Description
le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France.
Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter.
Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....
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Le monde intérieur du maître chanteur 1
Chapitre 5 Le monde intérieur du maître chanteur
Le maître chanteur a horreur de perdre. Foulant au pieds la notion de franc jeu, il estime que tous les coups lui sont permis, car il doit vaincre coûte que coûte. Garder votre confiance ? Respecter vos sentiments ? Vous traiter équitablement ? Il s’en moque. Pour lui, les règles du jeu n’existent tout simplement pas. C’est comme si, en plein milieu d’une partie, l’arbitre criait : « Mêlée générale !!! » et qu’un joueur se hâtait de prendre le dessus par tous les moyens sans laisser à son adversaire le temps de se retourner.
Comment se fait-il que le maître chanteur attache autant de prix à la victoire ? qu’il ait à ce point besoin de l’emporter qu’il songe à une terrible vengeance en cas de défaite ?
La frustration, racine du mal
Pour comprendre les raisons qui ont transformé un être proche en petit tyran, il faut remonter à la source de son chantage affectif, c'est-à-dire au moment où il vous fit une demande à laquelle vous avez refusé d’accéder.
Il est parfaitement normal de vouloir, de demander, de chercher les moyens d’obtenir ce que l’on désire. Il n’y a pas non plus de honte à argumenter, à insister, voire à supplier ou à gémir, mais à une condition : que l’on accepte un refus net pour ce qu’il est. Ce n’est certes pas toujours facile, et on ne peut exclure le risque de fâcherie mais, dans le cadre d’une relation foncièrement saine, la tempête finit par se calmer et les deux personnes s’efforcent de dégager les voies d’un compromis.
Or, comme nous l’avons déjà vu, c’est tout le contraire qui se passe avec un maître chanteur. Sa frustration l’incite non pas à négocier, mais à exercer des pressions diverses, et à aller jusqu’à proférer des menaces. En un mot, il ne supporte pas d’être contrarié.
Ce trait de caractère reste pourtant quelque peu mystérieux. Après tout, la plupart des gens n’ont jamais besoin de tyranniser autrui pour se remettre des déceptions dont aucune existence n’est exempte. Ils les considèrent comme des revers passagers qui ne les empêcheront pas de continuer leur chemin. Dans la vie psychique du maître chanteur, cependant, la moindre contrariété acquiert une force symbolique telle qu’il ne parvient pas à opérer un repli ou à changer de vitesse. La frustration ravive au fond de lui des angoisses profondes de perte et de privation. Elle lui apparaît donc comme une avertissement : si je ne prends pas tout de suite des mesures énergiques, je me trouverai face à des conséquences intolérables.
De la frustration à la privation
Superficiellement, le maître chanteur ressemble à tout le monde et peut faire preuve d’une grande efficacité dans de nombreux domaines de la vie. Mais, à bien des égards, son univers intérieur évoque la société américaine pendant la crise des années 30, cette époque terrible où d’innombrables individus ont assisté impuissants à l’écroulement de leur bien-être, remplacé du jour au lendemain par des privations extrêmes. Nombre de ceux qui ont traversé cette période en demeurent tellement marqués qu’ils continuent aujourd’hui de faire des économies de bouts de chandelles en prévision prochain krach, cherchant ainsi à conjurer le risque d’un retour aux souffrances d’hier.
Quels que soient les outils employés, tous les praticiens du chantage affectif ont en commun une mentalité de privation. On ne s’en aperçoit toutefois que le jour où un évènement vient ébranler leur sentiment de stabilité et ranimer leur peur de perdre. Tel l’hypocondriaque qui interprète un mal de tête comme un symptôme indubitable d’une tumeur au cerveau, le maître chanteur voit dans tout acte de résistance à sa volonté le signe d’un phénomène autrement plus grave. Il voit dans chaque contrariété, pour faible qu’elle soit, le prélude à une catastrophe majeure et estime que, s’il n’y réagit pas avec agressivité, le monde – ou vous – l’empêchera d’accéder à un bienfait d’importance vitale. Dans sa tête, la cassette de la privation se met en marche :
Cela ne me dit rien qui vaille
Je n’obtiens jamais ce que je veux
Je ne peux pas compter sur les autres pour se soucier de mes besoins
Je n’ai pas les moyens d’obtenir ce que je veux
Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter la perte de quelque chose que je désire ardemment
Les autres ne sont jamais aussi attachés à moi qu’inversement
Je perds toujours les personnes auxquelles je tiens.
Réécoutant sans cesse cet enregistrement, le maître chanteur finir par croire que son seul espoir de réussite réside dans le recours à des méthodes « musclées ». Cette conviction est le dénominateur commun de toutes les manifestations du chantage affectif.
Privation et dépendance
Chez certains maîtres chanteurs, cette conviction plonge ses racines dans une longue histoire d’angoisse et d’insécurité. Si on remonte suffisamment loin dans leur passé, on trouve souvent des incidents précis survenus au cours de l’enfance et qui ont conditionné les peurs de leur vie d’adulte.
Arthur, le petit patron dont la femme lui faisait du chantage afin de le détourner de tout projet dont elle serait exclue, commença à déceler les ressorts de ce comportement lorsque Joséphine devint particulièrement maussade vers la date d’anniversaire de la mort de son père.
*Quand je lui demandai, dit Arthur, ce que je pouvais faire pour la réconforter, elle sortit des photos de son adolescence que je n’avais jamais vues auparavant. Son père était décédé l’avant-veille et, sur les photos, elle donnait l’impression d’une petite fille apeurée qui essayait de faire contre mauvaise fortune bonne mine. Elle m’apprit alors que c’est elle qui dut tout prendre en charge après sa mort : les coups de téléphone aux parents lointains, l’organisation de l’enterrement, même la préparation pour une grande cérémonie à l’école pendant laquelle elle allait prononcer un discours que son père l’avait aidée à rédiger. Si elle se vit contrainte à cette maîtrise exceptionnelle de soi, c’est parce que les autres membres de sa famille s’étaient effondrés. J’ai récemment interrogé sa mère sur ce point. Elle m’a répondu que sa fille avait à peine pleuré, qu’elle s’était tout simplement retirée dans sa chambre.
Joséphine m’avoua qu’elle n’avait jamais aimé personne autant que son père, et puis soudain, il n’était plus là. Je soupçonne aujourd’hui qu’elle craint depuis le début que je la quitte à mon tour, et c’est pour cela qu’elle se cramponne avec tant de désespoir.
Le chantage affectif est le seul moyen que connaisse Joséphine pour survivre dans un monde dont elle se méfie et dont elle a la certitude qu’il la privera de ceux qu’elle aime. Nombre d’adultes qui ont subi des pertes tragiques au cours de l’enfance ont une tendance marquée à la dépendance affective. C’est à ce prix qu’ils parviennent à chasser des sentiments de rejet et d’abandon.
Joséphine eut beau obtenir par la suite de bons résultats à l’école et conserver le souvenir d’un père aimant, elle ne pouvait se libérer du sentiment douloureux d’être un enfant désarmé, qu’elle cherchait désormais à vaincre en échafaudant des stratégies compliquées. Elle apprit donc à s’accrocher à ses amis, et à ses amoureux. Elle ne trouvait visiblement pas de moyen approprié d’exprimer sa peur de les perdre inévitablement.
Cette peur redoubla lorsqu’elle se maria. Loin de profiter de leur relation, Joséphine s’affolait chaque fois qu’Arthur faisait des projets dont elle était exclue. Elle se persuadait que, en le gardant en permanence à ses côtés, elle réussirait non seulement à s’épargner une nouvelle perte, mais à reconquérir un peu de cette sécurité qui l’avait quittée à la mort de son père. Elle était mue par une conviction commune à bon nombre de maîtres chanteurs : doutant d’obtenir ce qu’elle voulait, elle se croyait obligée de s’emparer de tous les atouts disponibles. D’où son désir d’accaparer son mari… et son recours constant au chantage.
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Posté: 12:30, 19/05/2006 dans 5 Le monde interieur du maitre chanteur |
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Le monde intérieur du maître chanteur 2
Des causes multiples
Si les raisons fondamentales des angoisses de Joséphine paraissent assez claires, il ne faut pourtant pas sous-estimer la complexité du comportement humain. Produit de toute une série de facteurs physiologiques et psychologiques, il échappe souvent aux explications univoques. Chaque individu possède, dès sa naissance, un tempérament et des prédispositions génétiques – en somme, un circuit « électronique » propre – qui entrent en interaction avec ses expériences et les enseignements qu’il en tire. C’est ainsi que se dessine peut à peut la vie intérieure et extérieure de la personne.
Eve vivait en couple avec un artiste qui supportait si mal la moindre frustration qu’il menaçait fréquemment de se faire du mal dès qu’on le contrariait. Une conversation avec la sœur de son ami l’éclaira enfin sur les racines du problème.
*Quand je lui demandai pourquoi, à son avis, Elliot avait si souvent des crises, elle rit et m’informa qu’il était comme cela depuis sa naissance. Si on ne lui mettait pas de suite le biberon dans la bouche, ou qu’on tardait un instant à le changer, il poussait des hurlements à faire trembler la maison. Par la suite, il a maintenu la terreur à coups de colères régulières. D’après elle, de telles réactions s’expliquaient tout simplement par sa nature profonde. Elliot avait été l’enfant le plus exigeant qu’il lui fût donné de connaître.
L’enfant irascible continuait, à l’âge adulte, de faire des colères pour imposer sa volonté. Une grande partie de son tempérament fondamental s’était déjà manifestée dans la petite enfance, y compris son faible seuil de tolérance à la frustration.
De tels facteurs génétiques peuvent, bien entendu, trouver confirmation dans les puissants messages que l’individu reçoit de la société et des personnes qui comptent dans sa vie. Il y déchiffre son identité et le comportement que l’on attend de lui. Des expériences déterminantes – vécues dans l’enfance, l’adolescence et même plus tard – créent des sentiments enfouis qui refont souvent surface, notamment en cas de stress ou de conflit. On retombe dans ces vieux modes de réaction parce qu’ils présentent l’avantage d’être habituels. Pour douloureux qu’ils soient, ils semblent prévisibles, et donc rassurants. On se console par ailleurs en se disant que, même si ces comportements n’ont pas, par le passé, donné les résultats escomptés, ils finiront peut-être par marcher cette fois ci.
A l’instar de Joséphine, nombre de maîtres chanteurs se nourrissent du fantasme que les sentiments de faiblesse et d’impuissance dont ils ont souffert au cours de l’enfance s’évanouiront à l’âge adulte et que, comme par magie, ils seront enfin en mesure de vaincre leur malheur et de conquérir la sécurité qu’ils appellent de leurs vœux. Bref, ils espèrent pouvoir compenser certaines de leurs frustrations passées en agissant sur le présent.
La crise comme catalyseur
L’incapacité à supporter la contrariété peut aussi être une réaction à des situations récentes de stress et d’incertitude. Le potentiel du chantage affectif augmente de manière vertigineuse dans le cadre d’une crise, qu’il s’agisse d’un divorce, d’une perte d’emploi, d’une maladie ou d’un départ à la retraite, qui sape le sentiment de dignité personnelle de l’individu. Dans la plupart des cas, le maître chanteur n’a même pas conscience de ce réveil de ses angoisses anciennes. Son champ visuel ne dépasse pas ses désirs du moment et les moyens de les satisfaire.
Chez Stéphanie, le déclic se produisit le jour où son mari, Robert, lui avoua qu’il avait eu une brève aventure galante. En dépit des efforts considérables de ce dernier pour remettre leur mariage sur des bases solides, comme en témoigne la psychothérapie qu’il suivait assidûment, Stéphanie continuait obstinément à revendiquer le droit de lui administrer des doses massives de chantage affectif pour s’assurer de sa soumission. Si bien que, au bout d’un an de colères et de représailles, Robert était à deux doigts de jeter l’éponge. Je lui conseillai de proposer à sa femme de l’accompagner à notre séance suivante. Elle y consentit.
Stéphanie commença par me déclarer avec passion : « Vous devriez comprendre mieux que quiconque. J’ai lu tous vos livres. Vous écrivez encore et encore qu’il ne faut pas se laisser faire, qu’il est capital de tenir tête à l’autre et de fixer des limites. J’ai amplement le droit d’être fâchée et Robert mérite un certain châtiment après tout le mal qu’il m’a fait. »
Je répondis qu’elle avait effectivement le droit de se sentir blessée, trahie, outrée, et que je ne voulais nullement minimiser sa douleur. Mais j’attirai également son attention sur la grande différence qu’il y a entre demander des comptes et recourir au chantage affectif. Le rôle de la femme trompée qui se venge lui procurait peut-être certaines satisfactions, poursuivis-je, mais parallèlement, leur mariage allait à vau-l’eau.
Au fur et à mesure que progressait la séance, Stéphanie se montrait de moins en moins sur la défensive. Quand elle raconta enfin, les larmes aux yeux, sa réaction à l’infidélité de Robert, elle révéla un niveau profond de sa personnalité qui me permit de mieux cerner les raisons de sa crispation exceptionnelle et de sa soif de vengeance.
*Ce n’est pas la première fois, dit-elle, qu’un homme à qui je me suis donnée à fond me déçoit profondément, et Robert en était bien conscient. Comment a-t-il pu songer à sortir avec une autre femme, alors qu’il savait à quel point l’infidélité de mon ex-mari m’avait terrassée ? Que dois-je faire à présent ? Comment puis-je avoir confiance en lui de nouveau ? Je ne me suis jamais sentie aussi laide, aussi humiliée… aussi nulle !
Stéphanie avait à digérer non seulement l’infidélité de Robert, ce qui lui coûtait déjà de gros efforts, mais aussi le souvenir douloureux de celle de son ancien mari. Ayant soudain perdu confiance en Robert, et en elle-même, elle riposta en le punissant à coups de chantage affectif, seul moyen, à ses yeux, de maîtriser le chaos qui régnait en elle.
Des problèmes survenus dans son enfance avaient presque certainement joué un rôle dans ses réactions, mais je choisis néanmoins de concentrer son attention sur les parallèles de sa vie d’adulte. Dès qu’il lui fut apparu clairement que les blessures gardées de son mariage précédent mettaient en danger une relation foncièrement positive, Stéphanie accepta de consulter un de mes confrères. Aujourd’hui, Robert et elle s’attachent tous les deux à dépasser cette crise et à s’en servir comme catalyseur pour s’ouvrir à de nouvelles voies de communication et de connaissance de l’autre. Gageons qu’ils y parviendront.
Béni des dieux
Il est une catégorie de maîtres chanteurs qui laissent particulièrement perplexe : ceux qui semblent avoir tout ce qu’ils désirent mais qui néanmoins en demandent encore. On comprend mal comment ils pourraient redouter la privation puisqu’ils l’ont si rarement vécue. Or, en réalité, nombre d’individus qui ont été surprotégés dans leur enfance ou gâtés n’ont guère eu l’occasion de prendre confiance en leur aptitude à supporter des manques ou des pertes. Aussi s’affolent-ils dès qu’une telle perspective pointe à l’horizon. Pour y faire face, ils se saisissent de cette arme commode qu’est le chantage affectif.
C’était à coup sûr le cas de Paul, le médecin qui trompait sa femme, Maria. Mon travail avec celle-ci m’apprit que Paul était né « coiffé ». Après des études de médecine réussies apparemment avec peu d’efforts, il s’était taillé une réputation de génie en mettant au point un certain nombre d’innovations chirurgicales et frayait désormais avec la haute société. Sa vie était celle d’un privilégié.
*Il a eu une enfance proprement incroyable, affirma Maria. Pas de conflits, pas de déchirures familiales, rien d’autre que l’adoration de ses parents. Son père, un homme étonnant qui avait été le premier de sa famille à dépasser l’enseignement secondaire, avait pu faire ses études de médecine grâce à un mélange d’aplomb et d’acharnement. Dormant à peine plus de deux heures par nuit, il travaillait à temps partiel comme serveur, ce qui lui donnait juste assez d’argent pour pouvoir financer des sorties avec la mère de Paul. Il se jura alors que son fils n’aurait jamais à traverser de pareilles épreuves. Pas de doutes : Paul était son enfant chéri. Lorsqu’il annonça son désir de devenir médecin, ses parents dépensèrent sans compter afin de lui offrir des panoplies de chimiste et des stages d’éveil scientifique. Pas de petits boulots pour lui ! Tout lui était servi sur un plateau d’argent : des cours de tennis, des vestons en cachemire et bien sûr, des filles à la pelle.
Paul avait connu une vie non seulement privilégiée, mais passablement irréelle. Son père, tout à son souci de le mettre à l’abri de la pauvreté, n’avait guère veillé à préparer son fils aux revers et aux déceptions que chacun doit subir.
Cette belle vie comporte deux inconvénients. D’abord, ceux qui grandissent dans un environnement aussi protégé finissent par avoir des attentes peu réalistes, car ils croient pouvoir obtenir tout ce qu’ils veulent. Ensuite, et c’est le plus grave, il sont privé de la possibilité d’acquérir les compétences indispensables pour affronter les contrariétés que réserve toute existence. Mû par des intentions les plus louables, le père de Paul l’avait transformé en handicapé affectif.
Ainsi, quand Maria contesta la conviction de Paul que tout lui était dû – carrière, famille, épouse et maîtresse – c’était la première fois que quelqu’un qui comptait dans la vie de Paul menaçait de lui ôter quelque chose d’important pour lui. Scandale ! Quelqu’un avait osé modifier la règle du jeu ! Pris de panique, Paul se mit à faire du chantage affectif dans l’espoirt de reconquérir la suprématie à laquelle il était habitué.
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Posté: 12:29, 19/05/2006 dans 5 Le monde interieur du maitre chanteur |
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Le monde intérieur du maître chanteur 3
L’intime devenu étranger
Le jour où Maria subit les pressions de ses beaux-parents pour la dissuader de divorcer, elle tomba des nues.
*Mais qu’est ce qui m’arrive ? Se demanda-t-elle, au désespoir. Ces êtres que j’aime et que j’estime tant se révèlent dépourvus de la moindre éthique. Est-il donc plus important de sauver les apparences que de respecter les sentiments d’autrui et les normes fondamentales de correction ?
Maria observait, incrédule, la métamorphose de Paul : le charmeur pour qui elle avait eu autrefois le coup de foudre se transformait à vue d’œil en étranger sournois et manipulateur. D’ailleurs, le recours au chantage affectif par un être aimé produit souvent cette impression d’une mutation radicale de la personnalité, qu’elle s’accomplisse progressivement ou du jour au lendemain. La souffrance et la confusion qui vous envahissent alors tiennent en bonne partie à cette douloureuse prise de conscience : la personne que vous croyiez remplie de tendresse à votre égard se montre soudain capable de fouler aux pieds vos sentiments pour imposer sa volonté.
De toute évidence, ce n’est pas l’usage des « outils » détaillés au chapitre précédents – reproches, menaces, comparaisons défavorables – qui vous a entraîné au départ dans votre relation intime ni convaincu par la suite d’y rester. Mais, quand le chantage affectif entre en jeu, vous découvrez des aspects peu reluisants de la personnalité de celui qui partage votre vie, vos aspirations et vos secrets : son égocentrisme, sa susceptibilité excessive, son obsession du triomphe immédiat, fût-il obtenu au prix d’une défaite à long terme, et son besoin de l’emporter coûte que coûte.
Le centre de l’univers
Tous les maîtres chanteurs que nous avons vus dans ces pages ont en commun de se soucier exclusivement de leurs besoins et de leurs désirs immédiats (tout en disant à l’autre que c’est lui l’égoïste), tandis qu’ils ne semble éprouver que l’indifférence la plus complète envers ceux d’autrui.
Le maître chanteur évoque parfois un rouleau compresseur : dès qu’il est contrarié, il écrase impitoyablement tout ce qu’il trouve sur son chemin. Drôle d’amour que cet aveuglement total aux sentiments de l’être prétendument aimé !
S’il existait un oscar du narcissisme, je le décernerais certainement à Joseph, qui, nous l’avons vu au chapitre 2, s’est alité en prétextant une version moderne des « vapeurs » quand sa femme, Patricia, lui affirma qu’ils ne pouvaient se permettre d’acheter un nouvel ordinateur. Dans un incident plus récent, il a fait preuve d’un égocentrisme sans égal.
*Joseph gagne bien sa vie, dit Patricia, mais il dépense notre argent tellement vite que nous sommes généralement en retard dans nos paiements. La semaine dernière, il m’incita, vu l’accumulation de factures impayées sur notre bureau, à téléphoner à ma tante pour lui demander un prêt. Ma tante est plutôt aisée, mais elle vient de subir une intervention chirurgicale à la suite d’un cancer du sein. Je répondis donc que je n’entendais pas la déranger, et c’est alors que Joseph se livra à des pressions qui m’ont laissée sans voix. Il me dit : « Tiens, voici son numéro à l’hôpital. Tu n’as même pas besoin de consulter l’annuaire. Il suffit de l’appeler. Ce n’est quand même pas la mer à boire ! Elle ne souffre pas et tu as toujours été sa préférée, alors pourquoi ne pas me rendre ce petit service ? »
Cancer du sein ? Hospitalisation ? Chirurgie ? Des bagatelles pour ce spécialiste du chantage affectif. Car il voulait quelque chose, et tout de suite ! Face à une telle « urgence », nul n’existait que lui.
L’égocentrisme de bon nombre de maîtres chanteurs traduit leur conviction qu’ils ne peuvent recevoir qu’une quantité limitée d’attention et d’affection qui, du reste, diminue de jour en jour. Ainsi, quand Eve décide de suivre une formation afin d’améliorer ses chances sur le marché du travail, Elliot prend cela pour une insulte personnelle. Dans son esprit, cela menace sa sécurité. S’il avait besoin de quelqu’un pendant l’absence de sa compagne ? S’il souffrait soudain des affres de l’ennui, de la solitude ? L’univers tourne autour de lui, de même que dans son enfance. Au fond, Elliot n’a pas cessé d’être le petit garçon de cinq ans qui exigeait toute l’attention de la personne dont il dépendait mais qui n’en était jamais satisfait pour autant, ou qui n’en a pas eu assez…
L’art de faire une montagne d’une taupinière
Les maîtres chanteurs se comportent souvent comme si le sort de la relation dépendait de l’issue de chaque dispute, si mineure soit-elle. Tel est le sentiment de dépit qui les submerge dès qu’ils se heurtent à des résistances qu’ils transforment le moindre désaccord en affaire d’Etat qui rejaillit sur tout. Comment l’autre peut-il s’offusquer à ce point de votre réticence à dîner avec ses parents, s’insurger contre votre désir de suivre une formation ou se scandaliser du peu d’enthousiasme avec lequel vous accueillez l’une de ses propositions ? Sa véhémence n’a de sens qui si vous vous rendez compte qu’il réagit non pas à la situation du moment, mais aux éléments de son passé qu’elle lui rappelle.
J’ai compris, à partir de certaines remarques qu’Eve m’a faites sur le milieu familial d’Elliot, qu’il était persuadé qu’un homme ne peut obtenir satisfaction d’une femme autonome.
*Il m’a parfois raconté que son père se plaignait en disant que l’on ne s’occupait pas assez de lui. La mère d’Elliot a dû être un véritable pionnier dans le monde des affaires. Elle dirigeait une petite entreprise de vêtements pour enfants qui représentait une belle réussite, sauf pour son mari, qui l’avait en horreur. Elliot se souvient surtout de ne pas avoir beaucoup vu sa mère. Très affectueuse quand elle était présente, elle partait soudain en voyage d’affaire, et elle lui manquait terriblement. Son père, qui était souvent en colère avec elle, se lançait dans des diatribes du style : « c’est bien d’une femme ! Quand elle a besoin de toi, elle est prête à se mettre en quatre, mais dès qu’elle commence à s’en tirer toute seule, elle t’oublie complètement ! » Je suppose que, si vous entendez suffisamment souvent ce discours, il finit par pénétrer.
Le message transmis était on ne peut plus clair : une femme ne vous donne de l’affection que si vous vous assurez de sa présence constante à vos côtés. Elliot se serait certainement défendu d’adhérer à un point de vue aussi extrême, mais ses réactions excessives face à Eve révélaient que leur relation réveillait des vieux démons qui somnolaient au fond de lui. Eve avait pris la place de sa mère en tant que femme avec qui il vivait un rapport de dépendance affective et de fusion. Elle finirait elle aussi par le quitter, à l’image de sa vraie mère qui, imaginait-il, avait abandonné son père et lui-même en s’éloignant si souvent d’eux. C’est ainsi que, chaque fois qu’Eve s’éloignait, la peur de l’abandon se ranimait au fond de lui.
Comme toutes les réactions excessives, celles d’Elliot ne manquaient pas de bruit et de fureur, alors qu’elles exprimaient rarement les sentiments réels qui en sont à l’origine. Elliot ne désirait rien autant que l’intimité, mais ses sorties contre Eve la lui rendaient inaccessible.
Considérons le sens caché des mots qu’il prononça lorsuqe Eve lui conseilla de consulter un thérapeute.
Elliot répond : « Toi, tu vas sortir à t’occuper de tes affaires et me laisser tout seul ici. Pourquoi continuerais-je à vivre ? Tu te moques éperdument de ce qui peut m’arriver ! »
Or, en fait, il veut dire : « j’ai peur de te voir changer. Au début, je te suffisais, mais ce n’est plus le cas. Si tu fais une formation, tu risques de faire carrière et de ne plus trouver de temps pour moi. Je crains que tu deviennes trop autonome ou que tu rencontres quelqu’un d’autre. Tu n’auras plus besoin de moi. »
Elliot ne savait toutefois pas communiquer dans ce registre. S’il l’avait su, il n’aurait pas eu besoin de recourir au chantage affectif. Avait-il honte, comme tant d’hommes, d’avouer sa dépendance et ses peurs ? Quoi qu’il en fut, il n’imaginait pas d’autre moyen d’obtenir ce qu’il voulait que de fulminer contre Eve chaque fois qu’elle montrait la moindre velléité de prendre sa vie en main.
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Posté: 12:28, 19/05/2006 dans 5 Le monde interieur du maitre chanteur |
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Le monde intérieur du maître chanteur 4
Des échos du passé
Roger, le scénariste, fut abasourdi par la furie avec laquelle Alice l’agressa lorsqu’il montra son peu d’enthousiasme à l’idée de faire un enfant avec elle.
*Tu n’as jamais été vraiment attaché à moi, hurla-t-elle. Comment peux-tu parler d’amour alors que tu rechignes à faire le moindre pas qui nous rapprocherait ? J’ai perdu confiance en toi. D’ailleurs, je commence même à me demander si je t’aime encore ! Avec les problèmes que tu as, tu devrais quand même te faire soigner !
Un soir, cependant, au cours d’une séance « d’alcooliques anonymes », Roger parvint à pénétrer les craintes qui expliquaient cette tentative désespérée d’Alice pour lui arracher un engagement durable.
*Je ne crois qu’au présent, affirma-t-elle. C’est à aujourd’hui que je m’accroche. Mon père était un joueur invétéré, et je l’idolâtrais. Mais il faut voir qu ele résultat de son mode de vie, c’est qu’un jour on est riche, et le lendemain, on est obligé de faire ses courses à la friperie du coin et on cesse d’ouvrir la porte de peur de se trouver nez à nez avec un créancier. Tout ce que j’avais quand j’étais plus jeune – les cadeaux que j’avais reçus, l’argent gagné grâce au baby-sitting – pouvait m’être enlevé du jour au lendemain ou mis au clou. Mon père lui-même s’éclipsait, parfois pendant des semaines. Je vous demande donc : quel mal y a-t-il à aspirer à un peu de sécurité, à demander des engagements, à tout miser sur l’amour ? Pour ma part, j’y vois un rêve parfaitement respectable.
Des années durant, Alice avait vécu dans la peur constante de perdre subitement tout ce qu’elle possédait, et on ne saurait lui reprocher son souhait d’obtenir des gages de sécurité pour l’avenir. L’ennui c’est que, à l’instar de la plupart des maîtres chanteurs, elle n’y allait pas de main morte pour vaincre les réticences de ceux dont elle attendait de telles garanties.
Sa réaction excessive, qui a pris la forme d’une attaque en règle contre Roger, sourdait des tréfonds de son être, d’un lieu habité par le manque et l’angoisse. C’est pourquoi, en dépit de ses efforts inlassables pour s’attacher Roger, celui-ci ne pouvait apaiser ces sentiments, même avec toute la bonne volonté du monde.
Peu à peu, Alice a réussi, grâce à la thérapie de groupe qu’elle suivait, comprendre qu’elle cherchait à ligoter Roger et que tout relation intime lui poserait des problèmes tant qu’elle ne se livrerait pas à un travail sur elle-même. Du coup, elle a beaucoup soulagé la pression qu’elle faisait subir à Roger et laisse désormais à leur relaiton le temps d’évoluer naturellement.
Des victoires sans lendemain
Le maître chanteur l’emporte souvent à l’aide de méthodes qui ouvrent une fracture irréductible dans la relation. Pourtant, il prend sa victoire d’un jour pour un triomphe définitif, comme s’il n’était nul besoin d’envisager le futur.
« Je veux ce que je veux et tout de suite » : telle est l’attitude qui anime la plupart des maîtres chanteurs. Ils semblent souffrir d’une incapacité infantile à voir le rapport entre actes et conséquences, à imaginer la situation dont ils hériteront une fois qu’ils auront obtenu la soumission de leur victime.
On a du mal à croire que les maîtres chanteurs déjà rencontrés dans ce livre – Marc, Elliot, Alice, Paul, Stéphanie et les autres – puissent un seul instant penser qu’il leur resterait quelque chose de valable s’ils parvenaient à faire plier leur victime. Quelle relation le père de Jules s’attend-il à instaurer avec son fils s’il triomphe en obligeant celui-ci à rompre avec la femme qu’il aime ? Quant à Albert, qui réussit finalement, à coups de pressions incessantes, à amener sa femme Margot à participer à des partouses, il n’obtint ainsi que l’écroulement de leur mariage.
Elisabeth gagna un répit en faisant semblant de céder aux menaces de Marc.
*J’ai appelé mon avocat, me raconta-t-elle, pour lui demander de geler la procédure de divorce. Je m’accroche actuellement à l’espoir que Marc s’est calmé suffisamment pour accepter d’ouvrir un dialogue rationnel avec moi. Il est vraiment adorable en ce moment parce qu’il croit que, ayant capitulé, je finirai par rechercher la réconciliation. Or, en réalité, le cœur n’y est plus. Je vis avec un homme pour lequel je n’éprouve même plus de sympathie, encore moins d’amour.
Tout esprit logique, toute aptitude à anticiper les conséquences de ses actes, est refoulé chez le maître chanteur, par le besoin urgent qu’il ressent de se cramponner à ce qu’il a. Il se perd ainsi dans le brouillard qu’il a lui-même créé et qui l’empêche de voir à quel point ses manières tyranniques lui aliènent autrui. Trouver le moyen le plus rapide d’apaiser son angoisse du manque, tel est son unique souci.
L’avantage des punitions.
Cette notion de la peur de la privation permet de se faire une idée plus complète de la motivation des maîtres chanteurs. Et pourtant, une question continue de ronger ceux avec qui je discute de ce problème : comment expliquer leur besoin de punir leur victime ?
« D’accord, disent mes interlocuteurs, je comprends pourquoi ils harcèlent, exercent des pressions ou même profèrent des menaces, mais pourquoi, pour l’amour de dieu, doivent-ils faire mal dès qu’ils n’arrivent plus à s’imposer ? »
En effet, il semble souvent que le chantage affectif ait pour but non seulement de remonter le moral de celui qui le pratique, mais aussi de casser le moral de celui qui le subit. Le maître chanteur ne fait pas qu’exiger, il humilie. Pour démontrer le bien fondé de ses demandes, il ne recule pas devant le dénigrement et la remise en cause de votre intégrité. Même lorsqu’il menace de retourner ses punitions contre lui-même plutôt que contre vous, il parvient à vous noyer dans un océan de culpabilité.
L’explication tient en partie à l’écart énorme entre la justification que le maître chanteur donne, et se donne, de son comportement – la fameuse « mauvaise foi » vue au chapitre précédent – et l’effet réel de ses actes. Le bourreau ne se voit pas comme tel : il se raconte que punir l’autre, c’est tout simplement veiller au grain, agir dans l’intérêt de la relation, signifier clairement son refus de se laisser faire. Se considérant comme le plus fort, celui qui domine la situation, il se dit que, si son comportement fait souffrir l’autre, c’est tant pis. La fin justifie les moyens.
Nous avons vu par ailleurs que nombre de bourreaux s’attribuent le rôle de victime. Car plus ils s’enfoncent dans le chantage affectif, plus ils déforment la réalité. Leur susceptibilité extrême et leur égocentrisme sans bornes amplifie leur douleur et les aident à se convaincre que leurs agressions ne sont en fait que des ripostes aux tentatives délibérées de l’autre pour les contrecarrer.
Le recours aux punitions permet également au maître chanteur de passer à l’offensive, ce qui lui donne un moyen très efficace de prévenir toute menace de privation, réelle ou imaginaire : quand quelqu’un hurle, claque les portes, ou refuse de discuter, les sentiments profonds de l’un et de l’autre passent vite à l’arrière plan.
De toute évidence, celui qui évite la discussion s’exprime dans les faits. Si les bourreaux se prenaient quelques instants d’introspection, ils seraient probablement révoltés par les angoisses qu’ils découvriraient tapies au fond d’eux. On a là l’un des paradoxes insondables du comportement humain : les individus les plus coléreux et les plus prompts à punir sont en fait des êtres tenaillés par la peur, mais ils montrent rarement le courage de la regarder en face ou d’essayer de la diminuer. En cas de frustration, il agressent plutôt autrui afin de se rassurer sur leur force. Ils suscitent tellement de malheur en agissant de la sorte, qu’ils finissent souvent par pousser les autres à leur tourner le dos, c'est-à-dire par hâter l’évènement qu’ils redoutent plus que tout.
Le besoin de sauver les meubles.
Les plus « bourreaux » parmi les maîtres chanteurs sont souvent ceux qui ont perdu quelqu’un ou qui craignent de le perdre, soit parce que cette personne se replie peu à peu sur elle-même, soit parce que la relation vient de déboucher sur un divorce, la séparation, ou une cassure sérieuse.
Reprenons l’histoire de Sophie, dont le patron Charles, marié par ailleurs, menaçait de la congédier si elle osait mettre fin à leur liaison.
*Il me répète inlassablement que je suis la femme la plus belle et la plus passionnante du monde, raconta Sophie, jusqu’au jour où j’avoue avoir le sentiment d’être sur une voie de garage que je dois quitter si je veux avancer dans la vie. Là, tout d’un coup, il me traite de monstre froid et insensible qui n’en a rien à faire du stress permanent qu’il subit ni de tous ses efforts pour régler la situation. Il prétend à présent que c’est toujours lui qui donne et moi qui prends, alors que jusqu’ici ça a été plutôt l’inverse. En plus, il se met soudain à trouver à redire à mon travail. S’il avait pour projet de me rendre la vie insupportable, il ne s’y prendrait pas autrement. Comment a-t-il pu se transformer comme ça, du jour au lendemain ?
Conscient du risque qu’il courait de perdre sa jeune maîtresse, et constatant l’inefficacité de ses menaces, Charles changea de tactique. Pour soulager sa peine, il chercha à rabaisser Sophie. S’il parvenait de la sorte à la rendre moins attrayante, peut-être aurait-il moins l’impression de perdre une femme exceptionnelle, auquel cas le sentiment de manque s’atténuerait grandement. C’est toute la différence qu’il y a entre se séparer d’un bien abîmé et devoir renoncer à un objet en parfait état. En outre, il pouvait justifier le renvoi de Sophie en prétextant la mauvaise qualité de son travail. A dépréciation double, punition double.
Il s’agit là d’une méthode couramment employée par les maîtres chanteurs les plus furieux. Elle adoucit la douleur de l’affrontement et aide à minimiser le sentiment de perte. Mais le maître chanteur transmet par là un message totalement contradictoire à sa victime. C’est comme s’il disait : « Tu ne vaux rien, mais je ferai des pieds et de mains pour te garder. » Contradiction qui traduit l’intensité de son désespoir.
Même si la dernière chose qu’ils souhaitent est de mettre fin à la relation, nombre de maîtres chanteurs prennent l’initiative de la rupture dès lors qu’ils s’aperçoivent que l’autre songe sérieusement à partir. Leur agressivité leur permet de conserver le pouvoir. C’est cette bonne vieille ficelle que l’on utilise pour sauver les apparences : « Je vais démissionner avant de me faire renvoyer. »
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Posté: 12:27, 19/05/2006 dans 5 Le monde interieur du maitre chanteur |
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Le monde intérieur du maître chanteur 5
Une âme de pédagogue
Comme ces parents qui croient en les vertus éducatives des châtiments qu’ils administrent à leurs enfants, le maître chanteur se persuade qu’il fait œuvre pédagogique en vous martyrisant. Loin d’éprouver des remords après avoir fait mal à une personne qu’il aime tant, il en tire même une certaine fierté. Je l’aide à s’améliorer, se dit-il.
Alex, le marchand de faux espoirs que nous avons rencontré au chapitre 2, estimait rendre un grand service à Julie en faisant miroiter ses contacts dans les milieux du cinéma… auxquels il menaçait ensuite de ne lui donner accès que si elle satisfaisait ses exigences.
*Il insistait, me dit Julie, sur les bienfaits que je tirerais du fait d’envoyer mon fils habiter chez mon ex-mari. Il prétendait que toutes ses propositions étaient dans mon intérêt, m’assurant qu’il ne cherchait qu’à m’aider à réaliser mon potentiel, alors que, en réalité, il voulait juste se débarrasser de mon fils afin de m’avoir pour lui tout seul. Voilà pour sa grande générosité.
Cette prétention d’altruisme, qui sert également à justifier des propos blessants ou infantilisants, recèle généralement moins méchanceté qu’on ne le croirait de prime abord. Car le maître chanteur croit sincèrement vous donner une leçon inestimable. Charles parlait avec un sérieux parfait lorsqu’il dit à Sophie : « Tu dois apprendre la loyauté. C’est ce qui compte le plus dans notre métier. »
Elise et Jeff, qui se faisaient des chantages à tout de rôle, étaient eux aussi persuadés de réformer la personnalité l’un de l’autre. « Il faut lui faire comprendre qu’elle ne peut pas traiter les gens comme cela », me confia Jeff à la suite de l’une de leurs disputes, en se targuant de son influence bénéfique, qui selon lui, rendait sa femme moins « mégère ». Pour sa part, Elise croyait dur comme fer à son action pédagogique. « Si je l’humilie suffisamment, me dit-elle, il finira peut-être par se remuer un peu et se mettre à la recherche d’un travail à temps partiel. Il y en a qui ont besoin d’un coup de pied au derrière pour bouger. »
En dépit de l’échec patent de ces méthodes – surtout aux yeux de celui qui en fait les frais – à produire le résultat escompté par le maître chanteur, cette conviction erronée sur la fonction formatrice offre des attraits notables. En effet, le maître chanteur peut tout supporter ou presque tant qu’il réussit à donner de sa victime l’image d’un imbécile. Cela lui permet de faire l’économie de l’introspection et de chasser le moindre soupçon qu’il y aurait au fond de lui quelque chose qui lui rendrait inaccessible l’amour et l’attachement auxquels il aspire si fort.
Vieilles batailles, nouvelles victimes
Nous avons déjà fait remarquer que des tensions surgies dans la vie actuelle ravivent parfois de vieilles blessures. Dans ce cas, le maître chanteur s’en prend à une personne qui sert de remplaçant à une figure de son passé. C’est alors que la punition semble non seulement disproportionnée, mais aussi totalement injustifiée.
Marc, peut-être le plus flagrant des bourreaux que nous ayons rencontrés dans ces pages, paraissait de plus en plus monstrueux à Elisabeth qui, soumise à ses diatribes, avait l’impression de se trouver sous un bombardement aérien. Lorsque je lui demandai pourquoi, à son avis, Marc s’acharnait à ce point sur elle, elle se tut quelques secondes avant de répondre.
*Vous savez, à bien y réfléchir, je pense que Marc a toujours été comme une poudrière prête à tout moment à exploser. Depuis l’âge de 14 ans, il travaille dur dans l’entreprise familiale. Du coup, il n’a jamais eu de vraie enfance. Il était très doué pour le sport, mais ses parents ne l’ont pas laissé s’y adonner. Il avait toujours des tâches à accomplir, que ce fût faire l’inventaire, balayer par terre ou tenir la caisse.
Au cours d’un voyage à Chicago, au tout début de notre relation, il m’étonna en montrant une connaissance très poussée des grands bâtiments que compte cette ville. Il me révéla alors son vieux rêve d’étudier l’architecture. Là encore, ses parents s’y opposèrent, et Marc finit par y renoncer, car il a un sens aigu du devoir. Je sais qu’il leur en veut mais qu’il ne leur a jamais exprimé sa rancune et qu’il ne le fera jamais. Mais cela ne lui donne pas pour autant le droit de se défouler sur moi.
Convenant aussitôt qu’il n’y avait pas d’excuses pour les attaques et les menaces qu’elle avait subies, je soulignai également que, pour difficile que cela soit, elle ne devait pas se sentir personnellement visée par les reproches de Marc concernant ses prétendus défauts. Et de fait, quand Elisabeth n’en pouvait plus et qu’elle menaça de le quitter, les punitions redoublèrent d’intensité. Comme elle l’avait bien diagnostiqué, la peur de la perdre qui tenaillait Marc avait mis le feu aux poudres.
Si Marc avait été capable d’exprimer ses sentiments véritables, il aurait peut-être dit : « Ne me prive pas une nouvelle fois de mes rêves, je t’en supplie ! A partir de l’adolescence, je n’ai connu que déceptions et blessures. Je n’ai jamais eu ce que je voulais. Personne ne s’est soucié de mes désirs, de moi, et cela fait vraiment mal. Comment mes parents ont-ils pu détruire tout ce que je chérissais et me contraindre à accepter ce travail que je déteste ? Et voilà que maintenant tu m’annonces ton intention de partir ! Je ne pourrai pas supporter une nouvelle défaite. J’ai quand même mes limites. »
Ce serait là un discours vibrant d’émotions que Marc aurait dû adresser à ses parents mais, ayant vécu depuis toujours sous leur domination, il ne s’est jamais senti suffisamment en sécurité ou en position de force pour s’y résoudre. Or, loin de disparaître, la tristesse et la colère ravalées pendant tant d’années ont fini par exploser dans sa vie d’adulte. Et Marc a confondu Elisabeth, qu’il aimait profondément, avec les parents qu’il avait fini par haïr.
Un moyen de maintenir le lien
Pour paradoxal que cela puisse paraître, le maître chanteur réussit, à coup de punitions, à maintenir de forts liens affectifs avec vous. Car il sait que, en créant une ambiance très chargée, il stimule vos sentiments à son égard et que, même si ces derniers sont négatifs, ils contribuent à vous attacher. En dépit de la rancœur, voire de la haine que vous éprouvez envers lui, vous montrez, par l’attention que vous continuez à lui accorder, que vous ne l’avez ni abandonné, ni rejeté avec indifférence. La punition redonne passion et intensité à une relation fissurée.
Isabelle s’acharnait sur Victor, son ancien mari, et de la façon la plus douloureuse possible : en prenant leurs enfants comme otages. Ils avaient eu un divorce des plus acrimonieux. Leur mariage avait certes été source de stress et de peine pour tous deux, mais c’était Victor qui avait voulu y mettre fin, contre le gré d’Isabelle. Elle s’y opposait donc avec la dernière énergie. Ils avaient eu beau essayer plusieurs fois de se réconcilier, y compris en consultant des psychologues, rien n’y fit.
*Elle sait combien je tiens à mes enfants, dit Victor. Il me semble que beaucoup de gens ne se rendent pas compte de la situation d’un homme qui ne peut voir ses gosses tous les jours, surtout pendant qu’ils grandissent. Il a fallu que je me sépare d’Isabelle, mais je ne voulais pas me séparer des enfants. Au départ, elle menaçait de faire en sorte que je ne les voie plus jamais si je la quittais. Elle parlait de partir dans une autre région, voire à l’étranger. J’ai complètement paniqué et je suis devenu incapable d’y penser rationnellement. J’ai effectivement connu des femmes - et des hommes – qui ont eu recours à des méthodes de ce genre.
Tout finit par rentrer dans l’ordre et Victor obtint un droit de visite très correct. Isabelle et lui parvinrent à instaurer des rapports relativement courtois et elle respectait la décision du juge. Mais, dès que Victor se remaria, les chantages reprirent de plus belle.
*Elle ne supporte pas l’idée que j’ai enfin trouvé quelqu’un avec qui je suis heureux, m’expliqua-t-il. Peut-être qu’elle se disait que, tant que je restais seul, elle avait encore une chance. Je sais qu’elle continue de m’en vouloir. Elle a donc choisi d’utiliser les gosses pour se venger. Si, le jour où je dois passer les chercher, j’arrive avec 10 minutes de retard, je découvre qu’elle les a déjà emmenés ailleurs. J’habite pourtant à une heure de route de chez eux, et je ne peux pas toujours y être à une minute près. La semaine dernière, elle m’a fait poireauter pendant près d’une heure et demie. A son retour, elle me lance : « Je n’allais pas attendre toute la journée. Je n’avais même pas la garantie que tu viendrais vraiment. » Elle veut sans doute que j’encaisse tout sans rouspéter. Si, par contre, c’est moi qui dois modifier un tant soit peu mon programme, elle sort de ses gonds. Et si la pension alimentaire arrive ne serai-ce qu’avec un jour de retard, elle me téléphone pour menacer de solliciter une réduction de mon droit de visite. Nom d’un chien ! Nous nous parlons plus à l’heure actuelle qu’à l’époque où nous étions encore mariés.
De toute évidence, Isabelle n’a pas fait une croix ni sur Victor, ni sur leur mariage. Et, à l’instar de la plupart des maîtres chanteurs, femmes et hommes, elle se sert de l’arme la plus terrible dont elle dispose – leurs enfants – pour pérenniser le lien affectif avec son ancien mari. Leur mariage a été légalement dissous, mais le divorce psychologique ne s’est toujours pas produit.
L’utilisation des enfants comme moyen de pression sur celui qui n’a pas le droit de garde compte parmi les formes les plus anciennes et les plus cruelles de chantage affectif. On ne saurait imaginer enjeu plus grand. Si, en effet, cette méthode se révèle si efficace, c’est en raison de l’intensité des émotions exploitées. Elle condamne des êtres qui autrefois s’aimaient à une lutte impitoyable dont nul ne sort vainqueur.
Vous n’êtes pas concerné
Quel est l’élément le plus important à retenir de notre visite de la vie psychique du maître chanteur ? C’est que, en dépit de toutes les apparences, le chantage affectif dont vous faites l’objet n’a, fondamentalement, aucun rapport avec vous. Il émane au contraire d’un lieu d’insécurité au fond de celui qui le pratique. Autrement dit, reproches, mauvaise foi, pathologisations, toutes ces attaques qui vous ont tellement mis sur la défensive que vous avez parfois capitulé, n’ont guère de validité. Elles traduisent avant tout des peurs, des angoisses et des insécurités qui ne résident nulle part ailleurs que dans l’âme du maître chanteur. Dans bien des cas, le chantage affectif trouve sa source non pas dans le présent, mais dans le passé, et il nous éclaire surtout sur les besoins que son auteur cherche à satisfaire plutôt que sur les défauts qu’il impute à sa victime.
Gardons nous toutefois d’en conclure que vous ne jouez aucun rôle dans la dynamique du chantage. Celle-ci ne pourrait en effet exister sans votre assentiment. Le moment est donc venu d’examiner les facteurs au fond de chacun qui permettent au chantage de prendre pied. |
Posté: 12:23, 19/05/2006 dans 5 Le monde interieur du maitre chanteur |
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