Description
le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France.
Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter.
Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....
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Un jeu qui se joue à deux 1
6 Un jeu qui se joue à deux
Pour qu’il y ait chantage affectif, il faut deux participants. C’est un duo, pas un solo, et il ne peut fonctionner sans le concours actif de celui qui en fait l’objet.
Ce n’est certes pas toujours l’impression qu’on a, et je sais combien il est naturel de vouloir justifier son comportement. Par ailleurs, on se sent plus à l’aise à se concentrer sur les actions de l’autre qu’à reconnaître sa propre contribution au jeu. Il n’empêche : pour dissoudre l’association entre maître chanteur et victime, il vous faudra recentrer votre attention sur vous-même et analyser les éléments qui vous ont conduits, souvent à votre insu, à participer au chantage affectif.
Loin de moi cependant l’idée de vous culpabiliser. Quand je parle de participation, c’est uniquement pour souligner que vous permettez au chantage d’exister. Vous ne vous rendez pas forcément compte du caractère déraisonnable des exigences de l’autre. Il peut même vous sembler que vous ne faites finalement que vous conduire en épouse dévouée, en fils modèle, ou en salarié motivé en vous pliant presque inconditionnellement aux exigences de l’autre, puisque c’est ainsi que vous avez été éduqué.
Ou peut-être avec-vous conscience des pressions exercées mais vous estimez-vous capable d’y résister du fait qu’elles déclenchent en vous des réactions programmées, automatiques et impulsives. Quoi qu’il en soit, il convient d’insister sur un point : tout le monde ne cède pas aux tentatives de chantage. Faites-vous partie de ceux qui se soumettent ? Dans ce cas, il importe de comprendre comment et pourquoi.
Pour commencer, il serait utile de réfléchir aux questions suivantes, puis d’essayer d’y répondre. Face aux pressions d’un maître chanteur, comment réagissez-vous ?
Vous fustigez-vous pour avoir capitulé ?
Eprouvez-vous frustration et rancune ?
Vous sentez-vous coupable, convaincu que vous serez quelqu’un de mauvais si vous ne cédez pas ?
Craignez-vous de provoquer par votre refus la destruction de la relation ?
Vous trouvez-vous dans le rôle de seule personne vers laquelle le maître chanteur se tourne en cas de crise, alors que bien d’autres pourraient sans doute l’aider ?
Estimez-vous que votre obligation envers l’autre prime votre devoir envers vous-même ?
Vos points sensibles
Comment se fait-il que certaines personnes, malgré leur intelligence et leur assurance, semblent si facilement atteinte par le chantage affectif, alors que d’autres parviennent sans mal à le repousser ? La réponse est à chercher dans les points sensibles, ces lieux de concentration affective qui se forment au fond de tout individu. Chaque point sensible ressemble à une pile électrique chargée de tous vos « dossiers » psychologiques encore en souffrance : ressentiments accumulés, culpabilité, angoisses et faiblesses. C’est le produit de votre tempérament fondamental et de votre sensibilité particulière ainsi que des expériences vécues depuis l’enfance. Si on le sondait, chaque point sensible révèlerait des couches de votre histoire personnelle, dont le traitement que vous avez reçu, l’image que vous avez de vous-même, et l’empreinte qu’ont laissée vos impressions du passé.
Les sentiments et les souvenirs emmagasinés dans ces points sensibles peuvent être si incandescents qu’il suffit qu’un évènement du présent les rappelle pour que se produise un embrasement qui éclipse toute pensée rationnelle, car il se nourrit d’émotions vives qui ont gagné peu à peu en intensité.
On ne se souvient pas toujours des incidents à l’origine de la formation d’un point sensible et, quand il s’agit de démêler l’écheveau de son propre comportement, on a souvent du mal à établir des relations de cause à effet. Mais c’est bien vers les points sensibles qu’il faut se tourner pour découvrir le lieu de stockage des expériences et émotions enfouies.
La carte qui permet au maître chanteur de s’orienter
Ces points sensibles peuvent connaître, au fil des ans, une telle multiplication qu’ils finissent par émailler le « paysage affectif » de l’individu. Il arrive même que celui-ci organise des pans entiers de sa vie à seule fin de les contourner. En fait, la stratégie la plus couramment adoptée face à ces lieux brûlants se résume à 4 mots : éviter à tout prix. Que l’on s’en rende compte ou non, on se dévoile beaucoup du simple fait que l’on s’engage dans cette voie de la dérobade. En posant délicatement ses pieds, comme celui qui veut épargner les fleurs d’un jardin, on trace en quelque sorte une carte détaillée de ses points sensibles. Les personnes qui vous connaissent ne peuvent avoir aucun mal à les localiser.
Chacun le devine à propos des êtres de son entourage : on ne s’étonne guère de voir Untel fuir la colère ou recevoir des reproches sans sourciller. Dans la plupart des cas, cependant, on a suffisamment de compassion pour ne pas chercher à exploiter ces connaissances à ses propres fins. Il en va de même d’ailleurs des maîtres chanteurs, tant qu’ils s’estiment en sécurité. Ce n’est que face à des résistances que se ranime leur angoisse de la privation. Jetant par-dessus bord leur humanité, ils tirent parti du moindre bout d’information dont ils disposent pour assurer leur triomphe.
Les traits qui vous exposent au chantage.
Pour se prémunir contre l’activation de ses points sensibles, chaque individu se dote d’un certain nombre de traits de caractère qui lui sont propres. Ceux-ci font tellement partie de son être qu’il ne comprend pas nécessairement qu’il s’agit de moyens de défense contre les situations les plus redoutées. Mais, dès qu’on les examine à la loupe, leur rapport profond avec les points sensibles saute aux yeux. Le paradoxe veut que ce soient précisément ces qualités « protectrices » qui vous exposent au chantage affectif. Elles sont les suivantes :
Un besoin excessif d’être bien vu des autres ;
Une peur bleue de la colère ;
Un désir de paix à tout prix ;
Une tendance à prendre trop sur soi la responsabilité de la vie d’autrui ;
Un doute profond de soi.
Aucun de ces traits n’est néfaste… à petites doses. Plusieurs d’entre eux passent même pour des qualités positives qui méritent récompense, tant qu’ils ne sont pas poussés à l’extrême. Mais, lorsqu’ils en viennent à dominer l’individu au point de le détourner du côté rationnel et assuré de sa personnalité, le terrain est préparé pour l’intervention des maîtres chanteurs.
Notre analyse de ces traits et des modes de comportement qu’ils favorisent montrera abondamment que les actes de la victime constituent en fait une réponse à des sentiments du passé. Nous verrons également que la victime se trahit souvent en raison même des réactions qu’elle considérait comme le meilleur moyen de se protéger.
Le besoin d’approbation, une drogue.
Quoi de plus normal que de vouloir gagner l’estime et la bienveillance de ceux qu’on aime ? Ce désir ne pose problème que s’il dégénère en manie : l’approbation d’autrui devient alors une drogue dont on ne peut plus se passer. On braque ainsi les projecteurs sur un point sensible que le maître chanteur ne tardera pas à reconnaître comme tel.
Dans l’introduction, j’ai évoqué le cas de Sarah, qui était constamment contrainte à faire ses preuves aux yeux de son ami. Chaque fois qu’elle y réussissait, elle se délectait de l’approbation de Franck. Mais dès qu’elle montrait des réticences, il la lui retirait, ce qui ne manquait pas de la rendre malheureuse. Sarah essayait donc de s’assurer un flux ininterrompu d’approbation en cédant à toutes les exigences de Franck, y compris celles qui allaient nettement à l’encontre de ses principes.
*Je ne supporte pas de le voir fâché avec moi, raconta-t-elle. Quand je lui fis remarquer que je n’avais pas escompté passer le week-end à repeindre son chalet, Franck se borna à secouer la tête, puis il sortir sur la véranda, où je le rejoignis aussitôt. Là , il se dit sidéré par mon comportement d’enfant gâtée. Effrayée, totalement déstabilisée, je rentrai dans la maison, enfilai de vieux vêtements et empoignait un pinceau. Sur ce il me fit son plus beau sourire et me serra dans ses bras, je pouvais à nouveau respirer.
Et la « toxicomane » planait… Bien entendu, il n’y a rien de répréhensible à vouloir l’approbation d’autrui ni à la solliciter. Mais celui pour qui elle s’est transformée en drogue en a besoin en permanence, et il estime avoir échoué dès qu’il ne l’obtient pas. Le sentiment qu’il a de sa valeur personnelle dépend presque entièrement de cette validation extérieure. « Si les autres n’expriment pas leur bonne opinion de moi, se dit-il, c’est que j’ai fait quelque chose de travers ou pis, j’ai de gros problème. »
Le récit qu’a fait Sarah de sa détresse extrême face au mécontentement de Franck révèle son besoin irrésistible de jouir constamment de la bonne opinion d’autrui et sa terreur devant la perspective de ne pas y parvenir. On pourrait assimiler cette peur à celle qu’éprouve l’enfant. Dans les fantasmes infantiles, toute perte d’approbation prend les proportions d’une catastrophe majeure. « J’ai fait quelque chose qui a déplu à maman, pense l’enfant, maman est fâchée et ne m’aime plus. Peut-être qu’elle se débarrassera de moi. Je serai tout seul et je mourrai. »
Sarah devait peu à peu découvrir que sa tendance à lier approbation et survie remontait non pas tellement à ses parents, mais à sa grand-mère, qui s’était occupée d’elle pendant que ces derniers travaillaient.
*Quelle bonne femme redoutable ! se souvient-elle. Tous les jours après l’école, j’allais chez elle. Elle n’arrêtait pas de me reprendre, me disant que j’étais bruyante, paresseuse, que Dieu n’aimait pas les petites filles paresseuses et qu’elles se faisaient renvoyer de la maison. Elle n’avait probablement pas l’intention d’être si méchante, et je suppose qu’on lui avait tenu ces mêmes propos absurdes pendant son enfance. Toujours est-il qu’elle réussit de la sorte à me terroriser. Elle m’apprit une comptine que je n’oublierai jamais et qui vous enjoignait de ne jamais vous contenter de moins que la perfection.
Cette grand-mère, que Sarah adorait et avec qui elle passa tant d’heures au cours de ces années clés de sa vie, lui donna de nombreuses leçons. Certaines d’entre elles se sont révélées utiles, d’autres moins. Sarah apprit d’un côté que, si son comportement satisfaisait aux exigences de sa grand- mère, elle passerait pour une petite fille sage et serait donc en sécurité. Mais, d’un autre côté, qu’elle avait beau s’efforcer, elle n’y parviendrait jamais, que la perfection visée serait toujours hors de portée.
Les sentiments qu’elle a avoué éprouver pour Franck – son besoin obsessionnel de le contenter et un peur si forte d’échouer que cette peur semblait acquérir une vie propre – feront sans doute tilt dans l’esprit de tous ceux qui souffrent de cette même « toxicodépendance ». Par ailleurs, ils indiquent à coup sûr que quelqu’un a touché l’un de vos points sensibles.
L’enfant a besoin de se sentir bien vu de ces géants puissants qui le prennent en charge, et le spectre de ce besoin continue de le hanter longtemps après qu’il a appris à voler de ses propres ailes. Dans le foyer où elle grandit, Sarah pût constater que l’amour lui était donné – et retiré – en fonction de ses « performances ». Elle acquit de ce fait un appétit vorace d’approbation que Franck exploitait chaque fois qu’il lui refusait ses applaudissements et son affection. Objectivement, certes, elle avait conscience de l’impossibilité de satisfaire tout le monde en toute circonstance, mais elle se croyait néanmoins obligée d’essayer.
Contrairement à Sarah, qui tenait surtout à être dans les bonnes grâces de Franck, Maria – cette administratrice d’hopital qui tentait de résister aux pressions que lui faisait son mari coureur de jupons pour la dissuader de le quitter – avait une tout autre hantise : le « qu’en dira-t-on ».
*Le divorce est un acte totalement inconnu dans ma famille et dans mon entourage social. Cela paraît peut-être démodé mais c’est comme ça. Je suis de la vieille école et je le revendique. Je ne supporte pas l’idée d’être incapable de remettre mon mariage sur les rails, sans compter que je ne peux même pas imaginer ce qui se passerait si je quittais Paul. Qu’en diraient les gens ? Toute ma vie s’écroulerait, me semble-t-il. J’aurais fait de la peine à mes parents, aux siens, à nos enfants, à tous nos amis. Ils en concluraient que je n’ai pas eu le courage de m’accrocher, de lutter pour sauver mon mariage.
Il ressort de ces arguments que, pliant sous le poids des traditions familiales et des coutumes de son environnement, Maria s’était convaincue qu’elle n’avait pas le choix en la matière, que demander le divorce eût été trahir ses principes. Ce n’est qu’à la fin d’un long travail avec moi qu’elle commença à se rendre compte que les idées qu’elle défendait avec tant d’ardeur lui avaient été imposées, qu’elles n’étaient en fait pas les siennes et que sa définition personnelle d’un bon mariage ou d’une vie de famille digne de ce nom allait bien au-delà de la règle : « contre vents et marées nous resterons unis. ».
Pour libératrice que fût cette découverte, Maria hésitait encore à approfondir ou à exprimer les convictions authentiques qu’elle trouvait au fond d’elle, car elle sentait vivement le besoin d’être acceptée par sa famille, ses amis, et son milieu social. Cette femme qui exerçait un métier, tenait un ménage impeccable, avait élevé deux enfants magnifiques et participait activement à la vis associative se transformait en enfant désarmée dès que la perspective de perdre l’estime de son entourage pointait à l’horizon. Puis, au cours de notre longue recherche pour trouver la source de sa soif d’approbation, Maria se souvint d’un incident à ses dires « sans importance » qui s’était produit pendant son avant-dernière année au lycée.
*J’avais été une sainte nitouche, me confia-t-elle. Mais un jour, vers la fin de l’année scolaire, mon petit ami, que je considérais comme l’homme de ma vie, m’assura que personne ne s’en rendrait compte si nous séchions le dernier cours de la journée pour aller à la plage. C’est ce que nous fîmes, et, après, je n’y pensais plus. Or, quelques jours plus tard, mon père commença à me demander si je n’avais pas quelque chose à lui dire. Quand je répondis que rien ne me venait à l’esprit, il me déclara que, comme il n’arrivait pas à croire que sa fille lui mentirait, il allait répéter sa question.
Mon cœur battait la chamade, mais je ne pus me résoudre à avouer. Après un moment de silence, mon père m’informa, sans élever la voix, qu’il avait reçu un coup de téléphone de l’école et qu’il savait tout. Je l’avais mis dans l’embarras, ainsi que toute notre famille, me dit-il. Non seulement j’aurais à demander pardon à tout le monde ce soir-là à table, mais je devrais faire une déclaration sur l’importance de la franchise.
Quelle honte ! Je me suis exécutée, bien sûr, mais je n’oublierai jamais l’humiliation et le sentiment d’isolement total que j’ai éprouvés alors. J’eus l’impression que l’on m’avait écrit sur le front le mot « menteuse », et il me sembla pendant plusieurs semaines que plus personne ne me traitait comme avant. C’est peut-être la dernière fois que je me suis écartée du droit chemin.
Ainsi, l’effort en soi louable de son père pour lui faire comprendre les conséquences d’une infraction aux règles de l’école et de la famille reçut, dans l’esprit de Maria, la traduction suivante :
« Le soutien que me donnent ma famille et la société est très conditionnel. Il peut m’être retiré du jour au lendemain si je ne les satisfais pas. Je dois constamment quêter leur approbation. »
Ce n’est assurément pas le message que son père voulait lui transmettre mais c’est celui qu’a retenu Maria toute sa vie : son succès était à juger selon la bonne opinion d’autrui. Avant de pouvoir envisager de tenir tête à Paul, il fallait donc qu’elle désapprenne cette leçon – vieille désormais de plus de 30 ans – qui l’avait tant desservie et qu’elle apprenne à réagir autrement aux signes de désapprobation.
Les individus les plus assoiffés d’approbation s’abstiennent de faire le moindre pas, , fût-il dans leur intérêt, dès lors qu’il risque de mécontenter quiconque. Exemple type : Eve supportait tellement mal de perdre la sympathie d’autrui qu’un simple regard de travers de la part d’un vendeur suffisait en général à l’amener à garder des articles qu’elle avait voulu rendre au magasin. Elle tremblait même devant la désapprobation d’un étranger. |
Posté: 12:58, 22/05/2006 dans 6 Un jeu qui se joue a deux |
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Un jeu qui se joue à deux 2
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La fuite devant la colère, la paix à tout prix
Certaines personnes agissent comme s’il existait un 11ème commandement, « Tu ne te fâcheras point », et un 12ème, « Tu ne fâcheras point autrui ». Au premier signe de désaccord, elles s’empressent de calmer les esprits, d’éteindre l’incendie qui, craignent-elles, menace de tout embraser.
Ce désir de décrisper des situations tendues pose problème dès lors qu’il se fige en un principe selon lequel tout serait préférable à l’affrontement. Le conciliateur acharné fuit les disputes, même avec des amis, de peur de les voir déboucher sur une rupture définitive. Il se console en se racontant que la reddition n’est finalement qu’une concession immédiate que l’on fait dans l’intérêt d’un principe supérieur.
La voix de la raison
Elisabeth, qui souffre le martyre des chantages de Marc, a une vois apaisante et des manières si placides que ceux qui ne la connaissent pas auraient du mal à imaginer son agitation. Lorsque je le lui fis remarquer, elle rit.
*Oh, c’est juste du camouflage, dit-elle. Quand j’étais gosse, l’observation de mes frères et sœurs, m’a appris que ceux qui répliquaient aux réprimandes de ma mère recevaient systématiquement une tape ou une autre punition, alors que ceux qui se retenaient en sortaient indemnes. J’en ai dans doute déduit qu’on peut calmer un être humain comme on le ferait avec une bête, en le caressant et lui parlant doucement, sans colère. Les évaluations professionnelles rédigées sur moi soulignent le plus souvent mon flegme et ma grande capacité à supporter le stress. Pour ma part, j’estime posséder la rare aptitude à désamorcer les bombes, et j’en suis fière. Elle me permet notamment d’affronter sans crainte la colère d’autrui, car je sais pouvoir l’encaisser et l’empêcher de dépasser certaines limites.
Au moment où elle me brossait ce portrait, Elisabeth me parût assez convaincante, sans doute parce que son « flegme » et sa « grande capacité à supporter le stress » faisaient désormais partie intégrante de sa définition d’elle-même. Ces qualités semblent même rayonner du fond de son être. Et pourtant, son mariage était tout sauf calme.
*Je crois au fond que, si je suis tombée amoureuse de Marc, c’est parce que nous sommes tellement différents l’un de l’autre, dit-elle. Il est extraverti, énergique et très direct. Il a un côté fougueux et passionnel alors que je suis plutôt douce et effacée. Bien sûr, j’avais pressenti qu’il pouvait être coléreux, mais il a réussi pendant longtemps à dissimuler cet aspect de sa personnalité, et comme je l’ai déjà dit, je me crois capable de faire face à la colère des autres.
Elle marqua une longue pause avant de reprendre :
*Cela paraît absurde, n’est ce pas ? Je découvre un beau jour que j’ai épousé un fou furieux qui me terrifie avec ses menaces et moi, je vous raconte que je sais affronter la colère. Enfin, je croyais savoir. Mais, soudain, tout s’est emballé, et moi avec. Malgré mes câlins, mes excuses et mes propos lénifiants, il s’emportait de plus en plus. Je n’y comprends plus rien. Où me suis-je trompée ?
Elisabeth avait consacré l’essentiel de sa vie à raffiner un mode de communication qui semblait la servir et lui valoir l’admiration de son entourage, étant donné que notre société instable estime ceux qui parviennent à se maîtriser. Sa douceur l’avait si souvent aidée à désamorcer des conflits qu’elle en conclut à tort qu’elle ne redoutait pas du tout la colère d’autrui. Elle crut donc longtemps qu’elle n’aurait qu’à maintenir la paix pour ramener Marc à la raison et à sa gentillesse antérieure. Il n’y a pas de quoi se frapper, se disait-elle. Même quand il se montrait carrément tyrannique, elle cherchait à entamer une discussion rationnelle, son outil éprouvé.
Mais, lorsqu’elle ne put que constater l’inefficacité de ses méthodes, elle se sentit d’un coup désarmée et de plus en plus frustrée. Car l’escalade de pressions et de menaces qu’elle subissait finit par toucher un point sensible qu’Elisabeth avait cru disparu et qui plongeait ses racines dans une enfance remplie de rage et de conflits. Déjà à l’époque, elle avait pris cette résolution fatidique : « il faut à tout prix éviter d’aggraver la colère d’une personne fâchée. Si tu ne la calmes pas, elle te fera du mal, ou, pis, te quittera. Ne sois pas celle qui la contrarie. » Cette décision eût pour effet de limiter radicalement les options dont disposait Elisabeth, et c’est pour cela qu’elle n’avait jamais appris à exprimer convenablement sa colère. Après l’échec de ses manœuvres d’apaisement, le barrage finit par céder et sa réserve de rage et de frustration se déversa si puissamment que la crise devenait inéluctable.
Tant qu’elle n’avait pas analysé à fond sa peur de la colère et élargi la gamme des réactions qu’elle s’autorisait, elle restait à la merci des maîtres chanteurs comme Marc et de l’éruption inattendue de son propre volcan affectif.
L’autre face de la colère
Hélène, le professeur de lettres que nous avons rencontré au premier chapitre, croyait avoir trouvé l’homme de sa vie. Bien consciente de son horreur des accès de colère, elle a peu à peu élaboré une vision des individus qu’elle souhaite fréquenter et surtout avoir pour amoureux.
*Je ne songerais même pas, m’assura-t-elle, à sortir avec un homme qui élève la voix quand il me parle. J’en ai déjà eu ma dose, vu le comportement de mes parents. Mon père, qui a une âme de révolté, n’aurait jamais dû faire carrière dans les forces armées. Comme il se montra totalement incapable d’obtenir la moindre promotion, il passa 20 ans dans un post de documentaliste. Il enrageait de voir des imbéciles – c’était le mot qu’il employait – monter dans la hiérarchie grâce à leur seul conformisme. Quand il rentrait le soir, il se défoulait sur ma mère, qui lui rendait la monnaie de sa pièce. Ils claquaient les portes, et faisaient du boucan avec les ustensiles de cuisine. C’était plutôt effrayant pour les enfants. Moi, je savais qu’il ne se passerait rien de grave, mais mon frère fondait en larmes et courait se barricader dans sa chambre en poussant le lit contre la porte, pensant ainsi qu’il empêcherait les deux hurleurs d’y pénétrer. Dans les pires crises, mon père sortait comme un ouragan et ne regagnait la maison que quelques jours plus tard. Ce n’était pas une expérience traumatique, mais je me dis quand même que je n’ai plus envie de vivre de drames de ce type. Cela me rappelle trop un passé désagréable.
La stratégie qu’Hélène adopté, adulte, pour fuir la colère – « je préfère ne rien avoir à faire avec des coléreux » - s’inscrivait dans la continuité de celle qu’elle avait utilisée pendant son enfance : s’abriter jusqu’à la fin de la tempête ou se cacher là où l’on ne vous découvrira jamais. Or, c’était oublier que la colère est un sentiment parfaitement normal. Voilà pourquoi tout effort pour trouver un lieu où elle n’existe pas ou une personne qui ne l’exprime jamais est voué à l’échec.
*Quand je fis la connaissance de Patrick, me dit Hélène, j’étais aux anges. C’est un homme gentil et tranquille qui n’arrêtait pas de m’écrire des billets doux et des chansons. Bref, un vrai romantique. Dès notre premier jour ensemble, je ne pouvais absolument pas l’imaginer en train de crier ou de faire une scène. J’avais décroché le gros lot, quoi ! Or, aujourd’hui, je comprends mieux ce que les gens veulent dire quand ils vous préviennent du danger qu’il y a à croire qu’on a trouvé ce dont on rêvait.
On pourrait penser que la meilleure façon de m’ébranler serait de hurler, mais Patrick fait tout le contraire lorsqu’il se fâche : il devient encore plus taciturne que d’habitude. Il ne me révèle pas ce qui l’embête, il ne me dit rien du tout. J’en viens presque à souhaiter qu’il se mette à crier pour que je puisse savoir de quoi il s’agit. C’est ce qu’il y a de pire. Quand il se replie ainsi sur lui-même, je me sens mourir un peu. J’ai l’impression de me retrouver toute seule sur une banquise en plein milieu de l’Océan Arctique. Je ne supporte pas qu’il se fâche de cette façon glaciale. Pour l’arracher à son silence, je suis prête à faire n’importe quoi.
C'est-à -dire – et comme il arrivait de plus en plus souvent – à céder à ses chantages.
J’ai aidé Hélène à reconsidérer les choix qu’elle avait faits, pour la plupart au cours de l’enfance, en matière de réaction à la colère et, ensuite, nous nous sommes attachées à trouver le moyen d’intégrer ces améliorations importantes dans sa relation avec Patrick, comme nous le verrons pas la suite.
La colère ne fait plaisir à personne, certes, mais à partir du moment où l’on s’assigne le devoir permanent de l’éviter, de l’étouffer ou de maintenir la paix à tout prix, on n’a pas plus de marge de manœuvre qu’un funambule. On doit se borner à reculer, à apaiser, à capituler, bref à signaler au maître chanteur la façon la plus efficace d’imposer sa volonté. |
Posté: 12:55, 22/05/2006 dans 6 Un jeu qui se joue a deux |
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Un jeu qui se joue à deux 3
La conviction d’être responsable de tout
J’incite toujours ceux qui me consultent à assumer la responsabilité de leurs actes. L’ennui, c’est que certaines personnes se sentent invariablement responsables de tous les problèmes qui surgissent dans leur vie, voire dans celle des autres, même quand elles n’y sont pour rien. Le maître chanteur, cela va de soi, nourrit ce sentiment. Il exige même que vous y adhériez sans conditions. S’il est mécontent, c’est forcément votre faute. Et, dans ce cas, solution rime avec capitulation.
Les reproches les plus saugrenus
Eve eut l’impression que le monde s’écroulait autour d’elle le jour où son compagnon prit une surdose de sédatifs à la suite de l’une de leurs disputes. Elliot passa plusieurs semaines dans une maison de repos et, à son retour, il mit tout sur le dos d’Eve : sa souffrance, ses problèmes, et ses angoisses.
*Il avait complètement perdu la boule, raconta-t-elle. Il n’arrêtait pas de m’accuser de tous ses maux. Il me dit : « Tu vois ? Maintenant que je suis fiché, ils vont bientôt m’enfermer dans un hôpital psychiatrique et il ne me restera plus qu’à me suicider. Tout ça à cause de toi ! » C’était affreux. J’avais le sentiment de le faire souffrir du simple fait d’être moi-même. J’étais au désespoir.
Selon tout critère un tant soit peu objectif, le comportement théâtral d’Elliot prêtait plutôt à sourire et ses accusations ne tenaient pas debout, à telle enseigne que l’on a peine à croire qu’une jeune femme aussi intelligente qu’Eve puisse les prendre au sérieux. Et pourtant, c’est exactement ce qu’elle fit. Elle se persuada que les prévisions d’Elliot se réaliseraient et qu’elle en porterait l’entière responsabilité.
Lorsque je lui demandai pourquoi, à son avis, elle se laissait influencer par des efforts de culpabilisation aussi flagrants, elle aborda pour la première fois sa relation avec son père. Nous étions enfin sur la bonne piste.
*Mon père parlait tout le temps de la mort, me dit-elle. Je pense qu’il en était obsédé. Je n’oublierai jamais ce jour où – j’avais huit ans – nous roulions tous les deux en voiture. A un moment donné, il s’arrêta à un passage piétons, se tourna vers moi, et me dit : « si j’avais un infarctus, là , tout de suite, tu ne saurais pas quoi faire, n’est ce pas ? Tu serais incapable de m’aider et je mourrais sous tes yeux. » Puis il redémarra. Le reste du trajet se déroula dans le silence le plus absolu. Je m’employai à compter les pois sur ma robe, tout en essayant de ne penser à rien.
Or, bien entendu, la petite Eve ne put s’empêcher de penser longuement à cette déclaration de son père qui raisonnait dans son esprit comme une mise en accusation : « à l’age de 8 ans, lui reprochait-il en substance, tu devrais être en mesure de me sauver mais tu ne l’es pas. »
Du coup, Eve en vint à se croire responsable de la survie de son père, le corollaire étant que ce serait sa faute s’il décédait. Pour un enfant, la famille représente l’univers tout entier. La décevoir, faillir à son devoir familial, c’est laisser cet univers s’effondrer et entraîner tout le monde dans sa chute.
« la vérité la plus sûre et la plus présente dans ma famille, se souvient Eve, était que, si nous n’étions pas gentils avec papa, il mourrait. J’y croyais dur comme fer. » Son père manifestait des traits extrêmement bizarres qui aurait effrayé n’importe quel enfant. Comment sa fille pouvait-elle évaluer objectivement le comportement d’Elliot, alors que le bizarre était pour elle la norme ?
Cette expérience précoce avait préparé le terrain pour la tendance d’Eve à se croire responsable de tout, tendance qui continue de marquer fortement sa vie d’adulte. Il n’est certes pas toujours facile d’établir un lien aussi clair entre l’enfance d’un individu et les difficultés qu’il éprouve, adulte, face aux accusations et aux chantages mais, dans le cas d’Eve, ce rapport saute aux yeux.
Le syndrome d’Atlas
Ceux qui souffrent du syndrome d’Atlas ont la conviction de devoir résoudre tous les problèmes tous seuls, quitte à léser leurs intérêts personnels. Comme Atlas, qui portait le monde sur ses épaules, ils se chargent d’un fardeau beaucoup trop lourd : dans l’espoir d’expier ainsi des transgressions passées ou futures, ils entreprennent de compenser les erreurs et de ménager les susceptibilités des autres.
Ce syndrome se déclara chez Karine, l’infirmière présentée au chapitre 2, pendant son adolescence quand ses parents divorcèrent.
*Après le départ de mon père, ma mère se retrouva très seule, et elle s’attendait que je comble ce vide. Sa famille vivait à l’autre bout du pays et maman avait très peu de véritables amis à proximité. Elle ne semblait pas spécialement m’aimer, mais elle avait besoin de moi. Je me rappelle que, quand j’avais 15 ans environ, ma mère et moi avions prévu d’aller ensemble au restaurant pour le réveillon. Puis, quelques jours avant le 31, je reçus un coup de téléphone inespéré d’une copine qui me proposait une sortie à deux couples pour fêter le nouvel An, chose que je n’avais encore jamais faite. L’un de ses copains me servirait de chevalier servant. Naturellement, je brûlais d’envie de dire oui, mais je me sentais un peu coupable. J’en parlai donc à ma tante, qui me répondit : « ta mère ne peut quand même pas exiger que tu passes la soirée avec elle alors que tu as cette chance inouïe. Vas-y, n’hésite pas ! »
Prenant mon courage à deux mains, j’annonçai à ma mère mon désir de réveillonner avec mes amis. Il fallait voir la mine peinée qu’elle afficha. Elle me demanda, les larmes aux yeux : « Et moi ? Comment vais-je fêter le Nouvel An ? » Je finis néanmoins par sortir avec mes copains et je m’amusai bien mais, à mon retour à la maison, je trouvai ma mère au lit avec un migraine si douloureuse qu’elle en criait presque. Je savais qu’elle ne l’aurais jamais eue si j’étais restée avec elle et je fus submergée par des sentiments de culpabilité insupportables. Je ne voulais pas lui sacrifier toute ma vie, mais je ne tenais pas non plus à la faire souffrir davantage.
C’est ainsi que dès l’age de 15 ans, Karine avait laissé s’instaurer une relation de dépendance. Si elle ne s’occupait pas de sa mère, se disait-elle, qui d’autre le ferait à sa place ? Que celle-ci eût été parfaitement capable de se passer de ses soins ne l’effleura même pas. En outre, Karine craignait de provoquer le départ de sa mère si elle lui infligeait le supplice suprême de la contrarier.
*Au début, dit-elle, je ne savais pas quoi faire pour elle. Puis un jour, j’eux une inspiration et, prenant crayon et papier, je rédigeai un contrat qui stipulait : « je m’engage par le présent contrat à donner à ma mère une vie merveilleuse quand je serai adulte. Je veillerai à ce qu’elle ne manque jamais d’amis intéressants et d’activités passionnantes. Grosses bises, Karine. » Un après midi, je le lui remis. Avec un grand sourire, elle me dit que j’étais une petite fille adorable.
Nombreux sont ceux qui prennent sur eux la tâche d’assurer le bien-être d’un autre, tâche colossale qui offre néanmoins des récompenses bien particulières. Karine avait ainsi découvert le moyen de se sentir puissante et, parallèlement, de rendre sa mère heureuse, tout en évitant l’effondrement de son propre univers.
Il est difficile de ne pas remarquer le syndrome d’Atlas chez celui qui le manifeste. La fille de Karine, qui lui faisait du chantage en lui rappelant sans cesse ses souffrances à la suite de son accident de voiture, et ce, plusieurs années après les faits, avait vu la façon dont sa mère réagissait face à sa grand-mère, et, en vérité, face à la plupart des personnes qui jouaient un rôle dans sa vie. Mélanie n’eut donc aucun mal à localiser le point sensible.
*Mélanie et moi sommes très attachées l’une à l’autre, dit Karine, et je sais à quel point elle doit lutter pour ne pas toucher à la drogue et à l’alcool. Si elle n’avait pas eu cet accident terrible, elle aurait été plus forte. En tant qu’infirmière, je connais bien le visage de la douleur. J’aurais tellement aimé l’épargner à ma fille, mais, comme je n’ai pas pu, il m’incombe aujourd’hui de la protéger. C’est mon devoir de mère. Les pressions qu’elle exerce sur moi me déplaisent, certes, mais je veux lui donner tout ce que je n’ai jamais eu. Je l’aime tant, ainsi que mes petits fils. Or, quand elle est fâchée avec moi, elle menace de ne pas me laisser les voir. Notre famille a besoin de se resserrer et, même s’il faut que j’y œuvre toute seule, je le ferai.
Comme bien d’autres victimes du syndrome d’Atlas, Karine n’avait pas la moindre idée des frontières de sa responsabilité envers autrui, car on lui avait fait comprendre très tôt qu’elle devait s’occuper de tout le monde sauf d’elle-même.
En dépit de la difficulté qu’on éprouve parfois à tracer une démarcation nette entre culpabilité et responsabilité légitime, je réussis enfin à détourner Karine de son réflexe consistant à se reconnaître aussitôt fautive et à proposer des réparations. Pour la première fois de sa vie d’adulte, elle commençait à entrevoir la possibilité de faire de la place pour ses propres besoins et de fixer les limites de la responsabilité qu’elle souhaitait assumer envers les autres. |
Posté: 12:52, 22/05/2006 dans 6 Un jeu qui se joue a deux |
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Un jeu qui se joue à deux 4
La compassion maladive
La compassion incite à des actes de gentillesse, même de noblesse, et on a bien peu d’estime pour les personnes qui en sont dépourvues. Il est donc difficile d’imaginer en quoi ce trait de caractère pourrait soulever des problèmes. Mais la compassion se transforme dans certains cas en pitié si puissante qu’elle amène l’individu à renoncer à son bien-être afin de sauvegarder celui d’un autre. « Je ne peux pas le quitter, j’ai pitié de lui… », « Quand elle me regarde comme cela, le visage baigné de larmes, je ferais n’importe quoi pour elle… », « Il est vrai que je cède à toutes ses exigences, mais après tout, elle n’a pas eu une vie facile… » : On prononce des phrases semblables quand on se laisse tellement aspirer par les besoins affectifs de l’autre que l’on perd la capacité à évaluer la situation et à déterminer la façon la plus positive d’y réagir.
Comment se fait-il que certains aient la faculté de s’identifier à leur prochain et de proposer utilement leur aide, alors que d’autres, frappés de compassion maladive, se sentent obligés d’arriver sur la scène en justiciers prêts à tout pour mettre fin à la souffrance, au prix même de leur santé et de leur dignité ? Comme c’était déjà le cas pour les problèmes décrits aux paragraphes précédents, l’individu qui manifeste un tel besoin irrésistible d’agir et des réactions automatiques qui se retournent contre lui recèle le plus souvent un point ultra sensible au fond de lui.
La force de la pitié
Patricia, la fonctionnaire dont nous avons fait la connaissance au chapitre 2, grandit dans un foyer qui ne respirait pas le bonheur, c’est le moins qu’on puisse dire. Sa mère, qui semblait souffrir d’une dépression chronique, se retirait souvent da sa chambre pendant des heures, voire des jours entiers. « Tout au long de mon enfance, elle a dormi » lance Patricia avec esprit. Elle se souvient cependant d’avoir toujours eu conscience de la présence de sa mère et de la nécessité de jouer tranquillement pour ne pas la déranger.
*J’avais beau être autonome, raconte Patricia, je m’inquiétais à son sujet. Les autres mamans n’étaient pas continuellement malades, alors qu’il suffisait d’une perturbation infime pour que la mienne regagne son lit. J’étais à l’affût de ses moindres gestes. Je savais, en fonction des bruits qui me parvenaient de l’autre côté de la porte, si elle veillait ou si elle dormait, si son sommeil était profond ou agité. Quand elle dormait bien, j’entrais jeter un coup d’œil, en écoutant sa respiration pour m’assurer qu’elle n’avait rien. Cela faisait partie des responsabilités que je devais assumer en l’absence de mon père.
On ne pourrait guère imaginer de meilleur entraînement pour une vie de compassion maladive. Lorsqu’on vit avec un proche qui est physiquement ou psychologiquement affaibli, on acquiert une grande sensibilité aux signaux transmis. Chaque mouvement de paupière, chaque petit soupir, chaque modulation de la vois se charge de significations, si bien que l’on en arrive même à guetter les nuances de respirations pendant le sommeil de la personne, comme le faisait Patricia. Or, malheureusement, un enfant ne peut rien faire dans ce cas pour aider le malade.
Comme nous l’avons déjà vu, il est extrêmement courant de prendre, enfant, la résolution de « mieux faire » quand on sera grand, puis, une fois adulte, de se mettre dans des situations qui évoquent des scènes de l’enfance afin d’obtenir un « second tour » au cours duquel on obtiendra le résultat souhaité, puisqu’on se croit désormais en mesure de réparer les torts du passé.
*Connaissez-vous l’idée selon laquelle une femme se marie avec un homme qui lui rappelle son père ? me demanda Patricia. Et bien moi, j’ai épousé un homme comme ma mère ! Joseph est loin d’être aussi dépressif que ma mère. En fait ce que j’adore chez lui, c’est le dynamisme exceptionnel qu’il dégage quand il va bien. Mais il est tellement lunatique. Il pousse exactement les mêmes soupirs que ma mère, et il lui ressemble aussi dans sa façon d’aller s’allonger dès qu’il est de mauvaise humeur. Quand il le fait, je réagis aussitôt en fonction de mon éducation. Joseph me dit parfois qu’il me croit capable de lire dans sa pensée car, lorsqu’il prend son air triste, je parviens le plus souvent à deviner mieux que quiconque la source du problème et à la mettre en évidence. Au début de notre relation, je me félicitais de notre communication exceptionnelle et de ma capacité à le rendre heureux. Mais il a fini par s’attendre à ce que je joue toujours les devineresses. Franchement, on s’en lasse.
Il me fait penser à un gamin dans un magasin de jouets. Vous avez sûrement connu des enfants qui s’emparent d’un article coûteux que vous n’aviez pas l’intention d’acheter et qui s’y accrochent comme s’il leur appartenait déjà . Puis, quand vous le leur retirez pour le remettre sur le rayon, ils affichent une mine catastrophée. Et bien moi, je suis de ceux qui craquent et qui achètent le jouet juste pour faire sourire le gosse. Est-ce si grave ?
Quelle satisfaction que d’être celui qui insuffle le bonheur à une âme en peine ! On accompagne celle-ci tout au long d’un périple quasi mythologique qui la ramène des abîmes du désespoir jusqu’au pays des êtres vivants. Or, la joie d’aider autrui masque souvent à celui qui l’éprouve le caractère foncièrement manipulateur de bon nombre des comportements qui excitent sa pitié : pour guérir le martyr, il suffit, se raconte-t-on, de lui donner ce qu’il réclame.
Là encore, la situation ne manque pas d’ironie. Se sentant impuissant face à la souffrance de l’autre, la victime débordant de compassion maladive s’empresse d’y mettre fin. Mais, du fait qu’elle accède à chaque demande qui lui parvient d’entre les sanglots, elle ne fait que renforcer son impuissance. Elle ne peut en effet arrêter sa propre souffrance, qui vient du fait qu’elle néglige ses propres besoins.
Le syndrome de la petite fille sage
Lorsque Zoé a passé en revue sa vie à la recherche d’éventuels points sensibles, elle n’a pas trouvé d’expériences particulièrement traumatiques. Elle a au contraire le souvenir d’une enfance heureuse et d’une famille des plus encourageantes.
Le seul obstacle à mon intégration parfaite, dit-elle, était que je ne correspondais pas à l’image de la fillette sage. J’avais l’esprit de compétition et j’ai toujours tenu à gagner. Cela dérangeait profondément mes parents. Quand j’obtenais de bonnes notes à l’école, ils me traitaient de m’as-tu-vu. Mes sœurs, qui semblaient avoir reçu le message 5 sur 5, se gardaient bien d’exceller, mais moi, j’étais différente. Tout en se disant fiers de moi, mes parents me rappelaient régulièrement qu’une jeune fille bien élevée ne se met pas en avant de façon aussi bruyante.
Résultat : des années durant, Zoé s’évertua à ne pas trop se faire remarquer dans des milieux professionnels qui rechignaient encore à reconnaître aux femmes un rôle de premier plan. Son bon travail ne passa toutefois pas inaperçu et, sans avoir songé un seul instant qu’elle se hisserait au rang de cadre, elle se trouve aujourd’hui à la tête d’un service de 10 salariés.
*Le chemin a été long et ardu pour toutes les femmes, y compris moi, mais j’ai toujours juré que je ferais les choses autrement, dit-elle. J’estime que la compassion et le respect d’autrui ont toute leur place dans le monde du travail, et je tiens à ce que mes subordonnés me considèrent comme une amie autant que comme un chef. Cela ne m’intéresse pas de faire l’importante ni d’imposer ma volonté à mon équipe. Je vise la collaboration, pas la domination. Pourquoi faudrait-il se débarrasser de son humanité dès qu’on accède à un poste de direction ?
Zoé se targuait de savoir bien conseiller et encourager les femmes. Voilà un domaine où elle se sentait parfaitement à l’aise : Zoé la noble, Zoé la généreuse, mentor indéfectible et amie toujours disponible. Affirmant haut et fort sa compassion débordante, elle refusait de se séparer de ses qualités les plus précieuses à ses yeux sous prétexte qu’elle avait grimpé l’échelle sociale.
Armée de cette ferme volonté, Zoé réussit à se lier d’amitié avec plusieurs membres de son équipe, dont Tess. Ensemble, les deux femmes sortaient régulièrement au restaurant et surtout au théâtre, passion qu’elles partageaient. En raison de ce lien, Zoé avait beaucoup de difficultés à jouer le rôle de chef et à rejeter les demandes de son amie.
Comme le montre bien l’histoire de Charles et de Sophie, l’imbrication entre vie personnelle et vie professionnelle, même lorsqu’elle ne débouche pas sur des rapports amoureux, est source de complications et finit généralement mal, surtout si l’une des deux personnes est mieux placée que l’autre dans la hiérarchie.
Le cas de Charles et de Sophie présente le scénario classique du patron qui use de chantage affectif. Mais il n’en va pas de même de Zoé, ce cadre dont les points sensibles l’ont transformée en victime de choix pour sa jeune subordonnée.
*Tess me demande sans relâche de lui confier des responsabilités élargies, raconte-t-elle, en répétant que je ne peux pas refuser d’aider une bonne amie. Quand j’essaie de lui faire comprendre que la question de l’amitié n’a aucun rapport avec mes engagements envers l’entreprise, elle me rétorque que je me laisse griser par mon pouvoir. Ce refrain-là , je ne le connais que trop bien. Je passe ma vie à éviter d’intimider les autres ou de leur paraître froide et insensible. Cela va finir par me rendre dingue !
Zoé n’avait pas encore réglé le conflit entre son désir de réussite et son souci d’être aimée. Bref, elle souffrait du syndrome de la petite fille sage, cette maladie qui frappe tant de femmes de nos jours. En raison de son ambivalence quant au comportement qui lui convenait, Zoé avait laissé la porte grande ouverte au chantage affectif, et sa jeune collègue s’y engouffra.
Tess avait trouvé le parfait bureau des réclamations, puisque Zoé acceptait d’écouter une suite sans fin de doléances. Mais dès que celle-ci avait elle-même une urgence qui l’empêchait de se rendre aussi disponible que d’habitude, elle se faisait rappeler à son devoir d’aider son amie, qui se déclarait incapable de rester à flot autrement. Et à chaque fois, ce rappel lui mettait du baume au cœur, car c’étaient sa compassion, sa sollicitude et sa disponibilité qui lui avaient toujours valu l’affection des autres. Mais le baume en question n’avait pas que des effets apaisants, pas en tous cas pour quelqu’un qui veut éviter le chantage affectif. Il fallait tout d’abord que Zoé élargisse sa conception de la sollicitude pour se l’appliquer à elle-même.
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Posté: 12:49, 22/05/2006 dans 6 Un jeu qui se joue a deux |
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Un jeu qui se joue à deux 5
Le manque de confiance en soi-même
C’est un signe d’équilibre psychique que de reconnaître que l’on n’est ni parfait, ni au dessus de toute erreur. Mais cette lucidité peut facilement dégénérer en dénigrement de soi. Face aux critiques extérieures, on finit, après quelques mots de protestation, par se demander si sa machine à interpréter la réalité ne serait pas tombée en panne : Comment puis-je avoir raison dès lors que l’autre me soutient obstinément le contraire ? S’agirait-il d’un mirage ? On a beau être sûr d’avoir vu ou vécu tels ou tels phénomènes, on se méfie de ses perceptions, parfois même au point de se méfier de ses idées, de ses sentiments, et de ses intuitions et de laisser aux autres le soin de dicter les comportements à avoir.
Cette réaction est particulièrement courante face aux figures d’autorité comme les parents, mais elle se produit parfois aussi dans les relations d’amour ou d’amitié… avec un maître chanteur. On investit cette personne idéalisée d’un pouvoir, d’une intelligence ou d’une sagesse que l’on s’estime incapable d’égaler. Même si l’on trouve à redire à certaines de ses actions ou de ses exigences, on cède, car on n’a pas suffisamment confiance en soi-même pour remettre en cause l’autre ou sa vision de la réalité. Soulignons au passage que la fréquence de cette attitude chez les femmes, dont bon nombre se sont entendu dire dès l’enfance que, étant dominée par l’affectif, elles ne pourraient jamais prétendre à de hauts niveaux de connaissance, alors que les hommes, eux, manifesteraient un penchant naturel pour la raison et la logique.
Dès lors que vous attribuez sagesse et intelligence à un autre individu, pas que l’on franchit inévitablement si l’on doute trop de soi-même, celui-ci n’aura guère de mal à entretenir votre manque d’assurance. Il sait tout, surtout quand il s’agit de déterminer vos intérêts.
Connaissances dangereuses
Le manque de confiance en soi-même pourrait dans certains cas se résumer ainsi : « Je suis sûr de le savoir, sauf qu’il ne faut pas que je le sache. » On possède des connaissance qui mette mal à l’aise et qui semblent menaçantes du fait que, si on les prenait au sérieux, on serait obligé d’opérer des changements que l’on n’a pas le courage d’affronter.
Régine, cette jeune femme martyrisée par son père, puis désavouée par le reste de la famille dès qu’elle se décida à en parler publiquement, avait le plus grand mal à s’accrocher à la vérité telle qu’elle la connaissait. Elle me dit un jour : « Toute la famille conteste ma version des faits. Et si c’était moi qui me trompais ? Puis-je vraiment être la seule à avoir raison ? Qui sait ? Peut-être que j’ai imaginé ou, du moins, exagéré toute cette histoire ? »
Les victimes de mauvais traitements ont souvent recours à la remise en cause d’elles-mêmes afin de se blinder contre les horreurs du passé. « Peut-être que ce n’était finalement pas aussi grave que je le pensais… », « J’ai peut-être des réactions excessives… », « Peut-être que cela ne s’est jamais produit… », « je l’ai peut-être rêvé… » Combien de fois ai-je entendu de phrases de ce style !
Régine se cramponnait avec l’énergie d’un naufragé, à a réalité, mais, par moments, sa prise se relâchait dangereusement.
*Je ne me vois pas rompre avec toute ma famille en raison de cette affaire, affirma-t-elle. Toute ma vie j’ai essayé de réussir brillamment pour attirer leur attention, mais en vain. Mes parents tenaient à mon frère comme à la prunelle de leurs yeux parce que c’était le premier, alors que moi, je n’étais qu’une petite fille potelée que mon père rejeta dès le jour de sa naissance. Rien de ce que je fais n’a l’heur de leur plaire. Ils ne me croient jamais. Je ne demande pourtant qu’à être aimée, et voilà qu’en ce moment ils me détestent. Je dois être cinglée de me soumettre à tout cela. Peut-être qu’ils ont raison.
Sommée de choisir entre la rétractation et l’exil, Régine a failli capituler. Elle était devenu le bouc émissaire de sa famille.
Ce n’est d’ailleurs pas rare. Dépositaire des secrets et des dénégations de sa famille, Régine devait absorber les reproches, la tension, la culpabilité et les angoisses de tous afin de leur permettre de garder leur équilibre. Ils n’auraient pu garder cet équilibre s’ils avaient été amenés à reconnaître à quel point leur situation était malsaine.
Pour difficile que ce fût de rester convaincue de la justesse de ses perceptions lorsque des êtres chers la traitaient sans arrêt de folle ou de malade, Régine trouva malgré tout le courage de résister. Mais elle n’aurait jamais pu se remettre de cette histoire si elle ne s’était pas débarrassée des doutes profonds sur elle-même qui l’avaient rongée pendant tant d’années. A l’instar de tous les modes de comportements examinés dans ces page, celui de Régine ne l’avait pas servie : il l’avait enfermée dans une prison terrible.
Votre combat personnel pour défendre votre vision des choses, ou, tout simplement, pour vous rendre compte à quel point vous vous êtes aveuglé, ne prendre pas nécessairement le caractère dramatique de l’expérience de Régine, mais il aura tout autant d’importance.
Dans son cas, il y allait de sa survie psychologique. Pour la plupart des individus, cette insistance sur leur propre vérité est le seul moyen de mettre fin au chantage affectif.
Une affaire d’équilibre
Tous les modes de comportements que nous avons examinés sont des mécanismes de survie que l’individu choisit pour se protéger. L’ennui, c’est que l’on prend rarement la peine de les analyser et, le cas échéant, de les remettre à jour, alors que la plupart d’entre eux en auraient sérieusement besoin. A condition d’être bien dosées et alternées avec d’autres comportements, aucune de ces façons de faire ne vous condamne irrévocablement au rôle de victime éternelle des maîtres chanteurs. Le désir d’éviter les conflits, la volonté de maintenir la paix, ou la tendance à douter parfois de vous-même ne vous feront pas de mal… sauf si vous vous en servez comme blindage contre les sentiments que vous imaginez insupportables. Vous attacher en général à être conciliateur, sans pour autant transiger quand vous avez la conviction de ne pas pouvoir accepter les demandes de l’autre ? cela n’a rien de problématique. Mais gare à vous si vous laissez des traits de ce genre dominer votre personnalité ; vous vous trouverez cramponné à un câble de remorquage qui vous entraînera brutalement dans la haute mer du chantage affectif.
Une formation pour le maître chanteur en herbe
Le chantage affectif demande une formation et de l’entraînement. Qui les fournit ? C’est VOUS ! Qui d’autre pourrait renseigner aussi précisément le maître chanteur sur les techniques à employer avec vous, les pressions qui vous font craquer, ou les moyens d’atteindre vos points sensibles ?
Selon toute probabilité, certes, vous n’avez pas conscience d’avoir animé un stage de chantage affectif, mais le maître chanteur, lui, étudie vos réactions à ses coups de sondage. Ce que vous faîtes – ainsi que ce que vous ne faîtes pas – est pour lui une précieuse source d’information. Les listes qui suivent devraient vous aider à déterminer la « qualité » de la formation que vous donnez aux maîtres chanteurs dans votre vie.
Face aux pressions d’un maître chanteur, comment réagissez-vous ?
Vous demandez pardon.
Vous présentez des raisonnements.
Vous vous disputez.
Vous pleurez.
Vous suppliez.
Vous modifiez ou annulez des projets ou des rendez-vous importants.
Vous cédez, en espérant que ce sera la dernière fois.
Vous capitulez sans condition.
Vous est-il difficile, voire impossible, de faire les actes suivants ?
Vous défendre.
Affronter la situation telle qu’elle se présente.
Fixer des limites.
Faire comprendre aux maîtres chanteurs que vous trouvez inadmissible leur comportement.
Si vous avez coché ne serait-ce qu’un seul élément de ces deux listes, c’est que, dans la comédie du chantage affectif, vous jouez le double rôle d’entraîneur et de partenaire du personnage principale. Il ne se passe pas un jour de votre vie sans que vous appreniez aux autres comment vous traiter en leur montrant votre seuil de tolérance, les problèmes que vous fuyez et les incorrections que vous laissez passer. Vous croyez peut-être que le comportement déplaisant de quelqu’un disparaîtra dès lors que vous l’ignorez ou que vous vous abstenez de faire des histoires, mais en réalité, le message que vous transmettez en réagissant de la sorte est : « ça marche. Vous pouvez recommencer. »
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Posté: 12:42, 22/05/2006 dans 6 Un jeu qui se joue a deux |
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Un jeu qui se joue à deux 6
Ces petites concessions apparemment sans importance
Il faut se pénétrer de cette idée : le chantage affectif commence par une sà | | |