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Lorsqu’ils contestent, dans ses Manuscrits de 1844, une perception linéaire de l’histoire, peinte par l’idéologie capitaliste comme une évolution inévitable, Marx et Engels mentionnent que même dans l’amour nous sommes loin d’avoir fait des progrès par rapport aux sociétés tribales dites primitives. Dans la société capitaliste, disent-ils, l’argent est la fraternisation des impossibilités : « celui qui peut acheter le courage est courageux, même s'il est lâche »… S’ils parlaient d’un temps où les personnes ne pourraient échanger que l'amour contre l'amour, la confiance contre la confiance et ainsi de suite, ce temps est encore à des années-lumière du monde globalisé. Dans Amour Liquide, le sociologue Zygmunt Bauman actualise cette discussion en dressant un portrait minutieux de nos pratiques sociales et affectives en temps de mondialisation. En gros plan, on parcourt le scénario d’une société contrôlante qui, aussi par l’entremise des avancées technologiques, vend l’individualisme à tout prix comme une solution d’échange à la liberté ; en zoom, l’amour liquide, le désir solide et la consommation dans tous ses états. Bauman évoque les reality shows, les chats, des nouvelles zones de contact et de réseautage, voire les manières les plus conventionnelles et anodines de se rencontrer et de tisser des relations. Il expose de plus près les nouvelles facettes de ces amis, amoureux, collègues et camarades qui nous sommes devenus : déconnectés, désengagés, détachés et, pourtant, très souffrants, aux prises avec l’insécurité affective où chacun navigue à la dérive. Amour Liquide met en contexte la monétarisation qui aide à démanteler les habilités sociales et affectives dans le monde globalisé. C’est ainsi qu’autrui devient, dans la meilleure des hypothèses, un partenaire dans l’acte solitaire de consommer ou, encore pire, un objet dont la valeur se mesure par le plaisir qu’il apporte. « Dans ce processus, les valeurs intrinsèques des autres en tant qu’êtres humains sont en train de disparaître », remarque Bauman. Lors du triomphe du marché de consommation, la solidarité humaine est la première baisse, note-t-il. C’est ainsi que s’autoconstruisent des « communautés d’occasion » : autour des événements, des idoles, des paniques et des modes – et non pas autour de l’affinité, de l’engagement et de l’intimité. Avec élégance, simplicité et un brin d’humour, Bauman propose un essai à la fois sympathique et troublant, pour qu’on repense les liens entre les enjeux politiques de notre époque et les rapports de pouvoir notre vie intime. Le livre s’avère une charmante occasion de remise en question. > L’Amour Liquide, Zygmunt Bauman, Rodez, Le Rouerge-Chambon, 2004, 189 p. | ||
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