Aussitôt, un frisson parcourut les échine de plusieurs autours de la table. Mais si encore une fois Menolly et Mélor restaient cois, ne sachant pas ce qu’était le Violant, d’autres étaient eux aussi en train de s’interroger. Bien sur, Merlock et Olow avaient déjà entendu parler de cet objet ; mais son intérêt, sa valeur, et surtout sa nature leur était inconnue. Ce fut Darksa, réveillée par le silence, qui, après quelques instants et sans comprendre immédiatement pourquoi ce nom était venu dans la conversation, leur donna les premières bribes d’information.
" L'IInaÏ, commença-t-elle, est l’objet parfait." Mais l’explication ne semblait pas éclairer les autres, et elle demanda : "Pour toi, Merlock, qu’est-ce qu’un objet ?"
Embarrassé, le jeune Jalek lui répondit presque timidement :
"Heu.. C’est une petite chose, un couteau par exemple.. ? "
"Voilà, reprit Aytan avec énergie, coupant la parole à Darksa. Par exemple. Et bien l'IInaÏ, c’est par exemple un couteau parfait. Aucun couteau ne sera jamais aussi pratique, joli, aussi coupant que l'IInaÏ."
Mais cette explication ne pouvait satisfaire les ignorants, et Olow se fit leur porte-parole :
"Alors, appelle-le le couteau parfait.. Mais Merlock aurait pu te répondre que l’objet parfait était "par exemple" une des balles d’Oman…"
Un ménestrel, bien connu d’eux, avait entreprit de circuler dans la salle, en faisant tournoyer au-dessus de sa tête sept balles de couleurs vives.
"Et bien alors il t’aurait répondu que l'IInaÏ était LA balle parfaite !"
Syhel avait dit cette phrase d’une voix vibrante, de petite fille en plein rêve. De la même manière, les autres, abasourdis au début, avaient maintenant les yeux brillants, paraissaient fébriles ; Som avait retrouver ce demi-sourire qui ne le quittait que lorsqu’il restait trop longtemps au repos, et Arkwel lui-même, ravi de l’effet de ses paroles, faisait nerveusement courir ses doigts sur le rebord de la table.
Tous regardaient le Knockmanys, ne pouvant croire à ce qu’il semblait leurs proposer.
Pour clarifier les explications, celui-ci reprit la parole :
" L'IinaÏ, ce n’est pas UN objet parfait, mais L’objet parfait : A lui seul, il est tous les objets. C’est en tentant de l’imiter que les hommes ont inventé toutes ces choses qui nous entourent, les couteaux, les balles… Il à été créé, suivant sa légende, par Koemgun, le plus puissant et le plus ancien des géants. Mais il avait été créé si parfait que Koemgun, pris d’orgueil devant son œuvre, décida de le garder pour lui seul… A la suite de quoi il quitta le plateau, (que plusieurs d’entre vous connaissent je crois,) pour construire sa forteresse et le dédale qui l’entoure dans le Val Orangé.. Et ainsi fonder une terrible dynastie. "
Un silence suivit ses paroles.
Puis Darksa, toujours pragmatique, demanda d’une petite voix quel était l’objet …de la conversation. Et quand elle eut été mise au courant, sa première réaction fut d'enchaîner :
- Mais comment comptes-tu te rendre de l’autre coté du plateau ? Si je veut bien oublier les légendes comme quoi il n’aurait pas de fin à l’Ouest, qu’on le sait peuplée de trolls et de démons, sans parler du dédale, ou de la forteresse elle-même…".
Ce fut le début d’un nouvel échange, houleux et passionné, où personne n’écoutait personne et qui ne prit fin que lorsqu’une petite voix, venue d’en haut, s’excusa de les déranger.
Juchée sur les épaules d’Oman, Elminë, sa sœur, leur tendait une corbeille où tintaient déjà quelques piécettes. Comme toujours, seul Aytan y déposa un bronze : les autres se contentèrent d’échanger quelques plaisanteries avec Oman, de l’inviter à s’installer à leur table une fois son spectacle fini, où encore de lui rappeler qu’il avait promis de passer au château un de ces jours…
Et quelques minutes plus tard, en effet, le ménestrel partageait leur pichet de bière blanche aux cotés d’Olow.
Oman était un homme costaud, plus carré que le coin de la table, comme disait souvent Syhel. Un ami de longue date.
Quelques années auparavant, une dizaine pour être plus précis, Som et Syhel venaient de faire connaissance, au beau milieu d’une tempête comme seules en connaissent les régions de l’Ouest. Après deux jours de chemin, ils approchaient de l’auberge, pensant avec amitié au bon feu qu’ils y trouveraient, et surtout au bon toit qui les abriterait de l’averse promise par un ciel encore bien noir… Quand Oman avait surgit d’un buisson. Perdu et affaibli par une blessure, il devait lui-même rejoindre "la Baska" où l’attendait Olow, qui à leur arrivée leur présenta lui-même la jeune Jalek Darksa.
Rapidement remis, Oman avait repris ses tournées de ménestrel ; mais lorsqu’il était revenu, les quatre autres étaient attablés au milieu de l’auberge, Sombrée, Homme, Jalek et Puissance ensemble ; Et avec eux était encore Arkwel, que Som avait rencontrer lors d’une course où il avait été plus loin que coutume.
Ensemble, les cinq amis avaient parcourut la forêt, et avaient découvert le repère du mystérieux DonLo, un être charmant contrairement à sa réputation. Ce soir-là, Oman eut droit au récit de leur aventure ; et ce récit, conté par lui, fit le tour du pays, rendant sa réputation ménestrel plus grande que jamais.
Plus tard, les marchands s’intéressèrent à l’origine des richesses qu’ils rapportaient : Car le DonLo possédait un vaste échantillon des merveilles du monde, qu’il distribuait volontiers à ceux qui troublaient sa solitude.. Dans l’espoir de se débarrasser d’eux, bien sur.
De tout les marchands auxquels les découvreurs du trésor eurent affaire, un seulement acquis leur confiance ; et ce fut donc sur les conseils d’Aytan qu’ensemble, ils achetèrent le fort Briselance, situé juste sur la ligne de l’Ouest. Cependant Olow fut le grand gagnant de l’affaire, puisqu’il fut le seul à véritablement emménager dans le château : les autres tenant trop à leur vie au grand air pour s’installer en un lieu fixe. Et de la même manière, rapidement, il s’était avéré que l’auberge, heureusement proche de Briselance, était un bien meilleur salon de discussion que les petites pièces de l’ancien fort..
Dans les cinq années qui suivirent, le petit groupe hétéroclite était plusieurs fois repartit sur les routes, souvent sur demande d’Aytan qui souhaitait acquérir telle ou telle rareté…
Puis Darksa avait retrouvé deux de ses vieux amis, Merlock et son frère Mélor ; et comme Menolly plus récemment, une jeune femme qui avait conquis le cœur de Som, ils avaient suffisamment acquis la confiance des autres pour être les bienvenus lors du dernier voyage qu’ils avaient effectuer tous ensemble, jusqu’au Mont Charbon, dans l’espoir d’y trouver quelques pierres de feu. Espoir déçu. Et depuis ce moment-là, trois ans auparavant, aucun autre projet n’était venu les réunir.
La discussion avait donc de quoi être joyeuse, et Oman de quoi être le bienvenu.
Il fut rapidement mis au courant de la proposition d’Arkwel, accompagnée de tous les détails de la conversation qui avait précédé. Mais parce que l’heure avançait, et que l’auberge fermait, il fut décidé de se retrouver le lendemains soir au même endroit.
"Réfléchissons chacun de notre coté, suggéra Olow ; Certains d’entre nous ne peuvent se permettre de s’absenter plusieurs mois, et d’autres n’en ont pas forcement envie." Ajouta-t-il avec un regard à Menolly.
"D’autres croient peut-être également que ce n’est pas une bonne idée.. " glissa Oman, qui avait remarquer le peu d’enthousiasme du tout jeune Mélor, qui rougit violemment.
"C’est que… Des richesses, tout le monde en à déjà tellement… Les géants ne vont sans doute pas nous regarder entrer, prendre l'IInaÏ et repartir sans agir ! Non, cette fois, ça me paraît un peu téméraire…"
Nul ne releva, mais aux yeux des autres, rien d’autre ne comptait que le voyage, l’aventure que serait la descente dans le val et le dépassement de soi qui devrait s’en suivre, pour éviter la mort.. Et pour beaucoup, ce soir-là, l’amitié, le fait de repartir tous ensemble comptait même plus que le fait d’arriver au bout de l’expédition.