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Le chantage affectif

Description

le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France. Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter. Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....


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0 Introduction
1 Chantage Affectif - le diagnostic
11 Quand le brouillard se dissipe
2 Les quatre faces du chantage
3 Un brouillard a couper au couteau
4 Les ficelles du metier
5 Le monde interieur du maitre chanteur
6 Un jeu qui se joue a deux
7 L impact du chantage
8 Les preliminaires
91 Votre strategie
92 L heure des decisions
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L'impact du chantage affectif 1

Le chantage affectif ne met peut-être pas votre vie en danger, mais il vous prive d’un des biens les plus précieux qui soient : votre intégrité. C’est ce lieu intérieur où résident vos valeurs, cette boussole morale qui permet de juger les hommes et les choses. On ne saurait toutefois réduire l’intégrité à l’honnêteté, comme le fait le langage courant. Le mot signifie « état d’une chose qui est demeurée intacte » et, effectivement, chacun l’interprète peu ou prou de la manière suivante : « Voilà le siège de mon identité. Voilà à quoi je crois. Voilà ce que j’accepte – et ce que je refuse – de faire. »

Or, si peu d’individus auraient du mal à énumérer les injonctions constituant leur décalogue personnel, c’est une tout autre histoire que de les incorporer dans la tapisserie de la vie, sans parler de les défendre face au chantage affectif. Il arrive donc que l’on capitule et que l’on compromette son intégrité, tant et si bien que l’on en vient à oublier ce que c’est que de se sentir entier.

En quoi consiste l’intégrité ? Arrêtez-vous un instant sur la liste qui suit et tâcher d’imaginer que chacune de ces affirmations vaut le plus souvent pour vous :

 

            J’ai le courage de mes opinions.

            Je ne permets pas à la peur de dicter mon comportement.

            J’affronte ceux qui me font du tort.

            Je définis mes valeurs au lieu d’en laisser le soin à autrui.

            Je respecte mes vœux personnels.

            Je veille à ma santé psychique et physique.

            Je ne trahis pas.

            Je dis la vérité.

 

Ce sont là des principes puissants et libérateurs à appliquer à vous-même, et, pour peu qu’ils correspondent authentiquement à votre façon d’être dans le monde, ils vous donnent un équilibre inébranlable qui empêche les pressions et les agressions constantes de la vie de vous déstabiliser. Céder au chantage affectif, c’est rayer, un par un, les éléments de cette liste. C’est désapprendre ce qui vous convient. Et à chaque capitulation, vous sacrifiez un bout de votre être.

Quand on porte atteinte à cette indispensable conscience de soi, on perd l’une des balises les plus claires dont on dispose. On part à la dérive.

 

L’effet du chantage sur votre dignité

 

Mou, lâche, dupe, raté : les mots ne manquent pas pour caractériser celui qui – une fois encore – laisse faire le maître chanteur. Pris dans le brouillard du chantage affectif, votre opinion de vous-même se trouble.

« Si j’avais un tant soit peu de courage, vous dites-vous, je ne lui céderais pas. Mais suis-je à ce point mollusque ? Qu’est ce qui m’arrive donc ? »

Il n’est pourtant pas besoin de vous tailler les veines tout simplement parce que vous avez transigé sur une question de faible importance. La plupart des gens se rendent compte d’ailleurs de la nécessité de jeter du lest, parfois, d’autant que, dans bon nombre de situations, les concessions à faire ne portent guère à conséquences. Le seul ennui est que, si cette façon de réagir devient une habitude, elle finit par entamer l’amour-propre de l’individu. Il existe toujours une limite : la franchir, c’est contrevenir à ses principes les plus fondamentaux.

 

Se desservir soi-même

 

Quand on méconnaît ses limites, on doit payer un lourd tribut, comme Maria devait le découvrir. Un jour, quelques mois après le début de sa thérapie, cette femme d’ordinaire si extravertie me sembla soudain étrangement muette. Lorsque je l’interrogeais sur ce point, elle mit du temps à répondre.

 

            *En ce moment, dit-elle enfin, je suis furieuse pour plusieurs raisons. Bien évidemment, les aventures de Paul me sont restées en travers de la gorge. Mais ce qui m’irrite le plus, c’est le mal que je me suis fait. Ici, nous avons régulièrement parle de la famille, et de l’importance primordiale que j’y attache. Mais quand je me regarde dans la glace, qu’est ce que je vois ? Une femme qui ne s’est pas suffisamment respectée pour annoncer à son mari « je ne te permettrai pas de m’avilir ne de dégrader mon mariage par ton infidélité. » Je crois à présent que je me suis gravement desservie. J’ai tout fait sauf me défendre. Autant accrocher autour de son cou une pancarte portant l’inscription : « Donnez moi des coups. »

 

Je signalai à Maria que, contrairement à son impression du moment, elle avait déjà beaucoup progressé, puisqu’elle avait atteint le stade où elle reconnaissait ses besoins et commençait à les affirmer contre les pressions de son éducation et de son environnement. Les intenses reproches qu’elle se faisait, découlaient en bonne partie de sa prise de conscience, pour la première fois depuis des années, voire de toute sa vie, de la nature des valeurs auxquelles elle avait adhéré et qui garantissaient les droits de tous, sauf d’elle-même.

 

Le cercle vicieux

 

Ce n’est pas une chose aisée que de sauvegarder votre intégrité. Pour perturber vos repères internes, le maître chanteur suscite une confusion et une agitation telles que vous perdez le contact avec la sagesse que vous possédez. Ensuite, quand vous vous rendez compte que vous avez encore cédé, vous avez envie de vous donner des gifles.

Patricia, qui se laissa persuader par son mari de solliciter un prêt à sa tante hospitalisée, était l’exemple même de la victime qui subit des pressions extrêmes de la part d’un maître chanteur.

 

            *C’était une situation où, quoi que l’on fasse, on perd. Si j’avais refusé de lui téléphoner, j’aurais eu l’impression d’être un monstre qui ne voulait pas aider son mari. Joseph me demandait juste ce petit service, alors que c’est lui qui fait bouillir la marmite. Cela semblait si raisonnable. Mais, une fois que ce fût fait, je me suis sentie horrible, utilisée, sans dignité et sans caractère, ce qui était vrai.

 

Patricia était prisonnière du dilemme classique dont on ne peut sortir gagnant et qui plonge tant de victimes du chantage affectif dans l’auto-accusation. Tant qu’elle acceptait la version de joseph – il ne s’agissait que d’un petit service que, de toute façon, elle lui devait -, elle ne trouvait pas le courage de refuser, en dépit de son aversion pour le geste exigé. Elle affirma : « Je ne suis pourtant pas le genre à faire une chose pareille. Quelle personne saine d’esprit téléphonerait à quelqu’un qui vient de subir une intervention chirurgicale pour lui demander de l’argent ? »

Patricia n’avait certes pas renié ses convictions, mais, dans son souci d’éviter tout conflit avec Joseph, elle se comportait comme si elle l’avait fait. Résultat : elle était bourrelée de remords et remplie de mépris envers elle-même.

Or, malheureusement, celui qui se met à se flageller de la sorte se voit bientôt entraîner dans un cercle vicieux. Soumis à des pressions, on agit d’une façon qui contredit ses valeurs intimes. Choqué et incrédule face à son propre comportement, on commence à se demander si l’on ne correspondrait pas, finalement, à l’image négative que renvoie le maître chanteur. Puis, ayant perdu son estime de soi, on devient une proie d’autant plus facile que l’on a plus que jamais besoin de jouir de la bonne opinion de ses bourreaux. On est peut-être incapable de respecter ses propres principes mais, avec un peu de chance, se dit-on, on pourrait se montrer à la hauteur des leurs.

 

            *Je craignais, se souvient Patricia, de perdre l’amour de Joseph et de n’être qu’une épouse indigne, si je n’appelais pas ma tante. J’aurais failli à mon devoir et il aurait cessé de m’aimer, alors que j’avais tellement besoin de lui !

 

Patricia avait bien du remords après ce coup de téléphone, mais elle préférait en souffrir plutôt que de dire non à Joseph. Contrainte de choisir entre la violation de sa morale et le risque de subir l’opprobre, elle n’hésita pas longtemps à prendre son parti.

 


Posté: 12:58, 25/05/2006 dans 7 L impact du chantage
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L'impact du chantage affectif 2

La justification après coup

 

Qui tient à défendre son intégrité se trouve souvent face à la peur et à la solitude.  Car on risque ainsi de s’attirer des critiques d’êtres qu’on aime, voire de mettre en péril une relation. Margot, qui était prête à tout pour garder Albert, a donc agi comme tant d’autres victimes du chantage placées devant le choix entre la fidélité à leurs convictions et la soumission aux désirs de l’autre : elle s’est mise en devoir de se justifier à tout prix.

Dans sa recherche de « bonnes raisons » pour sa capitulation, elle se racontait que, en fin de compte, ce n’était pas la peine de faire tout un plat de la sexualité de groupe et qu’Albert – cet homme si merveilleux par ailleurs – n’avait peut-être pas tort de lui reprocher sa pruderie et sa mentalité traditionnelle. Or, cette nécessité de produire autant de justifications après coup aurait dû mettre la puce à l’oreille de Margot : de toute évidence, elle dépassait les bornes de la vérité et du comportement sain telles qu’elles les entendait.

 

Il faut une énergie psychique hors du commun pour accepter des actes ou des situations que d’ordinaire l’on refuserait catégoriquement. Dans le for intérieur de l’individu, une bataille fait rage entre son intégrité et les pressions du maître chanteur et, comme dans toute bataille, il y a des victimes. Margot paya au prix fort ses justifications. Nous avons dû travailler longuement avant de pouvoir restaurer son respect d’elle-même, faire taire les critiques qu’elle s’adressait sans relâche et renforcer sa capacité à écouter sa voix intérieure.

En dépit du désarroi, des doutes sur soi-même et des sentiments mitigés qu’on éprouve dans ses rapports avec autrui, on ne parvient pas entièrement à réduire au silence cette voix qui ne ment jamais. Certes, on n’apprécie pas forcément le son de la vérité et on la laisse souvent murmurer juste au-delà de la conscience sans prendre le temps de l’écouter. Mais, dès qu’on y prête attention, cette voix conduit à la sagesse, à l’équilibre et à la lucidité. C’est elle, la gardienne de l’intégrité.

Eve s’était inscrite dans une formation qui devait l’aider à trouver un emploi et à gagner un peu de sécurité économique en attendant que son travail d’artiste porte ses fruits. Mais, soumis aux pressions incessantes d’Elliot, ce beau projet s’écroula.

 

            *Tout ce que je veux, dit-elle, c’est acquérir des compétences pour ne pas vivre éternellement aux crochets de quelqu’un d’autre. Je pensais qu’un stage d’infographie ou une initiation à l’illustration me rendraient moins tributaire des grosses commandes. Mais Elliot trouvait insupportable cette perspective et, le jour même où je devais passer le test d’informatique, il menaça de prendre une overdose. J’en étais abasourdie : j’avais l’impression de vivre la réalisation du pire de mes cauchemars. Pendant que je le regardais, assis derrière une bouteille de whisky et une belle rangée de boîte de médicaments, je me demandais comment je pouvais songer à maintenir mon projet, vu les circonstances. J’avais beau essayer de résister, je finis par craquer et je lui dis : « Ecoute, je vais laisser tomber toute cette idée de formation. »

 

A l’instar de la plupart des victimes de chantage affectif, Eve avait perdu de vue une notion fondamentale : parmi tous les engagements que l’ont prend, certains des plus importants sont envers soi-même. Or, mis en balance, avec les pressions qu’elle subissait et la conviction qu’elle avait d’être responsable de la vie d’Elliot, ces vœux personnels ne pesaient pas bien lourds.

Même lorsque le maître chanteur exerce des pressions beaucoup moins fortes que dans le cas d’Elliot, il arrive parfois que la victime fasse « faux bond » à elle-même. L’une des conséquences les plus graves du chantage affecitif est, en effet, le rétrécissement de l’horizon mental de l’individu. On se détourne de ses amis ou de ses activités préférées tout simplement pour faire plaisir au maître chanteur, surtout s’il est du genre dominant ou excessivement dépendant.

Toujours est-il que, chaque fois que l’on renonce à faire tel stage, à s’adonner à telle passion, ou à fréquenter telle personne afin de contenter quelqu’un, on se sépare d’une partie importante de soi-même et on diminue son intégrité.

 

L’effet du chantage sur votre bien-être.

 

Le chantage affectif vous remplit de sentiments qui couvent sans être exprimés. Ainsi Patricia en voulait beaucoup à Joseph de la manipuler – et c’était une réaction parfaitement normale – mais, tout en ayant conscience de sa rancune, elle ne pouvait obtenir le soulagement que lui eût apporter un bon éclat de colère. La plupart des victimes du chantage affectif ravalent ces sentiments, qui refont alors surface sous des déguisements plutôt inquiétants. Dépressions, angoisses, migraines, crises de boulimie : une gamme complète de symptômes physiques et psychiques qui tiennent lieu d’expression ouverte.

Eve s’enfonçait à tel point dans sa relation destructrice avec Elliot qu’elle croyait son équilibre mental en danger.

 

            *Je savais que je m’étais fourrée dans une situation assez grave, dit-elle. J’étais dans un tel état d’agitation nerveuse que j’avais peur de finir dans le pavillon de l’hôpital psychiatrique réservé aux « patients à surveiller particulièrement ». Je sentais que je perdais la boule, mais je n’arrivais pas à prendre le moindre recul affectif par rapport à Elliot. J’éprouvais ce mélange affreux de rage, d’amour et de culpabilité.

 

Lorsque le chantage affectif atteint des proportions semblables, il suscite des émotions d’une telle intensité que la victime peut effectivement les prendre pour les signes avant-coureurs de la folie. Je rassurai Eve en disant que nombreux sont ceux qui font cette confusion et que nous avions sûrement les moyens d’apaiser son angoisse. Pour le reste, elle avait raison : il lui fallait d’abord prendre un certain recul avant de pouvoir aborder sereinement et rationnellement le mélodrame qu’était devenu sa vie. Ensemble, affirmai-je, nous allions l’établir.

Comme le montre l’expérience d’Eve, le chantage affectif représente une menace potentielle pour l’équilibre psychique. Mais il peut également comporter des risques pour la santé physique, surtout si la victime se pousse au-delà de ses limites pour satisfaire le maître chanteur.

 

La douleur physique comme signal d’alarme

 

Cécile qui, rappelons-le, s’épuisait à son travail de rédaction d’un magazine pour satisfaire aux exigences de son supérieur, fut réveillée au milieu de la nuit par des douleurs lancinantes qui s’étendaient des épaules jusqu’aux poignets.

 

            *Bien sûr, je voyais venir cette crise, raconta-t-elle, mais quand cela vous arrive pour de bon, c’est quand même un choc. Pourquoi suis-je incapable de reconnaître la gravité de la situation et de lever un peu le pied, c'est-à-dire de ne faire le travail que d’une personne et non plus celui de deux ou de trois ? Parce que j’entends déjà la voix de mon chef qui s’extasie sur les qualités de Marianne, et je suis décidée à prouver que je ne lui cède en rien. Bref, ce salaud sait très bien me faire marcher. Mais le plus effrayant de l’affaire, c’est que c’est moi qui me suis mise dans cet état.

 

Un corps qu’on a cessé de ménager transmet des signaux sous forme de douleurs jusqu’à ce qu’on en tienne compte. Quant à Cécile, si elle continue de se surmener, elle devra s’attendre à des crises à répétition qui risquent de déboucher sur des problèmes autrement plus graves. Dans son cas, l’identification de la cause et de l’effet ne pose guère de problèmes : soumis à un travail intensif, stressant et interminable, son corps a fini par se révolter.

S’il faut se garder de trouver des explications psychosomatiques à tous les maux physiques, il y a néanmoins lieu de supposer qu’esprit, sentiment et corps sont intimement liés. La détresse psychologique crée, en effet, un terrain favorable aux maux de tête, aux spasmes, aux affections gastro-intestinales, aux troubles respiratoires et à encore bien d’autres maladies. En ce qui concerne notre sujet, le stress et la tension qui découlent du chantage affectif peuvent certainement se manifester sous une forme physique dès lors qu’il n’existe pas d’autre exutoire.


Posté: 12:55, 25/05/2006 dans 7 L impact du chantage
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L'impact du chantage affectif 3

Trahir les autres pour apaiser le maître chanteur

 

La capitulation face au chantage affectif, on le sait, oblige la victime à se trahir, à piétiner son intégrité. Mais on oublie parfois que, obsédé par la nécessité d’apaiser le maître chanteur ou de prévenir sa désapprobation, on peut aussi trahir les êtres auxquels on tient.

Nous avons déjà vu de nombreux exemples des répercussions du chantage sur d’autres personnes qui comptent dans la vie de la victime. C’est le cas de Jules, qui cause un énorme chagrin à Béatrice du fait qu’il raconte à ses parents – au mépris de la vérité – qu’il a rompu avec elle. Non seulement elle sent qu’il ne la protège pas, mais elle est persuadée que, le jour où la vérité transparaîtra, et ce jour arrivera fatalement, elle déclenchera une tempête bien plus violente que celle qu’il y aurait eu si Jules avait montré un peu plus de courage dès le départ.

Pour sa part, Karine se trouva prise entre deux feux, car elle se voyait acculée à blesser soit sa mère, soit sa fille.

 

            *Je préparais une petite fête à l’occasion des 75 ans de ma mère, dit-elle. Sur sa demande, je me mis à décliner la liste des invités. Or, quand j’arrivai à Mélanie, ma mère me coupa la parole en disant : « Je ne veux pas qu’elle en soit. Je sais que c’est ta fille, mais, depuis un certain temps, elle est odieuse avec moi. La dernière fois que je lui ai téléphoné, elle a été trop occupée pour daigner me parler. Elle ne fait preuve de gentillesse que lorsqu’elle a besoin d’un service. »

J’essayai d’arranger les choses en lui rappelant que Mélanie avait de gros soucis en ce moment, mais ma mère ne voulait pas entendre raison. « Si tu ne la rayes pas de ta liste, me lança-t-elle, vous fêterez mon anniversaire sans moi. En tous cas, ce ne sera pas le premier que j’aurai passé toute seule. » Résultat des courses : j’ai dû informer Mélanie qu’elle n’était pas la bienvenue à la fête de sa grand-mère. »

 

S’étant laissée entraîner dans le conflit entre sa mère et sa fille, Karine devint malgré elle la messagère, la courroie de transmission de toute l’animosité existant entre ces deux femmes. Comme tant d’autres, elle ne s’était jamais dotée de stratégies permettant de résister au chantage affectif. Elle s’imaginait donc face à ce cruel dilemme : céder à l’ultimatum de sa mère, auquel cas elle vexerait sa fille, ou rester sur ses positions et de la sorte contrarier sa mère.

Nombreux sont ceux qui, à l’instar de Karine, se trouvent dans la situation intenable de devoir choisir entre deux personnes qu’ils aiment. « Tes enfants ou moi » - sommation malheureusement courante – est le choix qu’Alex donna à Julie quand il décida qu’elle consacrait trop de temps à son fils.

Autre scénario assez connu : plusieurs membres d’une famille essaient de se convaincre mutuellement de prendre parti pour l’un ou pour l’autre des deux parents, notamment à la suite d’un divorce très conflictuel. Dans ce cas, le chantage affectif prend en général la forme suivante : « si tu ne romps pas définitivement avec ton père (ou ta mère), je ne te parlerai plus jamais et je t’exclurai de ma vie (de mon testament) ! ». Que la victime se range dans un camp ou dans l’autre, elle ne peut éviter la trahison d’un proche, acte qui ne fait qu’alourdir le fardeau de remords et de culpabilité qu’elle porte.

 

L’effet du chantage sur votre relation

 

Une relation marquée par le chantage affectif perd toute sécurité. J’entends par là la confiance et la bonne volonté qui, seules, peuvent convaincre l’individu de s’ouvrir à l’autre sans crainte de voir ses pensées et ses sentiments les plus secrets traités avec mépris ou brutalité. Que ces éléments indispensables disparaissent et il ne reste plus que des rapports superficiels, entièrement dépourvus de cette sincérité spontanée qui permet à chacun d’être soi-même avec l’autre.

Quand le niveau de sécurité baisse dans une relation, vous vous tenez de plus en plus sur vos gardes, fuyant presque le maître chanteur. Vous cessez de compter sur lui pour s’intéresser à vos sentiments, se soucier de votre bien-être ou même vous dire la vérité, tant il a démontré que, quand il a une idée en tête, il est au mieux insensible et, dans le pire des cas, impitoyable. C’est l’intimité qui en fait les frais.

 

Le repli sur soi

 

Eve a évoqué en termes particulièrement poignants l’érosion d’intimité dont a souffert sa relation avec Elliot :

 

            *Je sais qu’il paraît bizarre, même désaxé, mais il n’en a pas toujours été ainsi, dit-elle. Pendant notre première année ensemble, nous vivions une relation simple et chaleureuse. Elliot a du talent et de la vivacité d’esprit, et nous étions très amoureux. Ce n’est qu’après que j’eus emménagé chez lui qu’il commença à montrer son côté fou.

Aujourd’hui c’est l’ambiance cocotte-minute, à tel point que j’ai du mal à la décrire. C’est un peu ce que l’on ressentirait pour quelqu’un avec qui on est fâché et qui annonce qu’il a une maladie grave. On découvre qu’on l’aime malgré tout et qu’on ne peut être indifférent à son sort. Le problème, c’est qu’il n’y a plus d’intimité véritable. Il me semble si fragile que je ne peux plus lui révéler mes sentiments réels. Pas question non plus de lui parler de mes rêves et de mes projets, car il y voit une menace. Or, quand il faut faire attention à tout ce que l’on dit et éviter d’évoquer tant de sujets, l’intimité n’existe plus.

 

Ceux qui subissent le chantage affectif s’habituent tellement aux critiques, aux pressions, et aux réactions excessives dont ils font l’objet qu’ils préfèrent, comme Eve, garder occultes des pans entiers de leur vie. Voici une liste non exhaustive des domaines que l’on cesse du coup d’évoquer :

 

  • Des actes d’étourderie génants, puisque le maître chanteur pourrait vous ridiculiser ;         
  • Des sentiments de peur, de tristesse ou d’insécurité, car le maître chanteur risque de les retourner contre vous pour démontrer que vous avez tort de résister à ses exigences.
  • Des rêves, des espoirs, des projets ou des fantasmes, le maître chanteur étant capable de les dévaloriser ou de les citer comme preuves de votre incurable égocentrisme.
  • Des souvenirs douloureux, surtout de l’enfance, vu que le maître chanteur pourrait en parler un jour comme d’un signe de plus de votre manque d’équilibre.
  • Tout ce qui indiquerait une quelconque évolution de votre part, étant donné qu’aucun maître chanteur n’accueille favorablement les changements.

 

Que reste-t-il d’une relation dès lors qu’il faut constamment marcher sur des œufs ? Des propos insignifiants, des silences génés, une tension à couper au couteau. Sous les apparences idylliques – le maître chanteur étant momentanément apaisé -, il y a l’inquiétante réalité du gouffre qui s’élargit de jour en jour entre les deux personnes.

La mère de Karine use de la manière forte pour contraindre sa fille à lui consacrer plus de temps alors que, compte tenu du peu de tendresse qui demeure entre les deux femmes, elle ferait aussi bien de s’adresser à un parfait inconnu. Dans les rapports rigides qu’elles ont désormais, il n’y a pas de place pour la véritable personnalité de Karine ou les préoccupations auxquelles elle attache de l’importance. Tout se passe comme si deux haies de barbelés les séparaient, l’une faite des reproches de la mère et l’autre des tentatives de la fille pour se protéger.

Il est étonnant de constater la part colossale de son être qu’une victime de chantage affectif accepte d’étouffer afin de gagner un nouveau répit. Obsédée par la nécessité d’éviter les questions épineuses, ou pis, des exigences, elle s’applique dans chaque conversation à changer constamment de sujet.

« J’ai arrêté de demander à Tess comment elle va, explique Zoé, parce que je sais que non seulement elle me racontera ses divers problèmes, mais qu’elle s’attendra à ce que j’y remédie. J’essaie donc de limiter nos échanges à des sujets plus anodins, comme la météo, le dernier match ou des films, mais seulement les plus légers. »

C’est ainsi qu’une relation autrefois profonde – que ce soit avec un ami, un amoureux, un membre de la famille – se vide de plus en plus de sa substance à mesure que se réduit le répertoire des sujets de conversation sans risque.

Arthur, le patron d’une entreprise de mobilier présenté au chapitre 1, estimait que, en raison de l’extrême dépendance psychologique et des réactions excessives de sa femme, il lui fallait être très vigilant sur les sujets qu’il abordait.

 

            *Je ne lui avouerai jamais des peurs ou des sentiments d’insécurité, dit-il, puisque dans notre couple, je suis censé jouer le rôle de l’homme fort. Pourtant, Joséphine est ma femme, et j’aimerais bien lui faire part des difficultés que je rencontre depuis un moment. L’entreprise ne va pas très bien, le chiffre d’affaires est en chute libre et j’ai dû liquider des placements pour pouvoir faire face à mes échéances. Il y a une petite usine que je voudrais visiter car elle pourrait m’apporter des contrats qui me sauveraient la mise. Mais je n’ose même pas évoquer l’éventualité d’un déplacement qui m’éloignerait pendant quelques jours de la maison. Elle risque de devenir hystérique. En plus, il serait impensable d’aborder le problème de fond, puisqu’elle s’affolerait aussitôt. Mince alors ! Ce n’est pas un tandem, c’est un numéro solo…

 

Du fait qu’Arthur frappait de censure tous les sujets qu’il jugeait (et que sa femme lui avait fait comprendre) insupportable pour elle, il se sentait terriblement seul, malgré leur vie à deux, privé de cette intimité qui naît de la possibilité de partager avec l’autre non seulement les moments agréables, mais aussi les heures les plus sombres. Leur mariage était enserré dans une camisole de force.

  

La générosité perdue

 

Considérons l’un des grands paradoxes du chantage affectif : plus le maître chanteur multiplie les demandes, moins on  se sent capable de donner. On s’interdit souvent d’exprimer la moindre tendresse de peur de la voir interpréter comme un signe de capitulation. Bref, pour éviter de nourrir les espoirs et les fantasmes de l’autre, on glisse dans la mesquinerie affective.

Roger, le scénariste, évoquait ce paradoxe très tôt dans sa thérapie, bien avant qu’il parvînt à donner une assise plus solide à sa relation avec Alice.

 

            *Alice et moi avons connu plein de moments sublimes ensemble, m’expliqua-t-il, et je voudrais tellement pouvoir lui dire combien je l’apprécie ! Mais j’évite soigneusement toute expression trop forte d’amour, parce que je sais qu’elle la prendra pour une demande en mariage ou même qu’elle recommencera à me parler d’un enfant. Je suis normalement quelqu’un d’affectueux, mais il m’arrive souvent de me retenir afin de ne pas susciter de faux espoirs. Et à chaque fois, cela me démoralise, car je ne me sens pas du tout spontané et je sais qu’elle souffre de ma froideur.

 

A ce stade, donc, Roger n’osait pas exprimer ses sentiments réels – pour positifs qu’ils fussent -, parce qu’il était sûr que ses mots passeraient par le prisme déformant des attentes irréalistes d’Alice et deviendraient des moyens futurs de chantage.

Dans certains cas la victime doit étouffer sa joie tout autant que son amour, étant donné qu’elle n’aurait des raisons de faire la fête que si elle parvenait à correspondre aux conditions de réjouissances imposées par le maître chanteur.

Jules ne peut manifestement pas communiquer sa félicité à ses parents, compte tenu de l’attitude de rejet total que son père affiche à l’égard de Béatrice. « Il ne veut pas en entendre parler », se lamente Jules. « Je n’ai apparemment pas le droit de décider de ma vie. Il dit qu’il m’aime, mais cela n’a pas de sens. Il ne me connaît même pas. ! »

En effet, la relation que le père de Jules croit avoir avec lui n’existe tout simplement pas, pas plus d’ailleurs que le fils obéissant de ses fantasmes. Quand à ce qu’il y a de réel – le bonheur que Jules a trouvé auprès de Béatrice -, cela n’a d’existence qu’à l’abri du regard de son père. La relation entre Jules et son père repose sur une fiction, et il en va de même d’un grand nombre, pour ne pas dire la majorité, des relations durables avec des maîtres chanteurs.

Dès lors qu’il n’y a plus ni sécurité ni intimité, on prend l’habitude de jouer la comédie. On feint d’être heureux, on fait croire que tout va bien, et on feint d’aimer celui qui exerce des pressions, alors qu’on a de plus en plus l’impression d’avoir affaire à un étranger. C’est ainsi que la danse gracieuse de tendre sollicitude dégénère en bal masqué où les convives s’efforcent avant tout de dissimuler leur identité véritable.

Le moment est venu de transformer en actes les éléments de compréhension acquis jusqu’ici afin de pouvoir affronter le chantage affectif et ceux qui l’utilisent contre vous. Vous serez étonné de découvrir avec quelle rapidité vous pouvez retrouver votre intégrité et améliorer de façon spectaculaire (quand ce n’est pas pathologique chez lui) votre relation avec le maître chanteur.

 


Posté: 12:26, 25/05/2006 dans 7 L impact du chantage
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