Description
le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France.
Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter.
Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....
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la relation d'objet incestuelle.
La relation d’objet incestuelle.
C’est à partir de son pole le plus actif, car c’est le plus simple, que nous aborderons la relation incestuelle. Il existe un mode d’investissement spécifiquement incestuel. L’objet investi sur ce mode, tellement traité en ustensile qu’on hésite à le considérer comme un objet proprement dit, s’apparente à ce que nous avons coutume en psychanalyse d’appeler un objet partiel ou un objet narcissique, mais avec des particularités qui nous imposent de le décrire avec précision.
Il ne sera pas un objet plénier. Il ne sera pas investi dans son intégrité. Il ne sera pas ce que j’appelle un objet-objet. (j’use de ce terme d’objet-objet pour souligner le jeu qui se poursuit entre deux représentants d’objets, l’externe, qui se voit, et l’interne, qui se vit, l’un et l’autre se répondant sans cesse dans ce concerto à deux voix qui forme la musique de la psyché : la respiration de l’âme.)
L’objet incestuel ne sera pas entier : il sera partiel ; il ne sera pas intérieur : il sera un bouche-trou, obligatoirement présent. Mais, pour commencer, il sera adulé.
Une délégation narcissique, une idole à tout faire
Avant tout, la relation incestuelle est une relation narcissique. L’objet incestuel est investi telle une idole. Mais cet investissement n’est pas à perte : l’idole a impérativement pour fonction d’illuminer l’idolâtre en retour. Paré en secret (et ce secret est essentiel) de toutes les qualités qu’on lui prête, l’objet incestuel est ébloui et fasciné, avant que d’être finalement et à tous les sens du terme, confondu. Il incarne un idéal absolu. Il a tous les pouvoirs. Par-dessus tout il ne manque pas d’être paré du pouvoir, même s’il ne l’exerce pas, de procurer au parent la jouissance ***uelle. Fils, amant, et même père (ou fille, maîtresse et même mère), il ou elle sera tout cela et indistinctement. Quel fils, quelle fille résisterait à pareille adulation ? A une telle complétude ? Mais qui, pour finir, ne s’y perdrait pas ? Car on l’a vu, la question de savoir qui dans cette relation admire qui, cette question est plus qu’indécise : elle est biaisée.
L’objet incestuel est captif d’une projection narcissique envahissante :il a pour mission profonde et impérative, d’incarner à lui seul les objets internes qui manquent à l’auteur de l’idolâtrie narcissique. Telle mère n’a pas pu connaître et aimer son père ; elle a délaissé et perdu son mari ; elle n’a pas connu sa mère ; il lui en reste un vide intérieur intolérable ; et c’est l’objet incestuel (encore une fois fils, père et amant) qui va, qui peut, qui doit par délégation narcissique incarner ce monde intérieur absent ou dévasté. L’objet incestuel concrétisera donc donc la projection par cette mère de l’idéalité qui la fait survivre à la place des présences internes qui lui manquent. Quel périple ! Ou, plutôt, quel court-circuit ! Oui : le court circuit narcissique remplace les trajectoires libidinales.
Une présence de fétiche
Pour accomplir cette mission glorieuse et impossible, l’objet incestuellement investi doit remplir au moins deux propriétés essentielles :
1-Il ne devrait pas connaître d’autres origines que son investisseur : sa mère, si c’est elle, doit suffire ; certes le géniteur peut-il être exclu dès avant la naissance. Mais s’il reste présent, la mère incestuelle pousse son image au bord du fossé ; telle mère, dans ses propos envers ses enfants, pratiquait l’impasse sur la famille de son mari et ne faisait mention que de la sienne : voilà un père qui ne venait de nulle part ; au demeurant, tellement occupé, ce pauvre homme, qu’on ne pouvait compter sur lui. Voilà de l’antoedipe de bien mauvaise compagnie.
2-L’objet incestuel doit en réalité rester inamovible, immuable. Toujours présent, il devra se tenir incessamment disponible. Qu’il ne s’écarte pas ! Car sa présence extérieure et concrète est là pour pallier les absences intérieures. Il est là, dehors, pour combler un vide au-dedans. Du fait même de cette obligation de présence, la liaison incestuelle restera marquée à tout jamais par l’importance de la proximité physique : les échanges incestuels dépendent étroitement de la distance entre les partenaires et leur intensité sera inversement proportionnelle à cette distance (abolie dans les faits par le téléphone).
Que l’objet incestuel ne se mêle pas non plus de nourrir des intentions personnelles ou des dénis propres ! Non seulement miroir embellissant et source possible de jouissance mais substitut d’absence, et par là même preuve de pérennité, il est fait pour briller et non pour vivre à son compte. En vertu d’un paradoxe qui ne va pas nous surprendre, l’idole ferait peut-être mieux d’être morte : les morts au moins ne se sauvent pas, on les garde, on peut les encenser à loisir ; Ils ne risquent pas, à travers les inévitables signes de changement et de faillibilité que l’exercice même de la vie sème dans son sillage, de dénoncer l’idéalité qu’ils incarnent.
C’est ainsi que l’on voit certaines mères incestuelles atteindre une sorte de sérénité ou de sommet lorsque leur objet incestuel a cessé de vivre : ainsi deviennent-elles ces cultivatrices de deuil, de cimetières ou de mausolées que je décrivais dans « le génie des origines ».
Ou s’il n’est parfait, s’il n’est éternel, s’il n’est mort, qu’au mois il soit malade ! Si ce n’est le tombeau, qu’au moins ce soit l’asile ! C’est ainsi que certaines mères incestuelles – ou tout aussi bien certains pères – atteignent une sorte passablement sinistre d’apothéose au moment où leur enfant narcissique entre en psychose.
On l’a bien compris : l’objet incestuel est une objet fétiche. Cette fonction narcissiquement fétichique, nous la retrouverons, car elle court tout au long de cet ouvrage. Mais le fétiche incestuel possède une propriété de plus : il est ***uel, il est source au moins potentielle de jouissance ***uelle (en cela il s’apparente au fétiche érogène, à cette différence près qu’il est une personne). Mais il est foncièrement impoersonnalisé. Nous dirons même : désobjectalisé.
La face obscure de l’objet non objet
Objet fétiche, objet partiel à propriété phallique, il n’est pas un objet plénier. Il est fixé dans cette position d’objet-non-objet que je décris pour caractériser tout objet à qui, en vertu de dénis puissants mais focalisés et sélectifs, sont soustraites certaines des qualités qui reviennent à l’objet proprement libidinal. C’est ainsi que l’objet-non-objet incestuel est interdit de désirs propres ainsi que de valeur narcissique propre. L’autonomie lui est interdite, sous ses diverses formes : autonomie de mouvements, et c’est ainsi que l’objet parfaitement fixé devient catatonique ; autonomie de désirs, et c’est ainsi que l’objet incestuel ne peut « tomber amoureux » sans risquer de crever la peau du narcissisme maternel : autonomie d’action, et c’est ainsi que l’objet incestuel se livre à des essais sans suite ; autonomie de jugement, et c’est ainsi que l’objet incestuel finit par s’abstenir de toute clairvoyance, si ce n’est pas éclairs.
Bref, s’il est au monde une sorte de relation où le lien libidinal est remplacé par la ligature, et le désir par la contrainte, c’est bien dans la relation narcissique incestuelle. Le contraste entre lien et ligature me paraît tellement essentiel que lui aussi nous le retrouverons à plusieurs reprises dans notre périple. De même retrouverons nous à plusieurs reprises un trait qui s’impose dès maintenant à notre regard : c’est celui de l’amalgame (confusion). L’objet incestuel reçoit sur la tête, non pas superposées, non pas même condensées, mais complètement amalgamées, des représentations et des fonctions normalement distinctes, mais dont ici la perspective est abolie. Cette production d’amalgame est très particulière et elle fiat preuve d’une remarquable et peu résistible puissance.
Extrait de "l'inceste et l'incestuel" de Paul Claude Racamier.
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Posté: 11:27, 28/11/2006 dans Autres extraits |
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« Je suis vacciné contre le bonheur »
« Je suis vacciné contre le bonheur » Tiré de "Etre heureux ce n'est pas nécessairement confortable", de Thomas D'Ansembourg.
"Premier double message contradictoire : Un vaccin en deux injections/injonctions.
Première injonction : « on n’est pas là pour rigoler ». (le bonheur est interdit).
« Faut se battre pour vivre ». Dans nos cœurs d’adolescents et de jeunes adultes, cette injonction s’est encodée comme un interdit. Dans cette optique fort préoccupée par le "faire" plutôt que par "l’être", le bonheur est comme interdit, trop suspect d’abandon, de laisser-aller : "tu ne peux pas être heureux, tu cesserais d’être vigilant, attentif, travailleur, performant." Dans cette optique également préoccupée de ce que tout s’obtienne dans l’effort, la peine et le mérite, le bonheur est suspect de contentement, de satisfaction, voire de narcissisme et d’égocentrisme, quand ce n’est pas de "déconnexion de la réalité" : "tu ne peux pas être heureux puisqu’il reste tant à accomplir.", "tu ne peux pas être heureux, puisqu’il y a au même moment, tant d’êtres malheureux de ce qu’ils vivent.", "tu ne peux pas être heureux, tu cesserais d’être généreux, ouvert aux autres, conscient des enjeux du monde.".
La confusion des sentiments et des valeurs qui se manifeste souvent par la culpabilité, vient ainsi corrompre les moments qui pourraient être pleinement consacrés à la joie. Entretenue par ce qui me semble être une tragique interprétation du message du christ, qui parait piégée par le mode de pensée binaire : "puisque Jésus nous invite à regarder l’au-delà de nos relations, de nos différences et des préoccupations de notre incarnation, c’est qu’elle ne vaut pas la peine. Attendons l’au-delà en nous méfiant de cette vie terrestre et en la décriant."
Dans cette optique donc, l’idée de se réjouir, à fortiori d’être heureux sur cette planète, est suspecte de matérialisme, de fuite ou d’aveuglement. Dans certains milieux, un être heureux est soit un "con", soit un égoïste, soit les deux ! La pensée binaire est piégeante. Si je caricature un peu, soit on est intelligent, donc hyperactif, catégorique, voire méchant, plein de soucis et dormant mal, soit on est heureux et forcément égoïste, ou idiot, inconscient ou simplet, en tout cas pas dans la réalité, et bien sûr alors qu’on dort bien…
De cette habitude de penser naît la peur d’être heureux et de le montrer. J’ai connu des personnes heureuses dans leur cœur mais qui n’osaient pas le montrer de peur de paraître idiotes, égoïstes, et déconnectées de la réalité.
« Cacher sa joie ».
La joie intense ferait-elle peur ? Parlez de vos conflits, de vos tracas, de vos maladies, de choses inexorables et sans espoir, et on vous écoutera avec sérieux. Parlez de votre amour pour tout ce qui est vivant, de votre confiance croissante en la vie, et de votre joie profonde, et on vous croira membre d’une secte ! Je parle d’expériences vécues. Ces attitudes ne sont pas contre vous ; elles sont simplement l’expression de ce que le système a peur du changement et se cramponne à sa continuité. Rappelez vous simplement pour vous donner de l’empathie que vous n’êtes pas là pour conforter le système dans ses certitudes. Vous êtes là pour être ou devenir joyeusement vous-même.
« Payer la facture ».
Parfois c’est la peur de payer la facture tôt ou tard qui nous empêche d’être heureux. Il s’agit là d’une croyance tragique qui à la peau dure. Or, si nous prenons la peine de regarder vivre les gens heureux, nous pourrions constater qu’ils sont vraiment heureux en profondeur (Je ne parle pas de façade de complaisance qui cache le mal être sous le masque gentil ni de l’attitude du boute en train qui peut dissimuler le clown triste, voire franchement désespéré), et même de plus en plus durablement heureux. Mais quelque chose fait que la plupart du temps nous ne voyons pas cette réalité là. Et cela, c’est le propre d’une croyance : nous enfermer dans une vision qui n’est pas la réalité et nous empêcher de voir ce qui est.
Je crois que la capacité de goûter un bonheur profond s’accroît et ne s’atrophie pas : plus nous goûtons ce bonheur profond, plus nous approfondissons notre capacité à le goûter, quoi qu’il advienne.
Deuxième injonction contradictoire : « faut être heureux quand même avec ce qu’on a » (le bonheur est obligatoire)
Bonne morale et bonne logique obligent : comme on peut toujours trouver plus malheureux que soi, on est donc heureux. Dans cette logique, il n’est pas question de sentiment, mais de devoir : le devoir d’être heureux quoi qu’il advienne, comme si quelque chose d’aussi subtil et intime qu’un sentiment,-et à fortiori un état intérieur – pouvait se commander par décret ! dans cette logique, donc, basée sur l’avoir plutôt que sur l’être, la culpabilité vient encore une fois envenimer la conscience : « comment oserais-tu ne pas être heureux avec ce que tu as alors que tant de gens n’ont rien ? »
Que de personnes prises en tenaille dans cette culpabilité s’empêchent de faire leur grand nettoyage intérieur, alors que ce serait précisément l’occasion de retrouver leur profond bien-être ! Elles se mentent souvent en disant « tout va bien » alors que leur être entier crie « Rien ne va plus ! ».
Observons que cette injonction de bonne morale néglige le principe d’alternance.
C’est précisément la conscience et l’expression de la souffrance qui sont l’occasion de redevenir plus heureux, malgré l’inconfort des circonstances. Ensuite une certaine interprétation réductrice et cependant courante de la pensée positive prend le relais de la bonne morale : « la vie est toujours belle, et tout va bien. Il n’y a jamais de problèmes, que des solutions… » instaurant semblablement une sorte d’obligation culpabilisante (« je ne suis pas à la hauteur », « les autres y arrivent et pas moi, je devrais faire plus d’efforts ») et négligeant le principe d’alternance. Le risque de la pensée positive prise au premier degré est l’angélisme. En effet la vie n’est pas toujours belle, tout ne va pas toujours bien et nous mettons souvent bien du temps et vivons beaucoup de souffrances à mijoter dans le problème avant que n’émerge une solution. Il vaut mieux le savoir – c'est-à-dire être conscient du principe d’alternance – pour ne pas déchanter à la moindre embûche.
Enfin certains courants actuels semblent proposer un raccourci pour le bonheur intérieur. Ils présentent en effet le bonheur comme une évidence dont l’accès est immédiat, sans rendre du tout compte des étapes successives nécessaires. Cette vision donne une impression d’obligation mondaine, le dernier must à la mode qu’il ne faut pas manquer.
Je rencontre à l’occasion des personnes qui cheminent dans ces courants. Si j’ai, certes, de la compréhension pour leur élan, j’ai toutefois l’impression (vérifiées à maintes occasions) qu’elles espèrent pouvoir sauter les étapes et arriver à un stade d’éveil digne du Buddha sans faire tout le chemin de transformation et d’alchimie personnel qu’une telle démarche demande. Souvent elles se sentent déchirées, un peu honteuses, ou même coupables de ne pas y arriver. Souvent la vie dans sa vigoureuse sagesse, leur montre qu’elles ne feront pas l’économie du cheminement et de l’intégration des étapes. Et cela n’est pas un moment confortable.
Il peut arriver que ces personnes viennent en thérapie, bouleversées d’avoir pris la réalité en pleine figure. Séparation, divorce, deuil ou maladie, licenciement ou accident se sont chargés de leur enseigner que le bonheur n’est pas une idée mais une conscience et que celle-ci s’ancre et croit non par la pensée, mais bien par la connaissance née de l’expérience. Les belles notions dont elles émaillaient leurs conversations ne sont pas encore des fondations stables, posées pierre après pierre de leurs propres mains et sur lesquelles elles pourraient construire solidement leur lieu de vie pour y installer leurs habitudes et y allumer un foyer lumineux et durable. Ces notions ont été comme un feu d’artifice qui les a fascinées et réjouies un moment dans la nuit, pour les y laisser bientôt perdues. Heureusement il est toujours temps de recommencer avec autant d’idéal… et plus de réalisme !
Double injonction tétanisante et déchirante : Alors il ne reste plus qu’à conjuguer ces deux injonctions
1 on n’est pas là pour rigoler.
2 on doit être heureux quand même.
Nous obtenons ainsi un mouvement de cisaille qui casse l’élan de vie en instaurant dans le cœur de beaucoup d’entre nous non pas la confiance en soi et en la vie, mais le doute, voire la peur d’exister, d’être vivant,d’être soi et d’occuper pleinement sa place.
Cette double injonction à la fois déchirante et tétanisante crée une inhibition fondamentale encodée dans notre disque dur. Ce qui est tragique dans une telle double injonction, c’est qu’elle est à la fois généreuse dans son intention et implicite dans son expression, ainsi doublement dotée du pouvoir de s’imprégner incognito dans notre inconscient. Le piège est parfait, inconnu, invisible inusable.
J’ai cotoyé et cotoie toujours, tant des personnes qui sont inconscientes de ce double langage, et qui vivent dans ce piège sans s’en être rendu compte, que des personnes qui en ont bien pris conscience mentalement, mais qui n’ont pas encore trouvé la manière de transformer concrètement leur façon de vivre. Que d’énergie ainsi perdue à gérer cette tension, à tenter de résoudre cet interminable conflit intérieur, cette querelle intestine ! toute cette énergie pourrait être consacrée à penser et vivre autrement.
Deuxième double message contradictoire : un rappel en deux injections/injonctions.
Déjà le double vaccin, avec ses contre indications aussi fatales que méconnues, met à mal bien des vies. Ce serait encore peu de choses si ses effets tragiques n’étaient encore aggravés par un second double message qui vient, tel un rappel de vaccin, renforcer le processus de déchirure et de tétanisation. Ses deux composantes s’énoncent comme suit :
1 – il faut être le meilleur (la performance et le succès sont obligatoires)
2 – il ne faut pas se prendre pour le meilleur (la performance et le succès sont interdits).
Première injonction : « il faut être le meilleur ».
C’est le « sois parfait » proposé, entre autres, dans différentes méthodes de développement personnel. De nouveau cette injonction n’était pas forcément formulée clairement ni dans cette intention là pour le petit garçon ou la petite fille que nous avons été. D’ailleurs, si elle avait été aussi clairement dite, il nous aurait été sans doute plus facile de réagir.
Ainsi sa formulation était plutôt du genre « faut pas s’endormir sur ses lauriers » dès qu’on atteignait un succès. Pas le temps de s’en réjouir vraiment, ni, bien sûr, de se reposer.
En conséquences, que de vies usées, voire épuisées, par cette quête insatiable d’une perfection, par nature toujours hors d’atteinte, ou d’une performance pas toujours dans nos goûts ni dans nos capacités ! cette injonction – en nous fixant comme objectif en état vers lequel on peut tendre, certes, par élan et par plaisir, mais qui n’est pas forcément à atteindre- a jeté en beaucoup d’entre nous le poison de la frustration constante et l’un de ses corollaires, le poison de la compétition et de la comparaison : être le meilleur, avoir la meilleure place, courir plus vite, être plus aimé, ou plus reconnu, gagner plus d’argent, rouler plus vite, prendre les plus grandes part du marché, monter au plus haut poste… que de vies de femmes et d’hommes de couples et de familles, broyées et laminées dans cette course incessante de guerriers et de guerrières !
Cela commence par l’école et se poursuit la vie durant et au galop par un parcours effréné entre la vie professionnelle, la vie de couple et de famille, et la vie sociale : la vie comme un parcours « à faire ». Nous aurons fait toutes les étapes avec sans doute la reconnaissance sociale habituelle… mais nous serons nous permis d’être vivants, présents, avec le bénéfice d’un profond contentement intérieur, à la fois croissant en nous et rayonnant autour de nous ?
Deuxième injonction : « il ne faut pas se prendre pour le meilleur »
Nous avons entendu « ne te mets pas en avant. Laisse les autres passer devant. Ne te prends pas pour meilleur que tu n’es » Nous avons encodé en nous « reste en retrait et doute de toi ». l’intention de cette injonction était vraisemblablement une invitation à la modestie, qui, si elle n’est pas fausse, est une valeur que j’apprécie particulièrement. La vraie modestie nous maintient dans la vigilance, dans la capacité salutaire de se remettre en question sans se dénier soi-même.
Le risque qui sous-tend cette dernière injonction, c’est de créer – ce qu’elle a fait chez bien des gens – le déni de soi, précisément. Et qui ne s’est jamais dit ou n’a jamais entendu dire ces petites phrases assassines du genre : « Comme je ne suis pas le meilleur je suis nul » « Même si j’ai de bons résultats je peux mieux faire et je me dois donc d’être insatisfait de ce qu’il reste à faire plutôt qu’heureux de ce qui est accompli ». « Mon opinion dérange ou ne vaut rien, je ferais mieux de laisser parler les autres. Les autres savent mieux, font mieux, sont mieux. » « S’exposer, s’exprimer, c’est risquer de ne pas être le meilleur, donc je reste en retrait. » « on ne m’accepte pas comme je suis, on va me critiquer. Personne ne m’aime. »
Ces petites phrases qui manifestent un tragique manque d’estime de soi, méritent notre attention vigilante : elles sont autant de jugements, de croyances ou de syllogismes simplistes qui enferment. Il m’apparaît que sans doute plus de 80% des consultations en psychothérapie ont trait finalement à l’estime de soi. Je dis finalement parce que la demande de départ est rarement de cet ordre.
Mais tôt ou tard dans la psychothérapie apparaîtra la question de l’estime de soi : « est ce que je me donne la place que j’attends désespérément qu’on me donne ? Est-ce que je m’apporte cette reconnaissance ou ce respect profond, inconditionnel, que j’attends désespérément qu’on m’apporte ? est ce que je m’aime comme je suis, c'est-à-dire en route, en construction, même en chantier, ou est ce que je continu à attendre d’être parfait et accompli pour commencer à m’aimer ? »
Je suis vraiment frappé de constater combien la blessure profonde de la plupart des gens qui consultent (et j’aurais tendance à croire qu’il en est de même, mais encore plus inconsciemment, pour celles qui souffrent en silence et ne consultent pas) a trait à l’estime juste et mesurée de soi-même. Le risque, quand nous ne prenons pas soin de cette blessure, c’est d’entrer malgré nous dans toute sortes de dépendances et de compensations douloureuses et pas forcément visibles, comme celle d’être accro au regard des autres, intolérants ou vulnérables à la moindre critique ou contradiction, incapables de solitude, ou au contraire, de vie en communauté, prisonniers d’une compulsion qui se manifeste par des achats intempestifs ou des aventures amoureuses à répétition.
« si je ne m’apporte pas à moi-même une reconnaissance juste et mesurée, je risque de passer ma vie à quêter désespérément à l’extérieur de moi une reconnaissance déplacée et démesurée. » De nouveau, travailler tous les jours à une juste estime de soi, cela suppose de développer sa propre capacité de se remettre en question et de regarder ses ombres, ce qui n’est pas confortable !!!
Conjuguer la double injonction :
Il suffit de combiner
«il faut être le meilleur » Avec « il ne faut pas se prendre pour le meilleur »
Pour obtenir une fois de plus un mouvement de cisaille qui casse l’élan de vie. Cette double injonction encode à son tour une inhibition fondamentale qui mène souvent à vouloir sans oser, à espérer sans entreprendre, à attendre sans transformer, à subir sans agir.
Décoder les doubles messages contradictoires : quitter la pensée binaire.
Nous avons souvent entendu, enfants, des phrases telles que : « sois gentil range ta chambre », « sois gentille aide moi », « sois gentil ramène de bonnes notes de l’école ». Cela c’est ce que nous avons entendu avec nos oreilles d’enfants. Toutefois, ce que nous avons encodé avec notre cœur d’enfant, dans notre petit disque dur « affectivo-psychico-sensoriel », est d’un tout autre ordre. Nous avons souvent encodé « je t’aime si… » (note de la copiste : perso, je ne suis pas sûre qu’on soit entièrement responsable de la façon dont on a « encodé » les messages…)
Alors que se passait-il dans notre cœur d’enfant lorsque nous ressentions ceci : « mais moi, je n’ai pas besoin de ranger ma chambre, j’aime mon joyeux désordre, j’exprime mon identité d’ado et cela ne veut pas dire qu’une fois adulte je n’aurais pas le goût de l’ordre… j’ai besoin qu’on me fasse confiance dans ma capacité d’évolution. »
Que se passait-il dans notre cœur d’enfant lorsque nous ressentions ces choses ? osions-nous les exprimer, confiants que nous serions écoutés, compris et respectés dans notre différence et notre identité?
(pour entendre cela sans croire que je prône de laisser les enfants faire n’importe quoi, il s’agit de se rappeler un des principes de la CNV: nos besoins ont plus besoin d’être reconnus que satisfaits ; autrement dit, le fait de reconnaître les besoins de l’autre ne veut pas forcément dire qu’on est prêt à les satisfaire. Reconnaître les besoins de l’autre, même s’ils sont différents des nôtres, fonde son identité et son altérité. Lorsque nous cessons d’être gentils, nous acceptons l’idée que reconnaître le besoin de quelqu’un ne veut pas dire démissionner du nôtre. Il s’agit plutôt de trouver ensemble une solution satisfaisante tant pour l’un que pour l’autre, sans dominer ni soumettre.)
La plupart du temps, nous nous serons écrasés pour être gentils et ne pas déranger, pour ne pas risquer de vivre du rejet, un renvoi ou le désamour. Ce besoin d’amour, de sécurité affective est absolument prioritaire pour l’enfant. J’ai rencontré des enfants battus ou victimes d’abus qui trouvaient toutes sortes de raisons pour excuser leurs parents et pour tenter de ne pas compromettre le lien affectif. Ils disaient par exemple « oui mais mon père avait de gros problèmes au travail. Son patron le faisait chi… donc c’est normal qu’il se fâche contre moi et qu’il me frappe. » « oui mais ma mère était malheureuse toute seule, il fallait bien qu’elle trouve un peu d’affection ! j’étais la seule personne proche. C’est normal ! »
Ces enfants là, il leur faut bien du temps pour reconnaître –quand ils y arrivent- et pour accepter la colère et l’indignation qu’ils portent en eux vis-à-vis de leurs parents. Il leur faut bien du temps pour quitter la vision binaire : « si je suis en colère contre mes parents, je transgresse le tabou qui veut qu’on aime toujours ses parents et je risque qu’ils ne m’aiment plus » et entrer dans une compréhension complémentaire.
« et je suis en colère contre mes parents, ET j’ai de l’amour pour eux, ET je tiens à leur amour. » et ce n’est, bien sûr, qu’au prix de cette colère rencontrée et exprimée en conscience qu’ils peuvent nettoyer la plaie et permettre à celle-ci de se cicatriser.
Nous n’avons, heureusement, pas tous été battus ou victimes d’abus. Toutefois, nous sommes souvent pris par cette loyauté aveugle qui nous fait craindre le désamour dès qu’il y a désaccord.
Désaccord n’est pas désamour.
Ainsi nous aurons appris non pas à écouter, à comprendre et à gérer nos frustrations, mais à les taire, quand ce n’est pas à les refouler complètement dans l’inconscient. Nous avons appris à faire les choses non pas par élan d’amour, mais par devoir ; non pas par joie de donner, mais par peur de perdre ; non pas par goût de contribuer, mais dans la crainte du rejet ; non pas dans la responsabilité, mais dans la culpabilité.
Nous aurons appris à serrer le couvercle de la cocotte-minute et à laisser le feu brûler en dessous jusqu’à explosion ou implosion ! Cela, c’est la mécanique de la violence observée |
Posté: 10:52, 15/11/2006 dans Autres extraits |
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La réaction des parents face aux souffrances de leurs enfants.
Isabelle Filliozat dans "Je t'en veux, je t'aime : Comment réparer la relation à ses parents"
La réaction des parents face aux souffrances de leurs enfants.
La plupart du temps, ils ne savaient pas. Responsables de la santé, de la protection, et de l’éducation, le parent a tendance à se vivre comme au centre de tout ce qui arrive à son enfant. Sa capacité à tolérer le sentiment de culpabilité va déterminer sa réaction à vos souffrances. S’il a conscience de vous avoir maltraité, soit il sera heureux de pouvoir en parler avec vous, de réparer et de se libérer de son sentiment de culpabilité. Soit refusant d’éprouver de la culpabilité, il tentera de vous faire taire (Note de moi : il m’apparaît que ya pas qu’avec les parents que ça se passe comme ça : c’est avec tout le monde. Que dire donc à ceux qui nient avoir fait du mal alors qu’on leur DIT qu’ils nous en font ou nous en ont fait… ?). Les parents (Note de moi : on peut remplacer par les « personnes » et ce dans tout le texte) les plus violents ont tendance à s’enferrer dans le déni, la culpabilisation de l’enfant (note de moi: on peut remplacer par « l’autre »), la dévalorisation.
Comment peut-on se regarder dans la glace après avoir été trop cruel ? On préfère se convaincre qu’on ne l’a pas fait. C’est tout. Le fils, la fille, se fait des idées. Cela n’a jamais existé, c’était du fantasme.
Certains parents sont terrorisés par la perspective de perdre leur pouvoir sur leur enfant. L’enjeu pour eux est d’importance. Ils ont besoin de la soumission de l’enfant pour conserver leur sentiment d’avoir une place. Ils sont incapables d’aimer leur enfant et de se centrer sur ses besoins. Ils passent avant, malgré tout ce qu’ils estiment faire « pour eux ». Sans en avoir conscience, car ils s’inquiètent volontiers, voire se sacrifient pour leur progéniture. C’est de l’attachement, certes. C’est n’est pas obligatoirement de l’amour.
Quand Luigi a exprimé à son père son étonnement devant le fait qu’il ne lui posait jamais de questions sur sa vie, son père lui a rétorqué « je ne veux pas te poser de questions parce que ta vie ne m’intéresse pas. » Dont acte ! Pourtant, dans la lettre suivante, ce père écrit : « tu dis que je ne t’aime pas. Où as-tu trouvé ça, ou qui t’a raconté ça ? Un imbécile ! j’ai six photos de toi dans ma chambre ! »
Un peu plus loin : « Je peux te dire que tous les jours, je pense à toi au moins 3 ou 4 fois, c’est pas de l’amour ça ? ». Non, ce n’est pas de l’amour. Hélas, ce père ne le sait probablement pas. Il ne manque pas une occasion de montrer à son entourage combien il est fier de son fils. Il le regarde en photo. Mais face à lui, il ne sait que proférer des insultes et des critiques. Il l’appelle rarement autrement que « petit con ». Luigi en a été tellement blessé… la mère de Luigi ne nie pas les comportements abusifs de son mari, mais elle le défend en redéfinissant : « s’il se comporte ainsi, c’est par affection. S’il t’insulte, c’est parce qu’il ne sait pas dire autrement qu’il t’aime. »
Le sentiment d’amour se nourrit d’émotions d’amour. Pour éclore, ces dernières ont besoin d’instants d’intimité. La manifestation de l’amour, c’est la tendresse. Tendresse du contact physique, tendresse du regard, tendresse de la parole…
Ni la violence, ni le mépris, ni les humiliations ne font partie du vocabulaire de l’amour.
Toutes les réactions se rencontrent. Du refus total de coopération, en passant par l’agression : « tu es dans une secte, je vais te dénoncer. », « tu es folle », « tu as toujours été compliqué », « tu vas tuer ta mère », et jusqu’au rejet : « ne remets plus jamais les pieds dans cette maison. », « je te déshérite, tu n’auras rien, tu n’es plus mon fils. ». Ils résistent à toute tentative de déstabilisation de leur pouvoir.
D’autre parents réagissent par la distance : « tu fais ce que tu veux de ta vie, laisse nous tranquilles. » Ils ne nient pas, ils fuient simplement la relation. Par ces mots ils disent que leur blessure est bien trop grande pour qu’ils puissent en parler.
Doit-on insister ?
Nous sommes confrontés à la liberté de l’autre. Il a le droit de fermer son cœur, de refuser la relation. Et nous avons le droit d’avoir envie de cette relation et donc d’insister. Sans s’épuiser, et surtout sans attente de résultat.
Si vos parents n’ont pas conscience de vous avoir blessé. S’ils vous ont infligé des blessures en toute bonne foi, ils découvrent votre vérité. Soit ils réagissent par la stupeur et l’immédiat désir de réparer. Soit ils se sentent si coupables qu’ils risquent de se sentir angoissés. S’ils ont suffisamment de sécurité intérieure, ils vont chercher à vous écouter. Sinon, ils vont nier, refouler, ou jouer les victimes « je suis une mauvaise mère, je n’ai jamais rien fait de bon dans ma vie. ».
Certains oublient. D’autres n’ont pas eu conscience parce qu’en réalité ils n’ont jamais voulu frapper leur enfant, le détruire ou lui faire du mal… Ils l’ont fait sans être conscients de ce qu’ils faisaient parce que leur rage ne s’adressait pas à l’enfant mais à leur propre parent. Ils restent conscients (parfois) des blessures qu’ils ont reçu dans leur propre enfance, mais restent inconscients de ce qu’eux-mêmes ont fait subir. D’autres refusent de considérer la vérité de ce qu’ils ont fait subir à leur enfant parce qu’ils refusent de regarder ce qu’eux-mêmes ont subis dans leur petite enfance.
« Ma mère a mis ma lettre au feu en arguant : « tu m’as déjà dit tout ça. » chaque fois que j’ai attendu d’elle qu’elle me comprenne, j’ai souffert au centuple. Je n’avais pas écrit pour la convaincre, juste pour lui dire. Attendre d’elle un changement, ce serait me briser. ». N’attendez pas de changement de la part de vos parents. Préoccupez-vous de votre part de responsabilité dans la relation. De votre côté, vous faites ce qui est bon pour vous de faire, vous exprimez ce que vous avec à exprimer. Leur réaction est de leur responsabilité. Il est important de parler pour vous libérer de la dépendance. Après, la réconciliation n’est pas de votre seul ressort.
Certaines réactions sont émouvantes.
« tout d’abord, merci pour ta lettre si affectueuse et en même temps si empreinte de tristesse. Depuis que je l’ai reçue, j’ai essayé deux fois d’y répondre mais je m’en sens incapable pour le moment. C’est trop compliqué pour moi car il faut remonter bien loin dans le temps. J’ai été bloqué depuis mon enfance par une éducation très dure dans laquelle tout sentiment devait être apparemment banni ou simplement non manifesté. Cela ne m’empêche pas de t’aimer, mais il est certain que les échanges père à enfant étaient trop maigres. C’est dommage mais c’est ainsi. Je reconnais que j’aurais pu faire beaucoup mieux. Mille gros bisous, je t’aime de tout mon cœur. »
Ce papa est à l’écoute, il reconnaît les faits. Il ne parle pour l’instant que de lui et Annette est encore en droit d’attendre une phrase du style : « je mesure combien tu as manqué de contact avec moi, combien cela a du être difficile pour toi. » il faut du temps pour arriver à cette empathie. Ce papa montre son désir de réparer. Ses regrets sont palpables. Il se confronte à ses propres difficultés à entrer en contact avec ses émotions et à regarder le passé, mais il ne juge pas Annette…
Certains parents déforment les faits, à leur avantage en général. Ils reconstruisent une histoire qui protège leur image. Voici le témoignage de Pia :
« quant aux échanges de courrier avec ma mère, j’ai été surprise par sa réponse et je n’ai pas su poursuivre le dialogue entamé (pas encore ?). l’image d’elle qu’elle m’envoyait ne correspondait en rien à ce que je connaissais et certains faits étaient déformés. Par exemple elle m’a dit qu’elle avait voulu que j’aille voir un gynéco alors que l’histoire était très différente : j’avais pris seule rendez vous et n’ayant pas de réveil personnel, je lui avais demandé la veille de me réveiller plus tôt pour pouvoir me rendre à ce rendez-vous. Elle m’avait fait une grande scène comme quoi elle avait tout raté, qu’elle aurait tant aimé que je lui en parle, qu’elle m’accompagne… et elle m’a accompagnée, finalement… j’avais seize ans. Je ne sais pas quoi penser de cette réécriture du passé. »
Certains parents manifestent une apparente bonne volonté mais restent encore trop prisonniers de leur égocentrisme. Ils n’arrivent pas à écouter leur enfant, à se centrer sur sa réalité. Ils se justifient sans cesse, répètent « je ne voulais pas », « ce n’était pas mon intention », « j’ai fait de mon mieux », « j’étais une bonne mère »,...
Je je je, ils ne parlent que d’eux. Ils se sentent coupables, s’excusent, incapables de se décentrer d’eux-mêmes, incapables de se centrer sur la réalité de l’autre. Cet égocentrisme marque une fixation dans la zone de dépendance à autrui et de profond manque de sécurité intérieure. Vous l’avez compris dans ces pages, les parents ne se protègent pas vraiment des agressions ou des accusations de leurs enfants, mais de leurs propres peurs de ne pas être « à la hauteur », de ne pas être aimés, de ne pas avoir de place…
Alors que j’insistais auprès d’une mère, pour qu’elle arrive à se centrer sur sa fille, j’eus la surprise de l’entendre dire soudain : « et moi ? ». Montrant ainsi la compétition de besoins dans laquelle elle était probablement depuis longtemps. Depuis toujours, malgré un apparent dévouement à ses enfants, cette mère passait en premier. Françoise, sa fille, était là pour ses besoins à elle. Sa fille était la mère. Françoise sentait bien confusément qu’elle prenait en charge sa mère, et que ses propres besoins n’étaient pas satisfaits. Cette séance lui a permis de confirmer qu’effectivement, elle n’avait pas de place en tant qu’individu, sa mère était trop carencée pour pouvoir la considérer comme une personne séparée d’elle.
Certains parents sont très déstabilisés de découvrir qu’ils n’ont pas été attentifs aux besoins de leurs enfants alors qu’ils ont le sentiment d’avoir toujours fait passer les besoins des autres et notamment des enfants avant les leurs. Il peut être extrêmement douloureux de prendre conscience qu’on n’a pas toujours vu son enfant, qu’on n’a pas toujours su l’accueillir, l’accompagner, l’écouter, lui parler… il est encore plus douloureux de le voir échouer professionnellement ou affectivement, tomber malade, sombrer dans la drogue ou mourir plutôt que de parler. Le sentiment de culpabilité leur est alors inévitablement renvoyé.
Nombre de parents ne savent pas qu’ils n’aiment pas leurs enfants. Ils confondent l’amour avec le fait de se faire du souci ou de se sacrifier… ils éprouvent de l’attachement, mais n’ont jamais ou peu ressenti l’émotion d’amour. Il est très délicat de les aider à en prendre conscience sans les culpabiliser. C’est une conscience qui peut être douloureuse, tout ce gâchis, ce temps perdu, mais c’est aussi une occasion de découvrir une nouvelle dimension à la relation. Et il n’est jamais trop tard pour être heureux.
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Posté: 03:38, 28/10/2006 dans Autres extraits |
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L'enfant du pervers.
(extrait de "en finir avec les tyrans et les pervers dans la famille", d'Yvonne Poncet-Bonnissol)
L’enfant du pervers
Une famille formidable
Toute la difficulté pour l’enfant confronté à un parent pervers narcissique réside dans un paradoxe : sa souffrance est d’autant plus gigantesque que tous les signes extérieurs de son développement, ainsi que ceux relatifs à son milieu familial, non seulement ne laissent transparaître aucune faille, aucune souffrance, mais renverraient même l’image d’une famille quasi parfaite, dans laquelle l’enfant se développe et grandit dans l’harmonie sans jamais poser de problème.
Par conséquent, cet enfant n’a aucun moyen direct de crier son malaise, aucune accroche possible dans cette illusion d’harmonie et cette réalité factice, aucune place pour une quelconque révolte : le piège est bien ficelé, l’image renvoyée est lisse, socialement correcte. C’est un peu comme avoir un revolver braqué dans le dos et être obligé de faire bonne figure pour ne pas que celui qui le pointe tire. Ne surtout pas attirer l’attention sur la face cachée de la réalité.
Seul au monde
« le sentiment dominant, de loin, chez cet enfant, est celui d’un isolement profond et d’une immense solitude », précise Catherine Salobir, psychologue clinicienne. D’abord parce qu’il n’existe entre son parent pervers narcissique et lui aucune transmission, quelle qu’elle soit. Rien ne lui est dit, rien ne lui est jamais raconté, ou alors, bien « enrobé » et « lissé ». Il prendra conscience, au fil des années, qu’il y a des trous dans son histoire, parce qu’il n’y a jamais eu de véritable récit à ce sujet. Les bribes d’information que l’enfant finira par obtenir ne seront que celles qu’il aura pu glaner de ci de là, au fil des conversations dont il aura été le témoin avec certains proches de la famille, ou de recoupements que lui seul sera parvenu à établir. Le pervers narcissique ne se dévoile pas, il ne livre rien. Ainsi, tant sur le plan de son histoire personnelle que sur celui des connaissances générales, l’enfant comprend très tôt qu’il doit tout découvrir et apprendre par lui-même. Il sait qu’il devra grandir seul, ce qu’il aura beaucoup de mal à pardonner.
L’enfant a par conséquent du mal à se situer dans son histoire, à trouver sa place, comme si le lien de la filiation n’existait finalement que sur les registres d’état civil. Il éprouve même beaucoup de difficultés parfois à prononcer le mot « papa » ou « maman » ; il se fait alors expert dans le maniement de la périphrase afin d’éviter un mot qui fait si mal, qui représente tout ce qu’il n’a pas et qu’il n’aura probablement jamais. C’est là encore un paradoxe : son parent est bien vivant, mais en réalité, l’enfant se sent orphelin, à ceci près qu’il n’a aucune chance d’être adopté, ce à quoi il pense d’ailleurs parfois car cela signifierait enfin avoir un parent, c'est-à-dire quelqu’un qui sait que l’essentiel est dans le don et l’échange, quelqu’un qui « sait vivre ».
Le pervers narcissique vit avec son enfant, mais séparément ; ils ne partagent rien. Sécheresse absolue. Un gouffre infini les sépare. Vivant mais mort (peut-être de n’être jamais né), le parent ne sait pas ouvrir les portes de son cœur, symboliquement tenir chaud et envelopper. C’est un langage qu’il ignore complètement et dont il ne veut rien entendre, préférant se réfugier dans une intellectualisation quasi systématique des évènements de la vie, qui lui permet habilement, car il s’agit en général d’un être brillant, de ne pas aborder les sujets sensibles tout en jouissant d’un pouvoir de fascination sur son entourage, qui se laisse, hélas, berner.
De cette mascarade, l’enfant est témoin, mais il a appris à dissimuler sa nausée et son chagrin. Sa plaie est à l’intérieur, comme sa solitude. Que son parent soit donc rassuré, pour l’heure tout semble – désespérément – normal.
L’enfant a le sentiment parfois d’être davantage un objet de décor posé là, au milieu de ce terrible théâtre, sans que l’on veuille voir qu’à l’intérieur de lui vibre une grande sensibilité et bouillonnent des émotions. A la célèbre question « objets inanimés, avez-vous donc une âme ? », cet enfant là s’empresserait de répondre « oui ! »
Le pervers narcissique ne présente son enfant aux autres qu’à travers son propre narcissisme, ce qui le valorise aussi. De fait, l’extérieur ne perçoit cet enfant qu’à travers la description qu’il lui en fait, et le méconnaît. Une fois encore, nous sommes dans le domaine de l’image, de l’apparence. L’enfant expérimente la solitude qu’il y a à ne pas être reconnu et compris, à peaufiner l’image du foyer parfait, comme un accessoire dernier cri qu’il est de bon ton d’afficher.
Il arrive néanmoins que certaines personnes proches de l’entourage familial parviennent à saisir quelque chose de cet enfant : capables d’une réelle écoute et de se faire leur propre idée sur lui, sans être influencés par le discours ambiant des parents, ils établissent avec lui une relation sincère et vraie, simplement parce qu’ils le regardent, lui.
Cette situation nouvelle procure à l’enfant un profond bien-être, même si, dans le même temps, cela ne fait qu’intensifier sa souffrance de réaliser que ses proches sont incapables de saisir au quotidien ce que d’autres, plus éloignés et plus anonymes, ont su percevoir.
Un dernier aspect du sentiment d’isolement est directement lié à l’autre parent, le conjoint sur lequel le pervers narcissique exerce une emprise considérable, pris dans une relation de soumission, avalé par celui qui organise et centre chaque instant de la vie autour de lui, devant abandonner presque totalement son rôle de parent pour se dévouer exclusivement à celui d’époux ou d’épouse. L’enfant est doublement orphelin de ses parents : il réalise l’impensable, il lui faut faire son deuil et surmonter l’anachronisme qu’il y a à vivre avec ceux qui sont déjà morts, qu’il doit déjà « enterrer ».
- Qui suis-je ?
L’affirmation de soi est également très délicate pour l’enfant : n’ayant pas de place réelle, il a beaucoup de mal à se manifester autrement qu’à travers ce qu’il a compris de ce qu’il devait être. Il ne réclame jamais grand-chose, n’est quasiment jamais demandeur. Il sait qu’il doit se glisser dans le costume tristement étroit qu’on a confectionné pour lui, sinon il deviendra un étranger. Il n’y a pas d’espace pour la contestation, qui serait immédiatement étouffée et violemment réprimée. L’enfant perçoit très tôt, dans ce simulacre d’équilibre, l’intolérance de son parent à toute forme de différence, à tout ce qui ne lui ressemble pas. La singularité est taboue.
La discrète mais réelle dictature ambiante ne laisse évidemment pas de place à la discussion, à l’échange de points de vue différents, puisque rien ne doit risquer de menacer l’ordre établi et le sentiment de toute puissance que le pervers narcissique défend envers et contre tout. L’enfant sait que c’est ailleurs qu’il pourra vivre libre, qu’il doit pour l’instant se taire s’il ne veut pas être rejeté ou risquer de confronter son parent à son propre néant. Il ne s’oppose pas de front au pervers narcissique, il se réfugie souvent dans le silence, ce qui lui vaut alors d’être défini comme un enfant sage et bien élevé, un enfant modèle qui vient redorer bien malgré lui le blason du narcissisme du parent, qui, incapable de la moindre empathie, à aucun moment ne réalise l’artificiel de cette attitude.
Ce silence imposé verrouille chez l’enfant toute verbalisation des sentiments et des affects. La parole avec le pervers narcissique ne s’articule qu’autour de discussions où les émotions ne transparaissent jamais parce qu’elles sont dangereuses pour lui, risqueraient de l’affaiblir, de le rendre vulnérable et de lui faire perdre son pouvoir. Son discours, souvent empreint d’une culture à vertu protectrice, est toujours sérieux ». Sa parole, sa pensée, doit occuper tout l’espace, tant celui des autres que celui de leurs émotions. Ici, on ne s’épanche pas, on raisonne. Ici, on ne vit pas, on est mort.
Une île au milieu des gens
Le fardeau que supporte l’enfant du pervers narcissique a un impact sur ses relations avec le monde extérieur. Durant sa scolarité notamment, c’est un enfant qui saisit vite que l’échec serait très malvenu. Ceci n’est évidemment pas verbalisé clairement, mais véhiculé en filigranes, dans les pseudo-communications qui s’établissent occasionnellement avec le parent. Il se présente donc comme un enfant studieux, attentif, qui rapporte le plus souvent les bons résultats tellement attendus. Une faible note ou un comportement dissipé sont des luxes qu’il n’a pas les moyens de s’offrir. Toutefois, contre toute attente, ce carcan d’exigences permettra peut-être à l’enfant de tirer, pour lui-même cette fois, une grande satisfaction : la reconnaissance de certains de ses professeurs, reconnaissance qui prend toute sa valeur et tout son sens parce qu’elle est authentique – ce n’est pas pour sa propre image qu’un professeur est satisfait, mais pour son élève.
C’est pourquoi les années d’étude sont quelquefois particulièrement investies : il y fait l’expérience d’une singularité qui peut être valorisée et d’une identité qui peut être reconnue. Un véritable lien d’attachement peut même se créer avec un professeur, et jalonner ces années : cet échange dépassera même parfois le cadre des études.
Sur le plan relationnel, l’enfant dans sa famille témoigne d’une raideur forte vis-à-vis du contact physique. Les rares étreintes avec le parent ne sont pas chaleureuses, comme si l’enfant se préservait de manière inconsciente, d’une dangereuse contamination. Au quotidien, ce contact physique se réduit au strict minimum, comme s’il fallait mettre le plus de distance entre la vie et la mort. Il faut dire que le parent narcissique n’est pas lui non plus enclin au contact physique.
Sur le plan social, il ne sera pas facile à l’enfant de nouer des contacts avec les autres. D’avoir vécu auprès d’un parent intolérant à toute différence, systématiquement dans le jugement et préoccupé par l’apparence lui aura rendu difficile toute spontanéité et toute intégration dans un groupe : du temps lui sera nécessaire.
L’enfant du pervers narcissique, qui a appris à survivre à la tragédie des faux-semblants, a toujours eu en lui la connaissance intuitive et très précoce qu’il échapperait au piège de son parent et qu’il trouverait, dehors, la terre qu’il devait conquérir pour vivre libre (sauf si les manipulations font apparaître le monde extérieur comme dangereux, auquel cas il sera pris dans un filet de contradictions inconscientes plutôt paralysant).
Plus âgé, il « sait » qu’il est un rescapé, qu’il est passé à côté de ce qui aurait pu l’enterrer vivant, le rendre taciturne ou pire. C’est pourquoi il a parfois la rage de vivre chevillée à l’âme, la rage d’exister, de dire, de se dire, et surtout de partager, de transmettre. Dans ce duel ultra sophistiqué, le pervers narcissique n’est pas parvenu à mettre la voix de son enfant en échec, ni sa richesse, ni sa chaleur. L’immense solitude dans laquelle il l’aura fait vivre pendant des années aura fait naître un sentiment de force et d’indépendance, même s’il met du temps à se révéler. Il a grandi seul, est devenu fort et avide de liberté, lui qui a connu la prison. Il saura jouir de la vie d’une manière qui déplaira certainement à son parent, confronté à son propre vide et à son affligeante inconsistance. Tel est le destin d’un enfant parvenu à faire de sa souffrance l’œuvre d’art de sa vie.
Cependant, les enfants n’ont pas tous, face au drame d’avoir un parent pervers narcissique, ce potentiel de lutte et de survie. Pour la majorité d’entre eux, certains symptomes empreints de souffrance s’expriment très tôt : agressivité, terreurs nocturnes, troubles alimentaires, psychosomatisations, allergies… Toutes ces manifestations expriment une soif d’être aimé, regardé et entendu. Tyrannique, coléreux, agressif… Non, il n’est pas caractériel. Mais en révolte. Dans la constellation familiale du pervers narcissique, on constate que l’enfant est très tôt désigné comme l’héritier du parent pervers. C’est celui qui, généralement, est le préféré de ce dernier, comme s’il avait reconnu d’emblée celui qui serait digne de lui « succéder ». Alors peu à peu, une toile d’araignée perverse se tisse.
Que peut faire le parent « victime » face à cette situation ?
Souvent impuissant dans un premier temps, il lui faut, pour aider l’enfant, quitter son statut de victime en s’affirmant, car cette position est vécue par l’enfant comme une preuve de faiblesse qui soit l’obligerait à devenir protecteur hyper mature, soit venir comme son parent pervers.
Tant que le parent victime ne jette pas aux oubliettes son costume de Cosette, l’enfant peut s’identifier à celui qui semble être le plus fort, c'est-à-dire le parent pervers. Au fil des années, il apprend à verrouiller ses affects, à se créer une carapace et à vivre de temps en temps comme un héros ou un prince dans un monde de rêves et d’illusions.
Pervers ou perverses, apprenez à les reconnaître.
La peur rentrée de n’être personne.
Cet opportuniste n’est qu’un fantôme sans affect, un contenant à la recherche désespérée de son contenu, qui n’a pour énergie que la peur refoulée de n’être rien ni personne. Cet effroi intériorisé et refoulé de ne pouvoir compter que sur lui-même, est à la source de ses agissements. Cette terreur est à l’origine de ses abus, de ses actes tendant à instaurer dans une relation une logique de domination. Elle explique le trop grand intérêt que ce personnage réduit à une apparence trompeuse porte à lui-même : tel Narcisse, il cherche dans mille et un miroirs pathétiques ce qu’il est vraiment. Séduire, pour capter dans le regard du partenaire possible, les contours de cette âme et de cette profondeur affective qui n’ont pas pu se développer en lui. Victime d’un narcissisme négatif, le « bourreau » qui met le feu aux fondations de la relation, cherche en permanence à se rassurer sur ce qu’il est au quotidien, même si ses agissements de tortionnaire semblent énoncer le contraire.
Plus Narcisse voit son image se déliter dans le miroir de ses inquiétudes, plus il resserre l’étau, plus ses mots se font cassants, dévalorisants, plus il humilie, rabaisse, insinue le doute chez son partenaire, tant il fonctionne dans la dénégation. Plutôt projeter ses difficultés d’être sur l’autre, que d’affronter la question de la mésestime de soi et du « qui suis-je ? » ou du « connais toi toi-même ». Le comportement du tyran dans l’intimité décline l’énoncé : « ce n’est pas moi qui ne suis rien, c’est l’autre. » Ce qu’il faut décoder par : « Je doute, je n’existe pas, je fais donc douter l’autre de ce qu’il est pour me rassurer et me sécuriser. »
L’amoureux à tendance perverse narcissique passe sa vie à colmater les brèches, à courir après lui-même sans jamais se rattraper. Il court, il court, à la recherche de celui ou celle qui apaisera ce doute d’autant plus fondamental qu’il est inconscient. Le partenaire, si sa problématique l’y condamne, subira le sort des victimes de Frankenstein, celui qui découvre avec horreur sa laideur, sa différence que la société condamne. Le pervers narcissique a connu dès l’enfance ses propres bourreaux, comme nous le verrons.
« miroir, mon beau miroir… »
L’interrogation anxieuse de l’être qui abîme l’autre et est incapable de vivre le lien amoureux ou intime se répète à l’infini. Dans les miroirs fantasmatiques où les clones de la belle-mère de Blanche-Neige et les copies de Don Juan sont en quête de restauration, ne défilent que des images pâles, sans consistance, sans état d’âme, sans autre sentiment qu’un amour inconsidéré de l’ego. Accrochées au fantasme de la toute puissance à laquelle une surprotection affective les aura empêché de renoncer, ces « figures de désastre » qui assassinent les sentiments d’autrui n’ont qu’un but : se plaire malgré, envers et contre tout, s’aimer à outrance, jusqu’au vertige, pour oublier la profonde détestation qu’elles ont d’elles-mêmes.
Dans les miroirs qui jalonnent l’existence de ces êtres condamnés à la solitude intérieure, se reflètent les visages de ceux qui sont coupés de leur vie affective, anesthésiés dans leurs sensations. Les handicapés de la vie, trop pleins d’eux-mêmes, s’y mirent, les yeux vides, le cœur empêché. Il n’y a de place pour personne dans la glace, sinon pour ce reflet rafistolé au jour le jour et qui les renvoie à leur vacuité.
Un Narcisse est quelqu’un qui croit se trouver en se regardant dans le miroir. Toute sa vie est consacrée à chercher le reflet de ce qu’il croit être dans le regard de l’autre, qui n’existe pas en tant qu’individu, mais en tant que miroir.
Il fait toujours illusion pour fuir son vide. C’est pourquoi il envie ceux qui semblent posséder les choses qu’il n’a pas et désirerait. Il agit en propriétaire de ce qui ne lui appartient pas. Attention, ne vous méprenez pas, il manque de profondeur affective et n’arrive pas à comprendre les autres. Incapable d’aimer, il agresse même leurs sentiments de tristesse et de deuil. Ne pas parvenir à éprouver un sentiment dépressif est un trait fondamental de leur personnalité.
La question qui le mine et le pousse à abuser de l’autre, à l’envelopper dans la toile d’araignée qu’il tisse, jour après jour, pour le posséder, le soumettre, le vampiriser, est celle de la « vie, mode d’emploi » : comment faire pour s’éprouver vivant, pour s’en sortir avec son image ?
Le miroir demeure silencieux, face à ces embryons d’êtres dont le développement s’est arrêté dès l’enfance : comment répondre à une image qui s’accroche aux apparences, n’a pas les moyens d’aller au-delà du reflet, de la surface lisse ? Comment répondre au « tyran de l’affectif » que ses valeurs sont fausses, qu’il souffre d’un déficit d’être, qu’il confond les apparences et l’être, l’opportunisme et les sentiments humains ? Comment répondre à celui qui pille le partenaire de ses richesses morales ou matérielles tous azimuts, comme un voleur de grand chemin s’empare d’un butin, que les seules vraies jouissances sont celles de l’être et de l’échange, du partage, et du don de soi ? Narcisse n’a pas les moyens de la rencontre humaine : fixé au miroir, il redoute de voir disparaître les contours de son image, comme le narrateur du « Horla », de Maupassant, qui découvre avec horreur durant quelques secondes qu’il n’y a plus personne dans la glace…
Ecraser l’autre, cet « objet », cet étranger à soi, qui attire aussi bien qu’il effraie, est la tactique de cet apeuré de la vie qui doute tellement d’exister, qui a si peu d’autonomie psychique qu’il est prêt à tout. La peur est le ciment qui consolide les murs défensifs érigés dans l’intimité, cette intimité qu’il redoute inconsciemment et par-dessus tout, puisqu’il a peur de n’être personne, donc d’être dévoré. La relation amoureuse ne peut dès lors exister, quand la terreur de n’être rien en est le moteur. Tel un tigre, le partenaire handicapé se repaît de l’identité de l’autre qu’il traque et attaque pour se nourrir, sur le territoire des sentiments, non de sa chair, mais de ses qualités de cœur et d’âme. Il flaire les compétences, l’énergie de la vie, la générosité, les talents dont il s’empare d’un coup de patte plein de mépris : il pose sans le savoir un regard tellement négatif sur sa personne à l’identité fissurée, se déconsidère de telle manière qu’il ne peut ni estimer, ni respecter son partenaire. Aussi, bafouer l’amour revient-il à bricoler une meilleure image de soi, à greffer sur les ruines de l’autre. Cette méfiance vis-à-vis de lui-même et ce manque de confiance intérieure le poussent à toutes les transgressions, sur les routes de l’imposture, là où il s’efforce de restaurer l’image dévalorisée qu’il a de lui-même en épuisant au quotidien la proie qu’il n’a pas choisie par amour, mais dont il habite l’identité.
-Oui tu es la plus belle, mais…
Pourtant le conjoint tyrannique est le meilleur partout, il réussit tout ce qu’il entreprend, de son seul point de vue, bien sûr. L’autre en revanche a tout faux : mauvaise mère (mauvais père), mauvais(e) amant(e), issu(e) d’une famille qui le déclasse. Bref, le pervers attribue à son partenaire ses propres défauts. Mais il ne se remet jamais en cause. Cet agresseur retourne la situation, endosse le rôle de la victime et fait porter à l’autre la responsabilité de ce qui ne va pas. Il lui faut rabaisser l’autre pour acquérir l’estime de soi. Ce handicapé des sentiments multiplie les agressions et les pressions de toutes natures : le dénigrement (tu est vraiment nul(le), l’humiliation, la dictature de la pensée, la surveillance et le chantage à l’argent qui permet de faire la loi sur un conjoint dépendant.
Quand cet immature irresponsable se trouve placé devant un engagement, là il ne peut plus assurer. La relation de couple, le projet d’avoir un enfant ou encore l’achat d’une maison le pétrifient. Alors il commence à se démasquer et à devenir machiavélique. Dès lors qu’il sent sa proie lui échapper, il sort toute la batterie de sa violence rentrée.
Cette analyse surprendra les victimes sous l’emprise de ces êtres qui, faute d’être vivants, ne font que réagir, se défendre de tout ce qui est perçu comme différent, donc ressenti comme dangereux. Pour construire une relation amoureuse, encore faut-il être construit soi-même, et que les fondations existent. La confiance en ce visage de l’amour qui, soudain, surgit dans la vie, est alors possible, puisqu’elle s’assoit sur le terreau d’une estime et d’une confiance en soi.
Pour le tyran des alcôves domestiques, le visage de l’autre ne l’engage aucunement. Piégé par son narcissisme négatif, fixé au stade du miroir lacanien, il ne peut devenir responsable, comme le dit le philosophe Lévinas, de ce visage qui signe la différence. Quand l’autre paraît, il est seulement question de le tenir à distance, de l’utiliser pour rehausser l’image de soi, de tordre le cou à une peur viscérale, consubstantielle : être annulé de la scène. C’est ce à quoi les personnes subissant l’ascendant des personnalités à tendance perverse narcissique doivent réfléchir : les apparences auxquelles le bourreau tient plus que tout sont infiniment trompeuses.
S’il écrase, c’est qu’il a peur d’être dominé. S’il ment, c’est qu’il se ment à lui-même pour croire en son vernis d’être. S’il attaque, c’est pour se protéger. S’il humilie, vexe, insulte, dévalorise, insinue le doute, c’est qu’il n’a aucune estime pour lui-même. Il passe sa vie à se maintenir la tête hors de l’eau en y noyant les autres. Il place son identité fracturée sous cloche, se déshumanise par peur d’être dévoré par autrui. Derrière la façade lisse qu’il offre, les coulisses sont autres. Le tortionnaire s’épuise à donner le change, il est également son propre bourreau. | | |