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Le chantage affectif

Description

le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France. Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter. Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....


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0 Introduction
1 Chantage Affectif - le diagnostic
11 Quand le brouillard se dissipe
2 Les quatre faces du chantage
3 Un brouillard a couper au couteau
4 Les ficelles du metier
5 Le monde interieur du maitre chanteur
6 Un jeu qui se joue a deux
7 L impact du chantage
8 Les preliminaires
91 Votre strategie
92 L heure des decisions
Autres extraits
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Les ficelles du métier 1

Comment le maître chanteur s’y prend-il pour embrouiller ses rapports avec vous ? Par quelles manœuvres vous amène-t-il à ignorer votre intérêt et à vous enfermer dans un cycle d’exigences, de pressions et de soumission ? Pour mieux comprendre les ressorts du chantage affectif, nous allons examiner de près les méthodes qu’emploient régulièrement ses praticiens : ce sont en quelque sorte les outils de leur métier.

Utilisées séparément ou ensemble, ces méthodes ont pour effet de renforcer l’un ou plusieurs des éléments du brouillard. Elles intensifient votre volonté de vous soulager, si besoin est en cédant aux exigences du maître chanteur. Elles permettent par ailleurs à celui-ci de justifier ses actes, tant à ses propres yeux qu’à ceux de sa victime. C’est là un élément clé du système, car il contribue à masquer la nature véritable du chantage en le dotant d’une raison d’être en apparence acceptable, voire même louable ! Tel le parent qui, pendant qu’il punit son enfant, lui dit : « c’est pour ton bien que je fais cela. », le maître chanteur montre un grand talent dès qu’il s’agit de trouver des arguments rationnels à l’appui de son comportement. Si bien qu’il réussit à convaincre sa victime que le chantage qu’elle subit est en fait dans son intérêt.

Les outils en question se retrouvent dans toutes les histoires de chantage affectif qui nous ont été rapportées, si variées soient-elles, et tous les maîtres chanteurs, par delà leurs spécificités, se servent de l’un d’entre eux au moins.

 

L’art de la mauvaise foi

 

A entendre le maître chanteur, vous péchez, dans vos conflits avec lui, par manque de discernement et d’objectivité, alors qu’il se présente comme un modèle de sagesse animé exclusivement de bonnes intentions… Bref, c’est vous le méchant de l’histoire dans laquelle il se réserve, cela va de soi, le rôle du héros. De même que l’homme politique qui, systématiquement, accuse ses adversaires de tous les défauts imaginables, le maître chanteur a le chic de s’auréoler des plus belles qualités, tout en insinuant, auprès de vous et de ceux qui lui prêtent une oreille complaisante, que votre intégrité est des plus douteuses.

 

Anatomie d’une imposture

 

Margot, charmante jeune femme d’une quarantaine d’années, m’a consultée dans l’espoir de sauver son mariage, qu’elle estimait en grave danger. Elle était divorcée depuis 5 ans lorsqu’elle fit la connaissance d’Albert et, après une courte période de passion intense, ils se marièrent. Un an plus tard, elle s’avouait perplexe et déprimée.

 

            *J’ai besoin de savoir si c’est moi ou lui qui a raison. Je pensais avoir décroché le gros lot : Albert est beau, il a bien réussi sa vie professionnelle et, du moins au départ, il me semblait exceptionnellement gentil et attentionné. En plus, nous avons les mêmes valeurs. Imaginez donc ma consternation quand il m’annonce, au bout de 8 mois de mariage, qu’il voudrait que je participe à des partouses avec lui, activité à laquelle il se livrait apparemment depuis des années. Il prétendait que c’était parce qu’il m’aimait tant qu’il tenait à partager avec moi cette expérience « exaltante ».

Je répondis qu’il n’en était pas question, que l’idée même me répugnait. D’un air choqué, il me dit qu’il avait toujours adoré mon côté sensuel et qu’il souhaitait m’initier à un plaisir véritablement enrichissant. Il savait, poursuivit-il, que c’était prendre un risque considérable que d’aborder le sujet, mais il fallait y voir un gage de son amour pour moi. De même, mon consentement apporterait la preuve du mien pour lui.

Devant mon refus persistant, il se montra vexé et un rien faché. Il m’affirma qu’il s’était trompé sur mon compte. Il m’avait crue ouverte, évoluée et affectueuse, sans se douter un seul instant de ma « pruderie puritaine ». Ce n’était pas d’une femme de ce genre qu’il était tombé amoureux, me dit-il. Vint alors le clou : il m’avertit que, si je n’acceptais pas d’y participer, il avait plein d’anciennes copines qui, elles, sauteraient sur l’occasion.

 

Comme tous les spécialistes de la mauvaise foi, Albert présentait ses désirs sous un jour on ne peut plus favorable et les réticences de Margot de façon extrêmement négative. Le maître chanteur laisse entendre que c’est lui qui mérite de l’emporter, puisque la voie qu’il trace est placée sous le signe de l’amour, de l’ouverture et de la maturité. C’est dans l’intérêt de l’un comme de l’autre, d’après lui, et, en tout état de cause, il y a droit. Parallèlement, et peut-être sans en avoir l’air, il vous traite d’égoïste, de complexé, d’infantile, de niais, d’ingrat, de faible. La moindre résistance de votre part cesse rapidement d’être l’expression de vos désirs et se transforme, dans ses mains, en indice de vos défauts.

Albert insinuait même que Margot l’avait induit en erreur par son comportement antérieur. Sous entendu : elle pouvait rectifier le tir en cédant à ses exigences et en démontrant ainsi qu’elle était malgré tout la femme moderne et sensuelle qu’il lui fallait.

 

Confusion du vocabulaire.

 

Considérons les mots péjoratifs choisis par Albert pour qualifier la réaction de Margot. Ayant interprété leur désaccord comme le signe des « complexes » de sa femme, il mobilisa toute une série de qualificatifs pour donner force à ses arguments. C’est là une source de désorientation extrême. Le maître chanteur emploie à votre égard des mots si différents de ceux que vous avez coutume d’appliquer à vous-même que vous finissez par douter de votre vocabulaire et par intérioriser les doutes qu’il émet sur votre intégrité, vos valeurs ou votre interprétation de la situation.

Vous vous trouvez soudain dans un brouillard de la pire espèce.

 

            *Je ne parvenais pas à me convaincre qu’Albert fût à ce point différent de l’homme que je croyais avoir épousé, dit Margot. Comment aurais-je pu me tromper si lourdement ? J’avais peine à le croire. Sur un ton parfaitement rationnel, il m’expliquait que je lui avais donné à entendre que je serais prête à faire tout avec lui, et il répétait inlassablement que cela nous apporterait tellement en tant que couple. Je me mis à penser que je ratais effectivement quelque chose et que, si seulement j’arrivais à comprendre ses idées sur la sexualité de groupe, elles ne me paraîtraient plus aussi choquantes. J’étais en proie à un terrible conflit interne. Peut-être que je suis, après tout, un peu coincée, un peu prude, un peu traditionnelle, me disais-je. Peut-être que j’ai, comme l’affirme Albert, un problème et qu’il n’y a pas là de quoi fouetter un chat.

 

Au départ, Margot avait été catégorique : la sexualité de groupe ne pouvait avoir d’effets bénéfiques, ni sur elle, ni sur leur mariage. Mais l’insistance d’Albert finit à la longue par faire vaciller sa conviction. Habilement employée, la mauvaise foi amène celui qui la subit à l’interroger sur ce qui est véritablement dans son intérêt et sur l’interprétation qu’il a de son conflit avec le maître chanteur. Pourquoi y succombe-t-on ? Parce qu’on veut croire que son ami, son conjoint, son collègue, ou son parent est quelqu’un d’humain  et d’estimable, et non pas un monstre insensible et cruel. On préfère faire confiance à l’autre plutôt que de reconnaître comme telle sa stratégie de manipulation par la honte et le doute de soi…

Margot s’évertuait à expliquer logiquement la situation en fonction de l’image qu’elle s’était faite de leur vie à deux. N’y avait-il pas, se demandait-elle, une dimension qu’elle ne comprenait pas encore et qui rendrait acceptable la demande d’Albert ? Car si, dans le cas contraire, ses inquiétudes s’avéraient fondées, que faudrait-il penser de lui et de leur mariage ? C’étaient là des questions effrayantes que, sur un certain plan, Margot préférait fuir. Elle ne voulait pas s’avouer qu’elle s’était trompée de partenaire. Il lui fut donc moins douloureux de se rallier à l’interprétation d’Albert que de faire face aux aspects gênants de sa personnalité et de leur relation.

Outre le fait de semer le doute dans l’esprit de Margot, Albert sut exploiter à fond son sens du devoir. Etant son épouse, elle avait, selon lui, l’obligation de participer à ses partouses. On conçoit le désarroi de Margot quand il menaça de la remplacer par une autre femme prête à satisfaire sa demande somme toute « raisonnable ».

Malheureusement, elle capitula. « J’ai moi-même du mal à croire, dit-elle, que j’ai cédé à ses pressions juste pour lui faire plaisir. J’ai détesté chaque instant de l’expérience, j’en rougis de honte, j’ai l’impression d’être sale. J’éprouve un mélange de colère et de démoralisation. »

Le brouillard était si dense et Margot avait été à tel point déséquilibrée qu’il ne faut guère s’étonner si elle a fini par avoir un comportement qui, normalement, n’aurait jamais été le sien.

 


Posté: 11:12, 15/05/2006 dans 4 Les ficelles du metier
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Les ficelles du métier 2

L’accusation de cruauté

 

Pour intensifier la pression sur leur victime, certains maîtres chanteurs vont au-delà de la remise en cause des perceptions de celle-ci et émettent des doutes sur son intégrité et sa motivation. Ce stratagème est typique des conflits de famille, notamment de ceux dans lesquels des parents cherchent désespérément à conserver leur pouvoir sur leurs enfants désormais adultes. Mettant un signe « égale » entre amour et respect d’une part, et soumission totale de l’autre, le maître chanteur crie trahison dès le premier signe de désobéissance. Son discours, fût-il répété avec une nombre infini de variations, se résumé toujours à cette idée : « Tu n’agis de la sorte que pour me faire mal. Tu te moques de mes sentiments. »

Lorsque Jules tomba amoureux de Béatrice et commença donc à envisager d’épouser une femme d’une autre religion que la sienne, il savait sans doute que sa décision déplairait à ses parents, mais il ne s’était pas attendu à la véritable offensive que son père lança pour le faire plier. « Je n’en croyais pas mes oreilles ! A l’entendre, on aurait imaginé que j’avais ourdi un complot juste pour gâcher sa vie. Je le martyrisais, je lui brisais le cœur : du jour au lendemain, le fils exemplaire s’était transformé en brebis galeuse » dit-il.

En dépit des années d’absence du foyer familial, Jules réagit comme le ferait n’importe qui à qui l’on reproche d’avoir blessé et déçu ses parents, il le prit comme un coup de poing.

Quand de tels mots sont prononcés par un être qui vous est proche, ils perturbent le gyroscope interne qui guide vos actes, vous déstabilisent et minent votre assurance. Il n’est déjà pas facile de s’entendre taxer d’égoïsme impitoyable par qui que ce soit ; ce reproche est particulièrement éprouvant lorsqu’il vient d’une personne qu’on a considérée, pendant les années formatrices de sa vie, comme un modèle de sagesse et de vertu. En règle générale, un parent qui manie ainsi la mauvaise foi peut démolir votre confiance en vous plus vite que quiconque.

 

La "pathologisation"

 

Certains maîtres chanteurs vous assurent que c’est par folie que vous résistez à leurs exigences. Si insupportable puisse être le jargon psychiatrique, il faut admettre que le terme pathologisation résume avec une grande précision cette forme de manipulation. La racine grecque de ce néologisme, qui se référait à l’origine à la souffrance, a pris le sens de maladie dans nombre de vocables modernes. Pathologiser, c’est traiter en malade celui qui refuse de céder : d’où le recours fréquent des maîtres chanteurs à des accusations de névroses, d’hystérie, ou de déséquilibre mental. Le pire, c’est que, en agissant de la sorte, ils détruisent la confiance qui régnait en vous (ainsi parfois que la confiance que les autres vous portaient) énumérant et vous jetant à la figure tous les moments malheureux que vous avez vécus ensemble afin de vous convaincre qu’ils remontent tous à votre instabilité psychique.

C’est parce que la pathologisation peut porter un coup terrible à votre amour-propre qu’elle constitue une arme de chantage meurtrière.

 

L’amour comme exigence

 

La pathologisation se manifeste souvent dans des relations amoureuses caractérisées par un déséquilibre des désirs. L’un des deux partenaires veut davantage que l’autre – plus d’amour, plus de temps, plus d’attention, plus de dévouement – et, constatant sont échec à l’obtenir, essaie de l’arracher en mettant en question l’aptitude de l’autre à aimer. Soulignons que nombre d’individus sont prêts à se donner beaucoup de mal pour se prouver à la fois capables et dignes d’amour, au point même de se dire à tort : « Si une personne m’aime, je devrais pouvoir l’aimer en retour, ou alors c’est moi qui aie un problème. »

Roger, scénariste de 30 et quelques années, s’est trouvé exposé à une véritable tempête de pathologisation quand il a décidé de prendre un peu de distance par rapport à Alice, une comédienne avec laquelle il avait une liaison depuis 8 mois.

 

            *Je sais qu’Alice m’est plus dévouée que qui que ce soit, dit-il. Vers le début de notre relation, sa compagnie avait pour moi quelque chose d’euphorisant. Elle passait chez moi et s’installait sur mon lit pour lire mes manuscrits, sur lesquels elle s’extasiait. Elle semblait comprendre parfaitement ce que je recherchais et aimer mes écrits autant qu’elle m’aimait moi. Je suis tombé follement amoureux d’elle. Il n’y a pas de film qu’elle n’ait vu, elle est drôle, superbement belle et elle pense que nous sommes faits l’un pour l’autre.

Mais au bout de quelques mois, elle commença à insister pour que nous vivions ensemble. Elle répétait tout le temps qu’elle était ravie que nous nous soyons trouvés et qu’elle savait que chacun transformerait la vie de l’autre. Je n’avais qu’à abandonner toute résistance et qu’à me laisser aller pour que s’épanouisse une relation formidable. Elle disait avoir conscience des réticences que je pouvais éprouver, compte tenu de la rupture douloureuse que j’avais vécue l’année précédente avec mon ancienne copine, mais elle m’incitait à affronter mes peurs plutôt que de les fuir. Or, même si tout cela me paraissait assez raisonnable, j’avais néanmoins l’impression de brûler les étapes.

 

Alice et Roger passèrent beaucoup de temps à discuter, dans un esprit d’entraide, des efforts qu’ils faisaient pour améliorer la situation. Mais Alice aimait à jouer les thérapeutes, surtout lorsque Roger évoquait sa crainte d’aller trop vite en besogne. Il cherchait à tout contrôler, affirmait-elle, alors qu’il devait cesser de freiner des quatre fers. Déjà à ce stade, elle avait tendance à définir les hésitations de Roger comme un vestige du comportement névrotique qu’il avait manifesté à l’époque où il buvait beaucoup, fût-ce onze ans plus tôt. Il n’empêche que Roger prenait à cœur ses critiques. Laissant de côté sa peur de se lancer trop vite dans une relation profonde, il décida de donner raison à Alice et l’invita à s’installer chez lui.

 

            *Elle avait une vision incroyablement claire de notre avenir à deux, alors que moi, je préférais avance à pas comptés. Mais quand une personne vous aime si fort, elle dégage une telle énergie qu’elle finit par vous entraîner, me raconta Roger, en tortillant nerveusement le bracelet de sa montre. J’arrivais donc à y faire face, tant bien que mal. Mais depuis deux ou trois mois, elle commence à parler de faire un enfant. Elle a 35 ans, et son désir de maternité parait très sérieux. Elle m’assure que nous ne devrions pas pour autant nous marier, que ce serait tout simplement l’occasion rêvée d’exprimer tout haut notre amour et tout notre créativité. Depuis peu, elle me lit à haute voix des passages de livres de puériculture et sort des photos de moi enfant pour mieux fantasmer sur la tête qu’aura le bébé. Moi, je n’en peux plus. Je ne sais pas si je veux passer le reste de ma vie avec elle, ni même si je veux être père. J’ai besoin d’espace et de tranquillité pour pouvoir écrire.

Ce n’est pas que je ne l’adore pas. C’est juste que je dois d’abord y voir clair. Je ne suis pas du tout sûr de ressentir la même chose pour elle que ce qu’elle ressent pour moi. C’est pour cela que je lui ai annoncé que j’avais besoin de passer du temps seul, ne serait-ce que pour prendre du recul.

 

Cet acte de résistance déclencha une réaction furieuse de la part d’Alice.

 

            *C’était ahurissant. Elle me sortir quelque chose du genre : « Tu m’effraies quand tu parles comme ça. Tu as dit que tu m’aimes, mais je conclue des propos que tu viens de tenir que tu es un fieffé menteur. Je n’ignore pas que tu crains l’intimité après tout le gâchis de ta dernière relation, mais je te croyais quand même prêt enfin à profiter du présent, au lieu de vivre dans le passé. Je suis quelqu’un d’intense, je le sais bien, et je pensais avoir trouvé un homme sur la même longueur d’onde. Je n’ai sans doute pas le droit de t’en vouloir, mais franchement je te plains. Tu as trop peur de la vie pour pouvoir connaître le grand amour. Tu n’es à l’aise qu’avec les petits fantasmes qui peuplent tes scénarios. Avoue-le : tu n’es qu’un alcoolique en phase d’abstinence, tout comme ton coureur de jupon de père avant toi. »

Cette diatribe me mit sérieusement sur la défensive. Je la repassais encore et encore dans mon esprit en me demandant si Alice n’avait pas finalement raison. Il est vrai que j’ai du mal à établir des relations stables. Peut-être, effectivement, que je ne suis pas capable de vivre avec quelqu’un qui m’aime vraiment.

 

Je signalai à Roger qu’il faisait là une erreur très courante : il se croyait « anormal » tout simplement parce qu’il éprouvait des sentiments moins forts à l’égard de l’autre personne que ceux qu’elle avait pour lui.

A l’instar de beaucoup de « pathologisateurs », Alice abusait du mot amour. Son comportement traduisait une grande dépendance, un certain désespoir et un besoin puissant de dominer totalement son partenaire : elle était à mille lieues de la maturité que demande l’amour. Elle justifiait cependant les pressions qu’elle exerçait au nom de sa passion irrésistible. Et si celle de Roger n’atteignait pas la même intensité ? La seule explication que pût supporter Alice était qu’il souffrait de graves problèmes psychologiques.

Face à une demande d’autonomie formulée par Roger, Alice eût recours à une tactique commune à la plupart des « pathologisateurs » : elle abusa des confidences qu’il lui avait faites sur lui-même et sa famille. En effet, le père de Roger, après avoir renoncé à la boisson, avait remplacé ce vice par une tendance quasi-maladive à courir les femmes. Alice savait que, de même que la plupart des gens, Roger redoutait fortement de finir comme son père. En cas de conflit, les secrets partagés avec un « pathologisateur » deviennent des armes accessibles et tentantes. Les souvenirs les plus douloureux – un avortement, un divorce, une lutte autour de l’autorité parentale, un parent psychiquement malade – révélés dans des moments d’intimité se transforment en preuves prétendument accablantes de votre instabilité. Chez Roger, les « pièces à conviction » présentées par Alice dans l’intention de déprécier sa sobriété durement conquise touchèrent un point très sensible.

Les praticiens du chantage affectif accusent souvent leur victime d’incapacité d’aimer ou d’entretenir des liens d’amitié tout simplement parce qu’elle ne leur voue pas un attachement aussi fort qu’ils le souhaiteraient. Nous sommes d’autant plus sensibles à cette forme de pathologisation que notre société considère de plus en plus la vie intime comme l’aune à laquelle il faut juger la santé mentale de l’individu. Il n’est certes pas chose aisée pour le maître chanteur, de démontrer de façon convaincante que tous les problèmes dont souffre la relation remontent au « déséquilibre psychique » de l’autre, mais des arguments de ce genre ne peuvent laisser indifférent celui qui est visé, et, dans bien des cas, produisent le résultat escompté.


Posté: 10:34, 15/05/2006 dans 4 Les ficelles du metier
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Les ficelles du métier 3

Méfiez-vous des spécialistes

 

La pathologisation ne prend toutefois pas nécessairement une forme aussi flagrante : il en existe des variantes bien plus subtiles. Catherine me consulta à la suite d’une thérapie qui avait sérieusement ébranlé son assurance :

 

*Je m’apprêtais, me raconta-t-elle, à passer au temps partiel dans mon travail de comptable afin de pouvoir me concentrer sur la maîtrise que je préparais. Ce changement était source de stress, mais surtout, je sortais d’un échec amoureux que je voulais comprendre. Aussi décidai-je de faire appel aux services d’une thérapeute chaudement recommandée par une amie.

Cette femme avait un aspect quelque peu rébarbatif, mais je me rassurai en me disant que de toute façon il fallait un certain temps pour s’habituer à la relation thérapeutique. Il n’empêche qu’elle semblait s’évertuer à me lancer des coups de griffes. Par exemple, elle aimait à découper des articles de presse sur les femmes « battantes » et à me les donner en début de séance, prétendument à titre d’inspiration. Or, elle ne réussissait de la sorte qu’à me casser le moral. Le message transmis était peu ou prou : « Voilà les modèles sur lesquels vous devriez vous calquer. Si vous suivez mes conseils, vous y parviendrez. »

Elle m’engageait régulièrement à participer à l’une des thérapies de groupe organisée par ses soins. Peut-être avait-elle raison sur les bienfaits que je pouvais en attendre, mais je refusais, car j’étais déjà tellement occupée avec ma maîtrise que j’estimais ne pas avoir de temps à y consacrer. Elle réagit en me reprochant mon entêtement, qui était, selon elle, la cause de tous mes problèmes. 

 

La pathologisation est d’autant plus convaincante qu’elle est le fait d’une figure d’autorité comme un thérapeute, un médecin, ou un avocat. La relation qu’on entretient avec ces personnes repose sur une forte confiance, et on a tendance à les coiffer d’une auréole de sagesse qu’elles ne méritent pas toujours. Car chacun a eu affaire, au cours de sa vie, à des spécialistes qui semblent croire que leurs diplomes placent leurs opinions et leurs actions au dessus de toute critique. Même s’ils ne vont pas jusqu’à vous traiter ouvertement de « déséquilibré », ils parviennent, au détour d’un geste, d’un regard, ou d’un mot, à vous faire comprendre que tel est le cas.

 

            *Le ton de sa voix, l’attitude de son corps, tout dénotait son mécontentement à mon égard, poursuivit Catherine. Je redoutais terriblement sa mauvaise humeur, qui aurait apporté une confirmation finale de mes insuffisances. Puisqu’on considère son thérapeute comme l’arbitre en matière d’équilibre psychique, on est catastrophé par tout signe de désapprobation de sa part. Qui plus est, j’ai toujours eu peur de la colère des autres, et cette peur se multiplie par dix face à une figure d’autorité.

 

Du haut de leur position, des « experts » comme cette thérapeute laissent entendre qu’ils ne tolèreront pas la moindre contestation. Vous ayant assuré qu’ils ont votre bien-être à cœur, ils voient dans vos réticences la preuve de votre obstination, de votre ignorance, oud e vos angoisses. Ce sont eux les spécialistes, y compris en matière de connaissance du fond de votre personnalité. Défense de remettre en question leur avis ou leur interprétation de la situation.

 

Des secrets bien cachés.

 

Dans nombre de familles ayant vécu des expériences socialement réprouvées – alcoolisme, suicide, maladie mentale, mauvais traitements des enfants -, il y a un accord tacite sur la nécessité de tenir les faits sous le boisseau, voire de ne jamais les évoquer, même en privé. Dès lors toutefois qu’on des membres de la famille brise cette loi du silence, osant révéler le secret si bien caché et si longtemps dénié, il court le risque de s’entendre qualifier de fou impitoyable et destructeur par les autres. J’ai maintes fois rencontré cette variante de la pathologisation pendant les années où je me spécialisais dans la thérapie pour les adultes victimes, dans leur enfance, de mauvais traitements ou de rapports incestueux. Au fur et à mesure que ces personnes avançaient sur le chemin de l’équilibre psychique, elles éprouvaient de plus en plus l’envie et le besoin de parler de leur expérience, mais leur famille faisait tout son possible pour les en empêcher.

De toute évidence, plus une famille a connu de troubles de ce genre, plus elle redouble d’efforts pour retenir ceux de ses membres qui retrouvent une vie plus saine. Dans bien des cas d’ailleurs, ce chantage porte ses fruits. Des menaces d’abandon, d’exil, de punition, de représailles ou de mépris irrévocable peuvent ébranler la détermination de celui dont les tentatives de guérison ne lui ont attiré que des reproches culpabilisants.

A l’age de 30 ans, Régine, cadre de télémarketing, souffre encore des blessures au cou et à plusieurs os que son père lui a infligées pendant son enfance. Je fis sa connaissance quand elle fut hospitalisée à la suite d’une dépression nerveuse dans un établissement où je travaillais à l’époque. Très rapidement, elle m’avoua qu’elle ne supportait plus de garder secret son martyre passé.

Dans ses efforts pour affronter par la suite la réalité de son enfance, Régine se tourna vers sa mère pour trouver confirmation de tout ce qu’elle avait vu et vécu. Hélas ! Au lieu de la compréhension espérée, elle ne rencontra que pathologisation.

 

            *J’essayai, il y a 6 mois à peu près, d’aborder le sujet avec ma mère en l’informant que j’avais découvert la persistance de certaines lésions résultant des coups que m’avaient donnés mon père. Sa réaction m’estomaqua : elle me reprocha de parler comme si mon père avait fait une tentative de meurtre. Je lui dis alors : « Tu te souviens d jour ou papa m’attrapa par les cheveux, me fit tourner et me jeta sur le sol ? » Me regardant comme si j’étais un extraterrestre, elle rétorqué : « Bon sang ! D’où est-ce que tu sors tout ça ? Qu’est ce que tes médecins te racontent ? As-tu subi un lavage de cerveau ? » Je répondis : « Mais enfin maman ! Tu as été le témoin de la plupart des raclées que j’ai reçues ! Tu restais sur le seuil de la porte à regarder ! »

C’en était trop pour elle. Perdant son sang-froid, elle m’accusa de fabuler et me traita de folle. Comment pouvais-je ainsi calomnier mon père ? Elle m’annonça qu’elle n’entendait plus discuter avec moi tant que je ne me ferais pas soigner et que je continuerai à raconter des mensonges aussi éhontés. Cela me porta un coup terrible.

 

La mère de Régine se sentit tellement menacée par les souvenirs de sa fille que non seulement elle les nia, mais elle exerça des pressions sur Régine pour qu’elle fît de même et menaça de couper tout contact si elle s’avisait de perturber de cette façon la tranquillité de la famille. Des efforts salutaires comme ceux de Régine pour lever un coin du voile sont souvent présentés sous un jour sinistre par les autres membres de la famille, qui parlent d’exagération, de fabulations et de produits d’un esprit tordu ! Pour faire face à ce tir nourri de pathologisation qui découle de problèmes profonds et d’une longue histoire de violence, quelle qu’elle soit, au sein d’une famille, il faut une bonne dose de détermination, de préparation et de soutien, même lorsqu’on a désespérément besoin d’exprimer la vérité de son expérience.

 

Le « pathologisateur » vise les points faibles de sa victime de sa victime, ceux qu’elle a le plus de mal à défendre. Il est relativement facile de se protéger des critiques à l’égard de ses compétences et de ses réussites, car les confirmations tangibles de celles-ci ne manquent assurément pas. Mais qu’un maître chanteur fasse allusion à des faiblesses psychologiques et on risque de prendre son attaque pour une réaction rationnelle. On sait qu’on ne peut être entièrement objectif sur soi-même ; pis, on craint de découvrir au fond de soi des démons jusqu’alors inconnus. Le « pathologisateur » exploite cette crainte.

Tout comme la mauvaise foi, la pathologisation vous plonge dans le doute quant à vos souvenirs, votre jugement, votre intelligence et votre intégrité. Mais, dans ce cas, l’enjeu est encore plus considérable : la pathologisation vous amène à vous poser des questions sur votre santé mentale.


Posté: 12:37, 14/05/2006 dans 4 Les ficelles du metier
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Les ficelles du métier 4

La recherche d’alliés

 

Certains maîtres chanteurs, lorsqu’ils ne parviennent pas tout seuls à leurs fins, font appel à des renforts. En mobilisant des tierces personnes – amis, parents, ou autres individus respectés par leur victime -  qui abondent dans leur sens, ils espèrent étayer leurs arguments et l’emporter par la supériorité numérique. Ce n’est pas chose aisée que de tenir tête à un tel front uni.

Un soir, peu de temps après le début de mon travail avec Régine, j’ai pu observer le fonctionnement de cette stratégie. Les parents de la jeune fille se présentèrent à une séance de consultation familiale, accompagnés de son frère et de ses deux sœurs. Dès que je sollicitai leur réaction à la décision de Régine de parler ouvertement des mauvais traitements infligés par son père, ils s’empressèrent de serrer les rangs. Les enfants échangèrent un regard, puis le frère – l’aîné de la fratrie -  prit la parole.

« Maman nous a demandé, dit-il, de venir vous raconter la vérité sur nous. Nous avons une bonne famille que Régine s’applique à détruire. Vous savez aussi bien que nous combien elle est perturbée, vu ses séjours répétés en hôpital psychiatrique et ses tentatives de suicide. Cela ne m’étonnerait pas qu’elle commence à avoir des hallucinations ou à entendre des voix. » Le sourire aux lèvres, il s’interrompit pour regarder autour de lui. Encouragé par les signes de tête affirmatif que lui firent les autres, il poursuivit : «  Elle a toujours eu de graves problèmes. Nous aimerions tous l’aider à les dépasser, mais nous ne pouvons supporter qu’elle répande des calomnies sur notre compte. Elle a inventé de toutes pièces cette histoire de mauvais traitements, et il y a pas mal de gens qui semblent y croire. Tout ce que nous voulons, c’est nous laver de tout soupçon et lui procurer les soins dont elle a besoin. »

Cette sinistre alliance rendait la tâche de Régine – celle de s’accrocher, en dépit des dénégations de sa mère, à la vérité telle qu’elle la connaissait – encore plus difficile qu’auparavant. Elle se trouvait désormais encerclée par un groupe soudé de maîtres chanteurs déterminés à la réduire au silence. Leur porte parole lui faisait comprendre qu’elle ne pourrait revenir au bercail que si elle se rétractait. Ils retrouveraient alors une vie de famille qui, malgré ses effets néfastes sur eux tous, les rassurait car ils y étaient habitués.

 

L’arrivée des renforts.

 

Maria, l’administratrice hospitalière que nous avons rencontrée au chapitre précédent, a dû elle aussi affronter une coalition semblable. Quand elle découvrit les infidélités de son mari et qu’elle avoua envisager la possibilité de le quitter, il ne recula devant rien pour l’en dissuader, allant jusqu’à battre le rappel de sa propre famille.

 

            *Constatant que ses menaces, son numéro de charme et tous ses autres stratagèmes éprouvés ne marchaient plus, Paul décidé de faire donner la cavalerie lourde, me dit-elle. Il savait que j’adorais mes beaux-parents, tant son père, médecin comme lui, que sa mère, cet être si doux qui m’avait témoigné dès le départ une gentillesse exceptionnelle. C’est ainsi que, lorsque mon beau-père me téléphona pour me convier à une discussion en famille, je me sentis obligée d’y consentir, en dépit de mes réticences.

Or, j’avais à peine franchi la porte de leur maison que la gravité de mon erreur me sauta aux yeux. Ayant pris soin d’arriver à l’avance, Paul avait, de toute évidence, préparé le terrain en racontant à ses parents que je me comportais de façon déraisonnable. Comment dès lors s’attendre qu’ils fassent preuve d’impartialité à mon égard ?

 

Ce souci était pleinement justifié : compte tenu des circonstances, les parents de Paul ne pouvaient guère être objectifs, comme le montra la suite de l’histoire.

 

            *Pendant plus d’une heure, ils me serinèrent que tout mariage traverse des crises et qu’il serait folie de plier bagages dès le premier signe de difficultés. Ils m’assurèrent que Paul s’engageait à passer plus de temps à la maison et à réduire ses heures de service à l’hôpital, ce qui, selon eux, devait mettre un terme à notre petite mésentente. Il suffisait, disaient-ils, que je cesse d’employer le mot divorce pour que tout se règle dans la discrétion. Ils me demandèrent si je voulais vraiment avoir sur ma conscience l’éclatement de la famille. Sachant combien Paul m’aimait, ils se déclarèrent navrés de me voir souffrir ainsi, sans compter le cruel destin que je réservais à mes enfants ! Comment pouvais-je supporter l’idée de rendre malheureux autant de personnes, alors que mon mari se sacrifiait pour notre avenir à tous ?

Quand je les interrogeai sur les liaisons amoureuses de Paul, leur réaction me révéla qu’il ne les avait pas informés. Ils eurent l’air si mal à l’aise que je pensai un instant qu’ils comprendraient un peu mieux les raisons de mon insatisfaction. C’est alors que son père me fit une réponse que je n’ai toujours pas digérée : « Cela ne justifie pas pour autant la destruction d’un foyer, il n’y a rien de plus important que la famille. Tu ne peux quand même pas jeter tout par-dessus bord dès les premières rides à la surface de l’eau. Pense à tes enfants – nos petits enfants- !!!

 

Ainsi, Maria subissait les pressions morales non plus d’une seule personne, mais de trois, et il lui fallait mobiliser toutes ses ressources intérieures pour résister. Elle avait beau se dire que Paul avait distribué le texte à tout le monde, le fait de l’entendre réciter par d’autres individus qui bénéficiaient de son amour et de sa confiance donnait un poids encore plus grand aux mots prononcés.

 

L’invocation d’une autorité suprême

 

Lorsque les amis et les proches n’offrent pas de renforts suffisants, le maître chanteur peut en appeler à une autorité supérieure afin d’assurer le succès de son offensive. Il s’agit parfois d’une phrase en apparence anodine comme : « mon thérapeute dit que tu es vache avec moi », ou « j’ai suivi un stage dans lequel ils nous ont dit que… » ou encore « J’ai lu dans une revue que… »

Nul ne saurait prétendre détenir le monopole de la sagesse, d’autant que chacun doit la définir à sa manière. Mais on peut gager que le maître chanteur insistera, en recourant à des citations soigneusement triées, sur la valeur absolue et indiscutable de la sienne.

 


Posté: 12:36, 14/05/2006 dans 4 Les ficelles du metier
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Les ficelles du métier 5

La Comparaison Dévaforable

 

« Tu devrais prendre exemple sur… » : ces cinq petits mots agissent comme un coup de poing qui vous frappe à l’endroit le plus sensible, c'est-à-dire les doutes que vous avez sur vous-même. Nombre de maîtres chanteurs présentent un tiers comme un modèle à imiter, un idéal… que vous êtes loin d’atteindre, bien sûr… A les entendre, ce parangon de l’excellence n’aurait aucun mal à satisfaire à leurs exigences : pourquoi donc ne pourriez-vous pas en faire de même ?

 

« Regarde ta sœur : elle ne rechigne pas, elle, à donner un coup de main… »

« Respecter les délais ne semble pas poser de problème à Franck. Il pourrait peut-être te donner des conseils utiles ? »

« Au moins Mona n’est pas du genre à quitter son mari dès qu’ils ont le moindre conflit. »

 

Des comparaisons de ce type suscitent des sentiments d’infériorité. Quand on s’entend dire qu’on est moins bon, moins dévoué, moins capable qu’untel, on risque d’éprouver des sentiments d’inquiétude et de culpabilité si forts qu’on est prêt à céder au maître chanteur pour démentir ses accusations.

Depuis de nombreuses années, Léa subit, sous des formes diverses, les pressions d’une mère experte dans l’art de la comparaison peu flatteuse.

 

            *La mort de mon père a laissé ma mère totalement désemparée, me raconta cette jeune courtière en Bourse. Après toute une vie pendant laquelle elle avait été prise en charge par des hommes, elle se tourna vers moi pour que je remplisse cette fonction.

Je ne tardai pas à découvrir mes nouvelles obligations : passer énormément de temps avec elle, lui trouver un avocat et un comptable, m’occuper d’un grand nombre de tâches qu’elle serait parfaitement capable d’assumer toute seule. Mais, comme elle sait très bien paraître désarmée, je suis tombée dans le panneau d’autant plus facilement que les tâches en question ne me posent aucun problème. On se raconte, dans une situation de ce genre qu’on s’attirera l’amour et l’estime de l’autre, alors qu’en réalité on ne peut jamais en faire assez pour contenter une femme comme ma mère. Comme de bien entendu, le comptable coûtait trop cher et l’avocat était véreux. Quant à moi, j’avais eu l’outrecuidance d’annuler un dîner avec elle parce que j’avais promis à mon fils de l’aider à répéter le rôle  qu’il allait jouer dans une pièce de théâtre.

Si le moindre de mes actes laissait à désirer, je pouvais être sûre que j’aurai de ses nouvelles. Et chaque fois que je m’avisais de m’éloigner un peu d’elle, elle se servait de ma cousine pour me donner du remords. Bientôt, j’eux droit à des remarques du style : « Caroline vient souvent me voir. Elle se comporte en fille dévouée à mon égard, à tel point qu’elle me paraît plus comme une vraie fille que toi. » Je me demande si elle avait une idée du caractère blessant et culpabilisant de ses propos. Résultat : je me mis à lui consacrer beaucoup plus de temps que je ne souhaitais et à essayer de régler tous ses problèmes. N’importe quoi pour éviter la comparaison avec Caroline.

 

Puisque la personne présentée en modèle semble bénéficier de l’amour et de l’estime que l’on aurait voulus pour soi-même, quoi de plus naturel que de se lancer dans la compétition, afin de reprendre la première place ? Dans le cas de Léa, toutefois, les comparaisons ne s’arrêtaient jamais. Elle avait beau faire, elle ne pouvait rentrer en grâces.

 

Des pressions dangereuses

 

Dans la vie professionnelle ; les comparaisons défavorables créent un ambiance semblable à celle qui règne dans une famille aux rapports difficiles, faite de jalousie et de rivalités. On essaie en vain d’être à la hauteur des inxigences impossibles d’un chef qui, à la manière d’un père avec ses enfants, dresse ses subordonnés les uns contre les autres.

Quand Cécile me consulta pour la première fois, elle subissait des pressions intenses de la part d’un supérieur hiérarchique qui utilisait des comparaisons négatives comme « outil de motivation ». La trentaine, elle eut le malheur d’avoir été engagée pour remplacer Marianne, figure légendaire qui allait quitter la rédaction du magazine pour prendre sa retraite.

 

            *Je suis relativement efficace, me dit Cécile, j’ai pas mal de bonnes idées et la collaboration avec les journalistes se passe bien. Autrefois, j’adorais mon métier, mais mon chef exige davatage de moi que des autres membres de l’équipe, et il ne rate pas une occasion de me comparer à Marianne. J’ai l’impression qu’en dépit de tous mes efforts, je ne gagnerai jamais ses faveurs. Si je m’occupe de 4 articles en une semaine, il me dit : « Pas mal, c’est la quantité de travail que Marianne abattait en une semaine creuse. Son record était de 8 ou 9 articles. » Si j’annonce un soir que je dois partir à l’heure prévue au lieu de faire une journée de 10 ou 11 heures comme d’habitude, il se plaint de la baisse catastrophique de l’ardeur au travail dont souffrira la rédaction après le départ de Marianne, célèbre pour sa présence quasi-permanente au bureau.

Elle est géniale, j’en conviens, mais il faut dire qu’elle boit énormément, qu’elle n’a pas de famille et ne vit que pour son métier. Je me trouve en concurrence avec elle, alors que moi, j’ai une vie en dehors du travail. Non seulement j’éprouve le besoin de passer du temps ave mon mari et mes enfants, mais j’attache de l’importance à mes activités associatives. Malheureusement, mon supérieur me demande toujours plus, et, quand il m’assure que je pourrais être la future Marianne si seulement j’assumais un projet de plus, j’ai la naïveté de le croire. Cela lui donne un pouvoir presque illimité sur moi. Dès que je ne fais pas ses 4 volontés, il me compare défavorablement à Marianne… avant d’ajouter que j’ai bien l’étoffe de devenir une virtuose, comme elle à condition de faire le travail supplémentaire qu’il me demande, qu’il faut considérer non pas comme une corvée, mais comme un gage de sécurité professionnelle.

Ainsi, ma famille se déchaîne parce que je ne suis jamais à la maison, je me sens de plus en plus épuisée et je commence à avoir mal aux bras et au cou, à force de passer le plus clair de mon temps devant l’ordinateur. Le pire, c’est que je finis par douter de mes compétences. Mais je crois néanmoins que je n’aurai pas fait mes preuves tant que je n’aurai pas atteint le niveau d’excellence de mon prédécesseur.

 

Quand on pense aux pressions subies dans le monde du travail, ce sont plutôt les pressions explicites comme la menace de renvoi qui viennent à l’esprit. Or, en fait, la vie professionnelle ranime ou reproduit souvent des sentiments et des rapports qu’on connaît en famille, car c’est en gros la même dynamique qui est à l’œuvre. La rivalité, la jalousie ou le désir de contenter des figures d’autorité peuvent alors vous pousser jusqu’à vos limites, voire au-delà. Le danger, c’est que, en cherchant à respecter des normes établies par une personne dont les besoins, les aptitudes et la situation se trouvent à mille lieues des vôtres, vous finissez par sacrifier votre vie personnelle, vos centres d’intérêt et même votre santé sur l’autel du travail.

Dans un premier temps, certes, on a une idée assez claire des raisons pour lesquelles on doit refuser les chantages dont on fait l’objet. Mais telle est l’efficacité des outils de ce « métier » qu’ils parviennent peu à peu à vous brouiller la vue au point de vous faire douter de vos propres compétences, et de vos propres désirs. C’est ainsi que le maître chanteur obtient le plus souvent la capitulation de sa victime. Il ne faut d’ailleurs pas s’en étonner, puisque celui qui résiste a toutes les chances d’être accusé de mauvaise foi, de subir des reproches ou des comparaisons humiliantes, le tout relayé, si besoin est, par une coalition hostile. C’est terrible, mais notre persécuteur n’a pu apprendre à nous harceler qu’avec notre collaboration. Nous allons voir que, de même que nous avons mis ces outils entre les mains des maîtres chanteurs, de même nous pouvons les leur retirer ou les rendre inutilisables.


Posté: 12:39, 13/05/2006 dans 4 Les ficelles du metier
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