
Seule sur la grève déserte, elle était un point d’ombre sur le ciel embrasé par le soleil couchant. Droite (car jamais elle ne se courbait), elle observait l’horizon avec une ardeur qui dénotait plus que le simple amours des couleurs du soir. Elle attendait.
Quoi ? Elle attendait son père. Elle l’avait toujours attendu, d’ailleurs. Cet homme qui avait disparut avant le jour de sa naissance, elle le recherchait dans tous ses rêves. Elle voulait tant le revoir… et aujourd’hui, aujourd’hui que sa mère était morte, il allait enfin arriver … Allait-il vraiment, ce soir, pousser la porte de la petite maison et lui dire qu’il l’aimait ?
Oui, ce soir, promis, l’incendie dans ton cœur, les durs mots de ta mère qui me disait disparut pour toujours, ne seront plus que fumée… Fumée d’une absence longue, mais pas éternelle, non, pas éternelle…
***
Kirza pleurait. Des gouttes d’écumes coulaient sur son visage, que la mer n’avait jamais connues.
Elle regardait passer les derniers bateaux, barques de pécheurs qui rentraient tardivement ou fiers vaisseaux aux voiles frissonnantes du vent de terre… Du souffle de la terre, comme disait le vieux Lékii. Celui-ci allait lui manquer, décida la jeune fille. Il allait terriblement lui manquer. Il y aurait tellement peu de monde pour lui manquer vraiment…
Depuis son enfance, dans ce village perdu à l’extrême nord du Pays Vert, elle n’avait eu que peu d’amis. Sa mère était une femme peu fréquentable, vous comprenez ! Une femme qui avait péché avec un marin de passage, et elle n’était que le fruit de leurs impures amours …Les mots, trop ironiques, sonnait d’une froideur métallique dans l’esprit de la jeune fille. Trop souvent, elle les avait entendus, ces mots, chuchotés par les commères du village aux étrangers de passages. Car ce n’était pas un secret, on était déjà assez gentils de ne pas le crier chaques jours aux visages des intéressées, hein ?
***
Ce soir, plus personne ne dirait plus à personne que la petite Kirza n’avait pas de père, que si sa mère n’avait pas été enterrée dans le cimetière des Chrétiens, c’était pure justice ; car nul ne savait, après tout, si ce marin qui l’avait engrossé quatorze ans auparavant n’était pas un avatar du malin … Plus personne ne nommerait l’Ouragan, le navire d’où il était descendu, «le malvenu » … Car le navire est revenu, souvent, mais moi, jamais…
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Kirza était emporté par un tourbillon de colère. Une tempête l’agitait, qu’aucun voilier ne craignait. Colère contre les voisins, anciens amis de la femme qui était devenu sa mère… Colère contre la boulangère, cette bigote qui leur faisait toujours payer le pain bis au prix du pain blanc… Colère contre elle-même, contre sa mère, contre sa propre vie… Colère contre son père, colère immense contre cet homme qui après lui avoir donner la vie lui avait donné par son absence tant de malheurs.
Mais dans un coin de son cœur inondé de larme, embarqué sur un sourire, Lékii était là, et Mosjé le blond qui leur avait apprit à tous deux à dialoguer avec la mer. Plus proche du rivage, elle retrouvait le souvenir de Fémie, partie loin maintenant, mariée, mais qui lui avait longtemps été cher. Et puis, Lee-Loup, aussi, bien sur… L’enfant de la mer, leur petit frère à tous, qui lui n’avait ni père ni mère… Lui qu’un marin saoul avait «oublié » dans la grande salle de l’auberge.
Aujourd’hui, Lékii peinait pour monter la colline derrière chez lui, et Mosjé s’était embarqué sur un morutier. Lee-Loup aurait pu à lui seul être une raison de rester ici encore, malgré tout, mais Lee-Loup partirait la semaine prochaine, comme mousse, sur l’Ouragan. Sur le malvenu… Pendant neuf ans il avait été (mal)nourrit par les aubergistes, désormais pendant trois ans il serait malmené par un équipage qui n’en avait donné que trente sous aux gargotiers.
***
Mais il allait revenir. Ce soir, ou demain matin, non ce soir, avant qu’elle ne parte pour toujours. Il allait revenir, et il avait un peu d’argent, assez pour l’aider… Il repartirait, bien sûr, il était marin, et toute jeune fille ayant été élevée sur la côte savait qu’un marin ne reste jamais à terre bien longtemps… Mais elle partirait avec lui, il savait, bien sûr, comme elle était solide et forte… Comme sa mère. Et lorsque des pirates attaqueraient son bateau, car bientôt il serait capitaine, ils se battraient ensemble, père et fille, l’un pour l’autre… Je te protègerais.
***
Kirza rêvait. Elle voyageait en pensée, sur des mers qu’aucun capitaine ne connaîtrait jamais.
Au nord, droit devant elle, elle voyait les fantomatiques baleines que les hommes forts allaient traquer au large du Pays Rouge. Un pays de glace et de feu. Puis à l’est, elle survolait les mers où peinait son ami Mosjé, les mains crispées par le froid sur un filet alourdi par les morues qu’il faudrait vider et mettre en cale, dans le sel.
Mais toujours, toujours, un détail la ramenait ici, et son regard se tournait vers les terres de son pays. Les coquillages couverts d’algues orangées et vertes, sous ses pieds, les moutons qui paissaient plus loin, les lumière de l’auberge, seul bâtiment visible, tout, la rappelaient vers la terre.
Une ombre accrocha le regard de la jeune fille, et ses pensées se tournèrent vers «les gens d’ici ». Vers ceux qui ne seraient que trop content, lorsque demain elle prendrait la route du sud. Jamais elle ne leur ferait le cadeau d’une larme, car sa mère avait fait de leur fierté leur seule force, leur seul rempart ; mais leurs sourires en coins seraient un grand coup de tabac contre cette fragile digue.
Lentement, dans la nuit qui s’installait, Kirza reprit le petit chemin. Près de l’auberge, l’ombre fit un pas en silence, pour la laisser passer.
***
Elle allait rentrer, et il arriverait. Il se souvenait, la petite maison blanche au toit de chaume, si semblable mais si différente des autres. Il ne dirait pas un mot, juste, il lui sourirait. Et elle saurait.
***
Kirza referma la porte, sur la mer, sur le monde, sur les autres. Elle était chez elle, mais l’absence de sa mère était ici plus forte que n’importe où, et les larmes roulèrent à nouveau. Demain, avant de partir, elle irait dire adieu à Lee-Loup, à Lékii. Mais dés qu’elle avait eu refermé la porte, dés que l’absence l’avait si durement frappée, elle était partie.
Elle était déjà partie avant que trois coups ne soient toqués à la porte. Avant qu’elle n’ouvre la porte sur l’ombre qui l’avait tout à l’heure observé. Avant que l’ombre ne lui ait sourit. Dans son cœur, elle était partie.
Mais devant ce père auquel elle n’avait jamais pensé qu’avec colère ou incompréhension, elle s’arrêta. Longuement elle le regarda, le détailla, notant chaque détail de son physique, ses mains calleuses et son sourire plein de larmes. Et lui, lui qui se souvenait si bien de cette maison, lui qui ce soir-là avait tant pensé à elle, tant imaginé ses pensées, leurs retrouvailles, lui l’attendit. Dans la nuit qui s’achevait, sans un mot, ils prirent possession l’un de l’autre, eux qui ne s’étaient jamais connus qu’a travers les mots d’une femme.
Et la semaine suivante, c’est ensemble qu’on les vit monter à bord de l’Ouragan, ce bateau dont il était second et dont il serait bientôt le capitaine. On les vit y monter, tous deux, l’homme qui venait de la mer, et la fille qui dialoguait avec la mer. Avec eux était Lee-Loup, l’enfant de la mer.
Commentaire sans titre
Pourtant déterminé à savoir le fin de l'histoire, je continuais "mais quand même, c'est classique et bâteau comme histoire..."
Puis, la révélation "Lee-Loup", de suite je m'énerve " Ah non ! Mirkie recopier ?? C'est impensable qu'a t'il pu lui arr..."
Pris d'un certain doute, je fonçais dans la mémoire de mon ordi, et là je voyais dans le dossier "juré AT", un texte nommé "Bourraque"...
Sur le coup, on se sent toujours un peu con...
Enfin, texte toujours aussi sympathique mirkie ;)