, Cécile seulement 15… Sergueï, et son pote Luigi, en avaient 21.
De jour, elle ne les croisait presque jamais. Jamais, en fait, à moins qu’elle ne soit seule. Lorsqu’elle était avec Aurane, sa meilleure amie de classe, à rire des tics de ses profs, elle ne voyait pas ses amis se faufiler dans les ruelles, comme de nuit. Parfois ils lui disaient le soir, alors comme ça ta prof d’histoire bégaie ? , mais elle ne les voyait ni ne les entendait. Aurane ignorait leur existence, tout comme ces adultes bouchés qui ne voyaient que ce qu’ils connaissaient.
Et puis Sergueï était partit, un beau jour, sans dire à personne où il allait, et Luigi… Romain et Cécile étaient restés, mais elle ne les avait plus vus après quelques mois sans visites de Fred. Fini les soirées entassés à dix dans sa chambre, après une nouvelle visite nocturne du quartier.. Fini les petites mélodies de flûte qui signifiaient toutes quelque chose… Sur le pont du nord pour voilà des fêtards, et alors on choisissait un escalier pour se planquer un moment, à la claire fontaine pour Ou vous êtes ? , et puis le roi Dagobert pour nous voilà..
Frédéric était revenu une fois ou deux, et puis plus rien…
Estelle menait une vie tranquille, rêvant d’îles désertes, de palmiers dans le vent. Mais ces amis singuliers lui avaient donné le goût des rêves…
En attendant, elle trouvait de quoi les nourrir dans les livres, les mondes virtuels, où elle se glissait comme dans un confortable survêtement.
Ils lui manquaient tant…
Il y eut un temps, où malgré Aurane, malgré ses autres amis, elle se sentit très seule.
Il y eut un temps, où les rires entre copines lui semblèrent l’essence de la vie, ou elle ne pensa même plus, le soir avant de s’endormire, que tient, pas de Frédéric, d’Élodie, de Sergueï ce soir encore…
Et puis il y eut une dispute, et à 15 ans, Estelle se retrouva un moment sans amie proche, sans confidente. Et la nuit suivant ce jour ou, à propos d’une broutille, elle et Aurane avaient commencé à « se faire la gueule », Estelle repartit vadrouiller dans la nuit.
Elle enjamba sa fenêtre, comme avant, avec la bande. Elle était seule, mais elle avait grandi, et avant la fin de la nuit, elle avait fait la connaissance de Jasmine, de Roméo et de Bastian. Bastian avait son age, Jasmine était plus jeune, Roméo veillait sur ses frère et sœur. Ils venaient d’un cirque, installé dans la ville pour quelque temps.
Et Estelle, le soir, rejoignait son monde de dresseurs de fauves et d’acrobates…
Les années passaient, les amis se succédaient. Ils arrivaient un soir, débarquant sur un nuage ou d’une voiture déglinguée, et repartaient quelques temps après. De temps en temps, certains revenaient, juste pour une soirée ou pour plus longtemps. Mais jamais, jamais elle ne les voyait le jour, ou seulement quand elle était seule.
Le jour, c’était le temps des cours, le temps de la famille… tout un monde de raison et d’ordre. Ce n’était qu’une fois les lumières éteintes qu’ils se permettaient d’intervenir dans sa vie.
Il y eut des moments difficiles, encore, et ils se firent plus présents encore.. Ils lui étaient tellement proche.. Lucie, la petite Susanne, Marie la rêveuse, Lou, puis Françoise qui était plus âgée… Parfois dans la journée elle se surprenait à penser que Marie aurait vraiment réagit de la même manière qu’elle, ou que Lucie exagérait vraiment quant elle se permettait de juger Aurane. Aurane était SON amie, après tout !
Alors Lucie n’avait plus droit à la parole pendant quelques temps.
Avec Lucie, Marie et les autres, Estelle n’avait jamais tord. Ou alors quand elle voulait bien. C’était elle la meneuse, et quand elle n’avait pas envie de les voir, même Lou l’effronté ne montrait pas le bout de son nez. Avec eux, elle restait le plus souvent dans sa chambre, ou sortait les chercher avant qu’ils n’arrivent d’eux même. Elle passait par la fenêtre, comme toujours… pour la première fois. Elle avait eu peur, d’abord. Il fallait passer par-dessus un mur pour quitter la cour, et une fois dans la rue, elle n’avait plus sut quoi faire. Elle avait rodé dans ces rues qu’elle connaissait si bien de jour, et puis elle était rentrée, bien vite.
Vers 17 ans, l’envie de partire plus loin se fit sentire. Alors Sergueï revint, et l’emmena en Russie. Il avait vécu là-bas, depuis quelques années, depuis qu’il avait quitté son squat ici…
Il lui fit visiter la Sibérie, ils traquèrent ensemble les renards polaires, comme autrefois les chats de gouttières qu’il aimait tant.
Sergueï ne resta pas longtemps. Très vite, il s’effaça, de nouveau, comme la brume qui se dissipe dans le cacao du petit matin. Et qui ne revient pas le soir.
Il était trop vieux, trop usé.
Alors Estelle prit sa valise, l’avion, où le bateau, et fit naufrage au milieu de l’atlantique. Là-bas, en quelques soirées, elle fit la connaissance de Robin, de Clément, de Noé, de Sarah et de Julia. Après avoir emménager dans leur grotte, ils combattirent des pirates et ensemble, ils découvrirent de l’autre coté de l’île un autre camp de naufragé, d’une tempête précédente..
Et toujours, quelqu’un avait dans ses bagages un bout de papier où dresser la carte de l’île.
Combien d’île y a-t-il dans le monde ? Estelle s’en inventait une nouvelle à chaque fois que l’ancienne commençait à se fondre dans la brume des rêves oubliés. Et quand toutes les îles furent connues, quand tous les pirates furent vaincus, Estelle avaient suivit assez de cours d’histoire pour partir au moyen age.
Les livres lui servaient de barrières. Elle ne se noyait pas dans les livres, elle y nageait. Dans ses Mondes, qui devenaient de plus en plus complexes et irréels, car elle ne s’arrêtait plus à de tels détails, elle s’y perdait, et parfois, parfois une urgence dans la petite ville moyenâgeuse de Chaman l’emportait sur les exercices de math.
Les excursions dans la nuit avaient pris fin. A vrai dire, à quoi bon, quand toutes les escapades, même de jour, étaient devenues prétexte à rejoindre ses amis d’ailleurs ; qu’ils soient occupés à aménager la caverne où à négocier une trêve avec le seigneur d’à coté. Et elle, Estelle, qui était dans toutes ces histoires la même jeune fille qu’avec Laurie, Auranne et Gautier, ou bien parfois une jeune fille tout à fait différente, elle jonglait avec une pendule divisée en deux : le temps d’ici et le temps de là-bas.
Les prénoms défilaient.
Certains restaient marqué d’un caractère précis, d’une personnalité et ne resservaient pour ainsi dire plus, d’autres étaient de vrais caméléons : Jordan fut tour à tour le capitaine d’un vaisseau pirate (moderne bien sur), le patron d’un bar dans une ville de l’an 3689, le seigneur qui vivait dans le château fort sur la colline au-dessus de l’appartement, et même, lors d’une escapade dans un Monde moins exotique, le coupable du meurtre d’une pauvre petite fille, retrouvée morte le jour même dans l’Héraut et dont la mort avait fait la une du JT du jour.
Parfois, Estelle croisait d’autres personnes dans ses Mondes, lorsqu’elle ne partait pas trop loin. Parfois c’était des gens inconnus, croisés dans le métro ou vus à la télé, d’autre fois elle emmenait des amies, des gens qu’elle détestait cordialement ou d’autre qu’elle emmenait là-bas pour se faire une opinion d’eux. Le jeu du Et lui, qu’aurait-il fait si… ?
Mais les fantômes de la nuit ne craignaient plus la lumière. De temps en temps, loin de la réalité, Estelle perdait pieds. C’était agréable, tout paraissait alors sans la moindre gravité dans cet endroit étrange où son père lui disait de venir à table. Mais toujours, plus tard, le voile se déchirait et la vie telle que la concevait ses parents reprenait ses droits.
On la jugeait irresponsable, lunatique, fragile.
Puis il y eut de nouvelles amies, qui eurent la bonne idée de créer pour elles quatre un Monde, aussi fou et libre que ceux où Estelle évoluait habituellement. Elle n’abandonna pas pour autant Pierre et Mahaut, alors occupés à dégager le souterrain qui leur permettrait de s’enfuir si jamais les rondins enflammés et l’huile déversées n’arrêtaient pas les envahisseurs de la ville, mais les mondes se superposèrent. Et le temps consacré à ce monde ou les autres semblaient vivrent en permanence diminua d’autant.
Puis ces amies disparurent elles aussi, ne laissant qu’une adresse, un numéro de téléphone et une promesse de se revoir bientôt. Dans leur monde commun, le temps se figea, comme ailleurs, mais cette fois restaient inscrits, de quatre couleurs sur de petits bouts de papier, toutes les péripéties qui avaient menées à la naissance d’un troll chef de village gaulois, aimant jouer de la basse pour endormir Denver, son ami dinosaure…
Le temps s’écoulait, et désormais s’écoulait plus « la-bas » qu’ « ici ».
Un minimum d’inattention, et elle se retrouvait en train d’embarquer sur l’Hippocampe, en partance pour Maraca. Elle ne souhaitait plus qu’une chose, qu’on la laisse suivre Axel, et Laurent, et Arthur…
A vingt ans, Estelle avait déjà « vécut » plusieurs siècles. Elle ne s’embarrassait plus de détails tels que la cohérence, elle n’hésitait plus à « revivre » trois fois la même scène selon des versions différentes, jusqu'à trouver celle qui serait la plus parfaite. Elle passait de plus en plus de temps dans le même monde, et en connaissait de mieux en mieux tous les détails, de plus en plus de gens. Certains, comme Alexandre lors de ses premières escapades avec Frédéric, restaient à la limite de l’inconnu, personnages croisés une fois, puis perdu dans le flot de la « vie »… D’autres, issus des rêves de la nuit précédente les plus tenaces, venaient s’intégrer à « la troupe »… Et tout, tout ce que ses parents appelaient la réalité, tout trouvait un écho dans ces Mondes toujours modelables.
Ce jour-là, elle avait simplement décidé de passer la journée à Nantes. La réalité, elle connaissait encore, juste, elle n’aimait pas la fréquenter trop souvent. Mais de temps en temps.. Alors elle s’était balader, toute la journée, faisant les boutiques de fringues et de bouquins, saluant une copine qui avait eu envie elle aussi de s’offrire un MacDo à midi, se reposant un moment place de la république… Elle avait eu soudain l’impression d’avoir quelqu’un dans son dos. Levant les yeux de son bouquin, elle avait vu les trois gars la déshabiller du regard, elle avait compris qu’ils n’étaient pas ici pour bavarder. La réalité, elle connaissait encore.
Plus tard, après que personne n’ait réagit, après la douleur, la peur, après qu’elle ait trouvé son chemin toute seule dans ce labyrinthe, il y avait eu cet endroit confortable, une salle au fond du commissariat.
Et là, maintenant, Estelle voit entrer sa mère. Elle la voit, mais peu importe.
Estelle est loin.
Très loin.
Sa mère lui parle, demande au policier ce qu’on lui a fait, est-ce qu’on l’a mise sous calmant ? Non.
Tout à l’heure elle était choquée, oui, mais elle s’était un peu calmée, alors on l’avait laissée seule se reposer un peu.
Estelle n’a pas besoin de se reposer.
Dans le royaume de Massud, elle est toujours la même Estelle, cuisinière royale appréciée pour ses talents culinaires et ses remèdes miracles contre le mal de tête.. Si seulement les décoctions de coques d’amandes pouvaient avoir les mêmes propriétés amnésiques dans ce monde lointain où une femme qui serait sa mère la prendrait dans ses bras pour la ramener chez elle…
La réalité, qu’est-ce que c’est ?