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Le chantage affectif

Description

le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France. Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter. Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....


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0 Introduction
1 Chantage Affectif - le diagnostic
11 Quand le brouillard se dissipe
2 Les quatre faces du chantage
3 Un brouillard a couper au couteau
4 Les ficelles du metier
5 Le monde interieur du maitre chanteur
6 Un jeu qui se joue a deux
7 L impact du chantage
8 Les preliminaires
91 Votre strategie
92 L heure des decisions
Autres extraits
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Un brouillard à couper au couteau 1

3 UN BROUILLARD A COUPER AU COUTEAU

 

Le chantage affectif ne fonctionne que dans un brouillard qui s’étend juste au dessous du niveau de compréhension, comme la couche nuageuse que l’on observe en bas depuis la fenêtre d’un avion. Dès que l’on perd de l’altitude, on se trouve dans un tourbillon d’émotions qui empêche de voir clairement l’action du maître chanteur et ses propres réactions. Le discernement s’embrume.

Comme je l’ai indiqué dans l’introduction, ce brouillard est constitué de peur, d’obligation et de culpabilité, trois sentiments que tous les manipulateurs, quelle que soit leur méthode, visent à intensifier chez leur victime. Il envahit tout, désoriente et fait disparaître tout sauf le malaise persistant qu’il produit. Celui qui se trouve dans le brouillard du chantage affectif se demande désespérément comment il a pu en arriver là, comment s’y arracher et comment mettre fin à cet état insupportable.

Qui peut prétendre ne pas connaître ce trio de sentiments ? Chacun vit avec une myriade de peurs, grandes et petites. Tout individu a des obligations et, s’il est doté d’une conscience, il se rend compte des rapports d’interdépendance qui le relient à ceux qui l’entourent et de ses devoirs envers sa famille et son milieu social. Enfin, personne n’échappe entièrement aux sentiments de culpabilité :on rêve de pouvoir revenir en arrière pour annuler tel ou tel acte qui a fait mal à quelqu’un, ou on se reprocher d’avoir laissé en suspens des problèmes importants. Ces émotions sont une conséquence inéluctable de la vie en société, et la plupart des individus trouvent un équilibre dans lequel ils évitent de se laisser totalement dominer par elles.

 

Or, le maître chanteur augmente le volume au point de produire un son tellement assourdissant que sa victime consentirait à tout ou presque – y compris à des actes qui nuiraient manifestement à ses intérêts – pour revenir à un niveau sonore supportable. Les méthodes employées provoquent des réactions aussi automatiques que celle qui consiste à se boucher les oreilles dès qu’on entend hurler une sirène. On ne réfléchit pas, on ne fait que réagir, et c’est là la clé de la réussite du chantage affectif. Quand on subit des pressions de ce type, le délai entre l’apparition des symptômes et la première tentative pour y remédier devient négligeable.

Cette description pourrait faire penser qu’il s’agit d’une stratégie sciemment ourdie et mise en œuvre, alors qu’en réalité la plupart des maîtres chanteurs produisent leur brouillard sans en avoir conscience.

Toujours est-il qu’ils déclenchent de la sorte une invisible réaction en chaîne que l’ont ne peut espérer arrêter que si l’on en comprend le mécanisme. La meilleure façon d’acquérir cette compréhension est d’examiner à la loupe les trois composants du brouillard. Notons cependant que ce n’est que pour la commodité de l’analyse que j’aborde séparément ces sentiments, car, dans la pratique,  ils se chevauchent, se mêlent et se renforcent mutuellement. N’oublions pas non plus qu’il y a autant de nuances de peur, d’obligation et de culpabilité qu’il y a d’individus sur Terre, ce qui nous contraint à généraliser. Les mots et les actes qui suscitent ces sentiments chez vous peuvent différer de ceux que je présente dans le passage qui suit, mais les effets sont toujours les mêmes. Peu à peu, ils forment cette matrice de malaise qui incite à céder au chantage.

 

La peur

 

Le maître chanteur fonde ses stratégies – conscientes et inconscientes – sur les renseignements qu’il glane sur vos peurs. Il remarque les situations qui vous font fuir, qui vous rendent nerveux, ou qui provoquent une crispation de vos muscles. Non pas qu’il s’applique à prendre des notes et à la classer en vue d’une éventuelle exploitation ultérieure. Il s’agit en fait d’un mode normal et universel d’absorption de connaissance sur autrui. Dans le chantage affectif, la peur opère des transformations chez la manipulateur aussi (nous y reviendrons au chapitre 5). Disons, pour simplifier, que la crainte qu’il éprouve de ne pas obtenir  ce qu’il veut acquiert une telle intensité qu’elle rétrécit son champ visuel : il voit avec une netteté étonnante le résultat visé, mais il est incapable de détourner son regard de cet objectif suffisamment longtemps pour s’apercevoir de l’effet de ses actions sur sa victime.

A ce stade, l’information que le maître chanteur a engrangée sur vous tout au long de la relation se transforme en arme propre à imposer un marche qui se nourrit, de part et d’autre, de la peur. Les conditions énoncées ont été définies en fonction des craintes qui vous sont spécifiques. Si vous acceptez de lui donner satisfaction, il s’engage à renoncer (selon le cas) :

            A vous quitter

            A vous retirer son estime

            A vous priver de son amour

            A vous gronder

            A vous rendre malheureux

            A vous soumettre à un affrontement désagréable

            A vous renvoyer, etc…

 

Quels que soient les détails, ils découleront de la nature des peurs que vous avez manifestées. D’ailleurs, l’un des aspects les plus douloureux du chantage affectif est cette trahison de la confiance qui vous avait permis de vous ouvrir au point de dépasser le stade des relations superficielles avec le maître chanteur. Vous remarquerez, dans l’histoire qui suit, la capacité du maître chanteur à identifier les peurs dont l’exploitation lui garantit la réaction la plus forte.


Posté: 12:21, 12/05/2006 dans 3 Un brouillard a couper au couteau
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Un brouilllard à couper au couteau 2

La peur la plus fondamentale

 

La première rencontre avec la peur se produit dès la petite enfance, quand vous vous trouvez littéralement incapable de survivre sans la bienveillance de ceux qui s’occupent de vous. Cet état d’impuissance infantile crée une terreur de l’abandon dont certains ne se débarrassent jamais. L’être humain est un animal tribal pour qui la simple idée de perdre le soutien et l’affection de ceux qu’il aime devient vite insupportable. La peur d’être abandonné figure donc parmi les angoisses les plus puissantes, les plus envahissantes et les plus faciles à déclencher.

Elise, inspecteur des impôts approchant de la cinquantaine, se maria il y a 5 ans avec Jeff, menuisier de quelques années son cadet. Elle me consulta en raison de l’accumulation de toute une série de griefs et de rancoeurs à son égard, espérant trouver le moyen d’améliorer leur relation. Compte tenu du salaire élevé d’Elise, ils avaient décidé d’un commun accord que Jeff pourrait arrêter de travailler et s’occuper à temps plein de la fermette où ils habitaient. Or, cet arrangement s’est révélé être une source constante de conflits.

 

            *Notre relation n’est pas des plus équilibrées, avoue Elise. C’est moi qui fais bouillir la marmite et c’est lui qui mange. Il s’occupe, bien sûr, de la maison, des bêtes, du terrain, de moi, et c’est une situation qui me plait souvent, mais je serais beaucoup plus à l’aise s’il faisait un petit effort de recherche de travail. Le fait est que c’est moi qui apporte l’essentiel de notre revenu, alors que lui trouve toujours le moyen de le dépenser. Dès qu’il veut quelque chose, je cède.

Ces derniers temps, néanmoins, nous avons eu des disputes sur nos priorités et la gestion de notre argent. Il se met à bouder dès que nous ne tombons pas d’accord ou, plus précisément, que je ne lui donne pas raison. J’entends claquer la porte d’entrée, juste après sa voix qui m’annonce son intention de sortir. Il sait que je ne supporte pas de le voir s’éloigner ainsi, puisque je n’arrête pas de le suivre partout. Chaque fois qu’il quitte la pièce, j’ai presque l’impression d’être abandonnée. Après l’éclatement de mon premier mariage, j’avais surtout horreur de la solitude, de regagner tous les soirs une maison vide, et c’est une situation que je ne veux plus jamais vivre. J’en ai parlé à Jeff, et au départ il se montrait très compréhensif à l’égard de mon besoin de tendresse. C’est pourquoi cela m’angoisse de le vois se sauver de cette façon.

Ma première réaction est de penser qu’il est tellement fâché qu’il va me quitter. Intellectuellement, j’ai bien conscience de l’absurdité de cette crainte : en dépit de nos prises de bec, nous nous aimons profondément et je sais qu’il ne partira pas. Et pourtant, j’ai peur. Je ne peux pas m’empêcher de dire ce que j’ai sur le cœur, mais ces disputes sont en train de me rendre folle.

 

Elise qualifie la solitude de « trou noir », de « puit de déprime » qui l’engouffre. C’est ce trou noir qui l’effraie plus que tout autre chose et qui apparaît béant devant elle chaque fois que Jeff se retire.

 

            *Il y a eu une crise majeure lorsque son vieux camion a rendu l’âme et qu’il a commencé à faire des allusions à l’importance de le remplacer par un camion neuf. Il prétendait pouvoir en profiter  pour trouver des petits boulots dans les autres propriétés de la vallée. Quand je répondis que nous ne pouvions peut-être pas nous le permettre, il était ivre de colère. J’avais beau  détester ces prises de bec, je répétais que  nous n’en avions tout simplement pas les moyens. Au bout de quelques jours de chamailleries, il me reprocha de ne m’intéresser qu’à l’argent et de  faire peu de cas  de tous ses efforts pour me rendre la vie facile et agréable. Il ajouta que je l’apprécierais peut-être mieux si je ne le voyais plus pendant quelques temps. Sur ce il s’en alla et ne réapparut que quatre jours plus tard. J’étais malade d’inquiétude. J’ai été le retrouver chez son frère, où je l’ai supplié de revenir à la maison. Il me rétorqua qu’il ne le ferait que si je le respectais pour ce qu’il était et que je le montrais dans les faits.

 

Jeff réagit comme une bête blessée : humilié par les rappels constants de sa dépendance économique, il chercha à justifier, coûte que coûte, sa place dans leur relation. Il convient de souligner que, en dépit de toute l’évolution sociale accomplie ces dernières années, un couple comme celui de Jeff et Elise demeure l’exception. Ainsi, à l’instar de bien d’autres hommes dont la femme gagne plus qu’eux, Jeff se croyait dans une position précaire qu’il fallait légitimer et protéger Ils avaient décidé à deux de leur répartition des rôles, mais, aux yeux de Jeff, Elise remettait en cause cette décision chaque fois qu’il faisait une demande : soudain, elle ne semblait plus admettre son statut d’homme au foyer. Déstabilisé par cette douche écossaise, Jeff avait contre-attaqué afin de retrouver son équilibre.

De son côté, Elise était passée d’un mélange de perplexité et d’appréhension à un état d’affolement extrême. Les relations intimes réveillent souvent les peurs les plus terribles, car c’est là qu’on se sent le plus vulnérable. Même celui qui, dans tous les autres domaines de la vie fait preuve d’une grande compétence, risque de s’écrouler au premier signe de rejet de la part d’un amoureux.

 

            *Après tant de supplications, Jeff finit par rentrer à la maison, mais il ne disait pas grand-chose. Il y avait une telle tension dans l’air que je sentais que je devais vite faire quelque chose. Cela me rappelait mes parents : distants, froidement coléreux, faussement polis. J’avais toujours eu horreur de leur façon d’être et je m’étais juré que je n’aurais jamais une relation de ce type. J’ai donc du vaincre mes sentiments négatifs et me demander : « Qu’est ce qui compte le plus, Jeff ou l’argent ? »

 

Bientôt, Jeff se trouve au volant d’un camion neuf. S’y était-il attendu ? En tous cas, le fait de l’avoir obtenu lui donna l’impression d’avoir acquis une plus grande égalité dans leur vie de couple, et il savait par quel moyen il y était parvenu. Sans aller jusqu’à formuler explicitement une stratégie d’exploitation de la peur qu’avait Elise de le mettre en colère, de le plonger dans un silence renfrogné ou de le faire fuir, il prit donc l’habitude de jouer son atout dès qu’il estimait ne pas recevoir le traitement qu’il méritait. A partir de là, leur mariage fonctionna selon le modèle suivant : chaque fois que Jeff se repliait sur lui-même, Elise cédait. Jeff avait compris qu’il suffisait de l’inquiéter par sa mauvaise humeur pour lui arracher les concessions qu’il voulait. Il n’agissait ni par méchanceté, ni par cruauté. Il ne faisait qu’appliquer une méthode qui avait montré toute son efficacité.

Puisque le chantage de Jeff semble tourner autour de questions d’argent, Elise fait parfois l’effet d’une comptable maniaque qui inscrit ses sentiments sur un bilan afin d’éviter d’affronter la terreur du trou noir. Pis elle remâche ses problèmes de façon obsessionnelle en se disant : « je l’adore, mais je me demande si je n’irai pas mieux sans lui. Ne serait-ce pas une relation qui me coûte finalement trop cher ? Il est totalement dépendant de moi. »

C’est pourtant avec une plus grande réticence qu’elle évoque sa propre dépendance affective : « Comment pourrais-je envisager de le quitter et de recommencer avec quelqu’un d’autre ? J’ai trop peur de me retrouver dans cet état de déprime que j’avais vécu avant notre mariage. »

Je lui ai fait remarquer qu’elle n’en était pas là. Certes les questions économiques étaient sources de tension économiques étaient source de forte tensions entre eux, mais la peur d’Elise d’être abandonnée l’aveuglait à tel point qu’elle perdait tout objectivité dès que Jeff avait recours au chantage. Au lieu d’explorer les voies d’un compromis sain, elle paniquait, cessait de raisonner et capitulait, pleine de rancune.

La peur favorise une pensée manichéenne, voire catastrophiste. Elise était persuadée que, si elle tenait tête à Jeff, il l’abandonnerait. Du coup, elle se rendait prisonnière de ce dilemme : lui donner tout ce qu’il voulait, ou rompre avec lui, auquel cas elle se libèrerait certes du chantage affectif, mais au prix d’un retour dans le trou noir tant redouté. Je lui ai expliqué qu’elle avait  un troisième choix : nous allions nous concentrer ensemble sur l’aspect de leur relation qui leur posait problème à tous deux et essayer de soulager son angoisse de l’abandon.

 

La peur de la colère

 

La colère semble magnétiser la peur : tel un animal, elle la fait rapidement monter à la surface, en provoquant chez l’individu une réaction de lutte ou de fuite. La colère est une émotion que l’on a le plus grand mal à exprimer ou à vivre tranquillement, tant on l’assimile aux conflits, aux pertes, et même aux violences. Ce malaise a, il est vrai, un côté raisonnable et protecteur, puisqu’il incite à esquiver ou à fuir des explosions de colère qui risquent de dégénérer en agression physique. Mais, dans toutes les relations sauf les plus violentes, la colère n’est qu’une émotion parmi d’autres, ni bon ni mauvais en soi. Or, la plupart des individus ont accumulé une telle angoisse face à leur colère et à celle des autres qu’ils se trouvent handicapés lorsqu’il faut affronter le chantage affectif.

Cette émotion – à vrai dire, toute émotion « négative » - paraît si dangereuse qu’on en vient à la redouter sous quelque forme que ce soit, chez autrui ainsi que chez soi-même. Au fil des ans, il m’a été donné d’entendre des milliers de personnes avouer leur peur de se mettre en colère : elles risquaient, disaient-elles, de faire mal aux autres, de perdre la maîtrise d’elles-mêmes ou de s’effondrer totalement. De même, la moindre trace d’irritation dans la voix de quelqu’un d’autre éveille souvent la peur d’être rejeté, déconsidéré ou abandonné, voire, dans les cas les plus extrêmes, de subir des violences.

Jules, le concepteur de meubles que nous avons déjà rencontré se sent tellement acculé par l’hostilité de son père envers la femme qu’il aime qu’il en est tétanisé. « Il suffit, raconte-t-il, que j’évoque le sujet pour que son comportement change radicalement. Aussitôt, il se crispe et le volume de sa voix gagne 20 décibels. Lorsque je vois cette lueur noire dans ses yeux, et que j’entends tonner sa voix, je suis tout intimidé alors que je mesure 10 cm de plus que lui ! »

Les parents ont une capacité remarquable à réactiver les peurs infantiles de leurs enfants. « Quand j’étais petit, se rappelle Jules, mon père poussait de tels cris de rage que je craignais qu’il provoquent l’écroulement de la maison. Pour ridicule que cela puisse paraître, j’éprouve encore aujourd’hui la même peur chaque fois qu’il se montre mécontent, bien qu’il se soit radouci avec le temps. Je continue de réagir comme s’il était toujours cet être qui me terrorisait quand j’étais gosse. »

Les évènements et les sentiments ayant marqué l’enfance somnolent au fond de l’adulte, prêts à se ranimer en cas de stress et de conflit. Le côté adulte de la personne a beau savoir que les incidents redoutés remontent à une époque lointaine, son côté encore enfant les revit comme si c’était hier. Cette mémoire affective peut vous enfermer dans un mode de réaction fondé sur la terreur, même lorsqu’il n’y a rien dans la réalité présente pour le justifier.

 


Posté: 10:45, 12/05/2006 dans 3 Un brouillard a couper au couteau
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Un brouillard à couper au couteau 3

Des réflexes conditionnés

 

Il arrive qu’on réagisse au moindre soupçon d’un comportement que l’on fuit. « Mon père n’a qu’à rougir de colère et froncer les sourcils, dit Jules, pour me faire reculer. Il n’a même plus besoin de crier. »

C’est le physiologiste russe Ivan Pavlov qui a livré la démonstration classique de ce qu’on appelle les réflexes conditionnés. En étudiant le cycle de digestion chez les chiens, qui commence par la réponse naturelle de la salivation quand ceux-ci se trouvent en présence de nourriture, il a découvert que, s’il faisait tinter une clochette juste avant de leur donner à manger, les chiens finissaient par associer le son de la cloche à la nourriture et se mettre à saliver dès qu’ils l’entendaient, sans même qu’il fût besoin de présenter les aliments. C’est de façon analogue que, chez la victime de chantage affectif, toute expérience effrayante déclenche à l’avenir un réflexe conditionné.

Tel mari met à exécution sa menace de quitter sa femme en partant pour quelques temps ; tel adulte, agacé par le comportement de ses parents, cesse de leur parler pendant plusieurs jours ; telle femme s’énerve si fort avec son amie qu’elle se met à l’invectiver ; après la réconciliation, l’incident n’est pas pour autant oublié. Il se transforme en symbole de la douleur éprouvée, et le maître chanteur, dès qu’il l’évoque, ravive la peur originelle en exerçant suffisamment de pression pour s’assurer la capitulation de la victime.

Dans le cas de Jules, un regard courroucé de son père suffisait pour lui indiquer le parti qu’il fallait prendre : le mensonge. Tout en continuant de fréquenter Béatrice, il ferait semblant d’avoir rompu avec elle. Mais, pour opportune que paraisse cette solution, Jules allait payer cher son souci d’éviter de mécontenter son père. Car, comme le démontreront nombre des histoires relatées dans ce livre, il jouait à un jeu dangereux qu’on pourrait appeler « la paix à tout prix ». Quel fut le prix pour Jules ? Non seulement son amour propre en prit un coup, mais il dut supporter l’épreuve physique et psychologique de sentir monter le niveau de colère, tant au fond de lui-même que dans sa relation avec son père.

La peur s’épanouit dans l’obscurité, où, échappant à l’examen critique, elle s’empare néanmoins de l’imagination. Le corps et les parties les moins évoluées du cerveau l’interprètent comme un signal de fuite, et c’est souvent ce que l’on fait, en évitant la situation redoutée parce qu’on croit au fond de soi que la survie est à ce prix. Or, comme nous le verrons, le bien-être psychique dépend au contraire de l’aptitude à faire face à la source de ses angoisses les plus aiguës.

 

L’obligation

 

Quand on arrive à l’âge adulte, on possède déjà un ensemble de règles et de valeurs. On sait ce que l’on peut décider soi-même et ce pour quoi on doit se référer à des idéaux comme la fidélité, l’altruisme, ou l’abnégation. On adhère avec conviction à ces valeurs, que l’on considère comme le fruit de sa réflexion individuelle, alors qu’en réalité elles portent la marque de l’éducation familiale, religieuse ou sociale qu’on a reçue.

En général, les idées qu’on a sur le devoir et la responsabilité sont frappées au coin du bon sens, et elles constituent un socle éthique de la vie dont on ne saurait se passer. Mais beaucoup d’individus ont tellement de mal à tenir en équilibre leurs besoins et les obligations qu’ils estiment avoir envers autrui qu’ils pèchent par excès de devoir.

Le maître chanteur n’hésite pas à faire appel au sens du devoir de sa victime : il insiste sur les sacrifices qu’il a consentis pour elle, sur la dette qu’elle a envers lui, allant même parfois jusqu’à puiser dans des traditions sociales ou religieuses qui renforcent ce message.

 

            Une fille doit passer du temps avec sa mère.

            Je me tue au travail pour le bien de notre famille : tu pourrais au moins être à la maison quand je rentre le soir.

            Il faut respecter son père et lui obéir.

            Le patron a toujours raison.

            Je suis restée solidaire de toi pendant toute la période où tu étais en couple avec cet imbécile, Tout ce que je te demande, c’est de me prêter 10000 francs. Je suis quand même ta meilleure amie ! 

 

Dépassant les bornes de la réciprocité, le spécialiste du chantage affectif vous fait sentir qu’il vous incombe de céder à ses demander, que vous le vouliez ou non. Cette exigence suscite une confusion encore plus grande quand elle est formulée par une personne qui s’est montrée généreuse à votre égard. Mais l’amour et la bonne volonté peuvent facilement s’effacer dès lors que le rappel des dettes et des devoirs prend le dessus.

Une femme qui m’a consultée il y a plusieurs années reste pour moi l’exemple type de la victime de manipulations axées sur le sentiment d’obligation. Maria, administratrice d’hôpital de 47 ans, se caractérisait comme une personne toujours disponible pour les autres. Elle passait à 4 heures du matin chez une amie déprimée qui supportait mal la solitude, et elle ne ménageait pas ses efforts pour aider ceux qui l’entouraient, car faire don d’elle-même lui procurait une satisfaction profonde.

Son mari, chirurgien très réputé, a pleinement profité de cette qualité tout au long de leur mariage houleux. « J’appartiens à une génération, expliquait Maria, pour laquelle la tâche la plus importante que puisse accomplir une femme était de se marier, de faire des enfants et d’être une épouse dévouée, et c’est probablement en raison de cette vision que Paul m’a épousée. J’adore mon travail à l’hôpital, mais mon foyer constitue le centre de ma vie. J’ai fait un stage, il y a quelques temps, qui m’a appris une idée fondamentale : il suffit des efforts d’une seule personne pour maintenir une relation sur les rails. Dès lors qu’on se donne à fond, on peut surmonter toutes les épreuves de la vie. En tant que femme, je prends très au sérieux mes devoirs envers ma famille, et Paul en a parfaitement conscience. »

Des années durant, Paul a exploité ce sentiment d’obligation familiale, en soulignant – et peut-être en croyant sincèrement – que, en dépit de tout ce qu’on pouvait lui reprocher par ailleurs, il respectait à son tour ses engagements en subvenant largement aux besoins de sa famille.

 

            *Les gens nous prenaient pour le couple parfait. Or, ce dont ils ne se rendaient pas compte, c’est que Paul a toujours été un coureur de jupons. Avant notre mariage, il me racontait en long et en large ses conquêtes et se vantait du nombre de femmes qui soupiraient après lui ou qui lui couraient après. Je n’avais pas spécialement envie d’entendre sa chronique, mais cela me flattait de penser que, en ayant connu tant d’autre, il m’avait quand même choisie. Quelle naïveté !

Combien de maîtresses a-t-il eues depuis que nous sommes ensemble ? Je sais en tous cas qu’il y en a eu un certain nombre. Tous ces congrès dans des villes lointaines, ces soirées où il restait tard au travail, les incohérences fréquentes dans le récit qu’il m’en faisait, son indifférence croissante à mon égard : les indices ne manquaient pas. Puis je commençai à recevoir des appels téléphoniques d’ « amis » qui prétendaient l’avoir vu en compagnie d’autres femmes. Si je pressentais que ces allégations n’étaient pas sans fondements, il me fallut néanmoins longtemps avant de pouvoir lui demander des comptes. Une foule d’éléments contradictoires se bousculaient dans ma tête. J’estimais lui être redevable de toutes ces années de travail acharné pour notre travail.

 « Depuis des années, je m’échine au travail, et me sacrifie pour ma famille. Il y a eu des tas d’occasions où j’aurais préféré ne pas rester tard à l’hôpital, mais je l’ai fait pour toi, et voilà que tu me le reproches ! Comment peux-tu envisager de me quitter et de détruire notre famille ? Veux-tu que les enfants sombrent dans la délinquance du fait qu’ils ne voient jamais leur père ? Ouvre les yeux et compare ta situation avec celle des autres femmes ! Je n’arrive pas à croire que tu mésestimes tous les efforts qu’il a fallu pour obtenir le bien-être qui est aujourd’hui le nôtre. » Quand il eut fini, je m’étais rangée à son point de vue : je lui devais effectivement confiance et dévouement. Et puis il y a les gosses, que j’aime si fort. Comment pouvais-je les séparer de leur papa adoré ? Comment pouvais-je faire éclater notre famille ?

Paul me posa alors les mains sur les épaules et me souffla à l’oreille : « Allez, mets cette robe noire qui me plaît tant. Je t’emmène au restaurant. Mais je ne veux plus jamais entendre le mot divorce dans ta bouche. Tout cela, ce ne sont que des racontars qui devraient te laisser de marbre. » Dans mon désarroi, je me forçais à sourire et, enfilant ma robe noire, sortis dîner avec lui comme s’il ne s’était rien passé.


Posté: 12:04, 11/05/2006 dans 3 Un brouillard a couper au couteau
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Un brouilllard à couper au couteau 5

La Culpabilité

 

La culpabilité est un élément indispensable de la vie de tout être doué de sensibilité et du sens des responsabilités. Il s’agit d’un outil de la conscience qui, sans sa forme non pervertie, enregistre le malaise et les remords que l’on éprouve quand on a agi en contradiction avec sa morale, qu’elle soit personnelle ou commune à tout un milieu social. La culpabilité vous permet de garder votre boussole éthique en était de marche : étant pénible, elle accapare votre attention jusqu’à ce que vous preniez des mesures pour la soulager. Puis, pour ne plus la subir à nouveau, vous cherchez à éviter de faire du mal à autrui.

On a confiance en cet indicateur du comportement. On croit que, dès que l’aiguille entre dans la zone rouge (autrement dit, qu’on se sent coupable), c’est parce qu’on a enfreint les règles auxquelles on s’était astreint. Parfois en effet, il en est ainsi, et les sentiments de culpabilité traduisent alors une réaction normale et justifié à un acte méchant, illégal, cruel  ou malhonnête que l’on a commis.

Si ces sentiments font partie de la trame de la vie de tout individu qui a une conscience, ils peuvent malheureusement l’induire en erreur quant à l’impact de ses actions. Tel un système d’alarme trop sensible qui, au lieu d’alerter le propriétaire d’une voiture en cas de tentative de vol, se déclenche chaque fois qu’un camion passe à proximité, les capteurs de « culpabilité » risquent de se dérégler. On ressent alors non seulement cette culpabilité légitimes dont je viens de parler, mais aussi ce que j’appelle la culpabilité imméritée.

Dans ce cas, les remords qui naissent n’ont plus grand-chose à voir avec l’identification et la correction de comportements nuisibles. Arme de choix dans l’arsenal du maître chanteur, la culpabilité imméritée comporte une puissante charge de reproches, remises en cause et de mortification de soi. Disons, pour simplifier, que l’enchaînement qui aboutit à la culpabilité imméritée est le suivant :

1.      Vous agissez

2.      L’autre personne se vexe

3.      vous vous estimez responsable de cette réaction, qu’elle soit la conséquence de votre comportement ou non

4.      vous vous sentez coupable

5.      vous êtes prêt à tout pour faire réparation, et, par là même, apaise vos remords.

 

Par exemple

 

1.      vous informez une amie que vous ne pourrez pas l’acccompagner au cinéma ce soir

2.      elle se vexe

3.      vous vous jugez responsable de sa réaction

4.      vous vous sentez terriblement coupable, pis, votre estime de vous dégringole.

5.       vous annulez vos projets pour la soirée afin de pouvoir rejoindre votre amie au cinéma. Soudain, elle va mieux, et vous aussi.

 

La culpabilité imméritée n’a rien à voir avec le mal que l’on aurait fait à autrui : elle a tout à voir avec la conviction que l’on a de lui en avoir fait. Le maître chanteur vous incite à assumer l’entière responsabilité de ses griefs et de ses malheurs. Il s’attache à reprogrammer les mécanismes de la culpabilité justifiée pour construire un système dont les voyants clignotent en permanence : COUPABLE, COUPABLE, COUPABLE.

 

C’est un système d’une efficacité redoutable : compte tenu du désir de chacun de se considérer comme un être foncièrement bon, la culpabilité qu’instille le maître chanteur à ses victimes mine cette image positive qu’elles cherchent à se faire d’elles-mêmes. S’estimant responsables de sa souffrance, elles le croient volontiers quand il affirme qu’en refusant de satisfaire ses exigences, sa victime les aggrave.

 

L’objet du jeu : rejeter la responsabilité sur l’autre

 

L’un des moyens les plus rapides qu’a le maître chanteur de fabriquer de la culpabilité imméritée est de rejeter sciemment sur l’autre la responsabilité de toutes les difficultés qu’il rencontre. Le dispositif de culpabilité se déclenche pour ainsi dire automatiquement lorsque quelqu’un vous reproche de lui avoir nui, que l’accusation soit justifiée ou non. Dans certains cas, certes, on réussit à court-circuiter la manœuvre du fait qu’on constate l’écart entre reproche et réalité, mais il arrive aussi quel l’on demande tout d’abord pardon, en reportant à plus tard, voire aux calendes grecques, le contrôle des allégations formulées.

Celui qui a recours au chantage affectif est comme le colporteur d’autrefois, à cette différence près que son boniment vise non pas à amener l’autre à acheter un produit, mais à lui faire accepter des reproches. Les détails varient d’une situation à l’autre, mais l’argument de vente, bien que souvent tacite et dissimulé, ne change guère : « c’est ta faute. »

Tel est l’appât destiné à accrocher le chaland.

 

            Je suis de mauvaise humeur (et c’est ta faute)

            J’ai un rhume carabiné (et c’est ta faute)

            Je bois trop, j’en conviens (et c’est ta faute)

            J’ai eu une mauvaise journée au travail (et c’est ta faute)

 

Lorsqu’on lit cette liste, la technique de vente employée paraît certes absurde, la plupart de ces doléances n’étant manifestement pas attribuables au « client ». Hélas ! Nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à reconnaître la nature véritable de ces messages brouillés, car ils ont tendance à se croire responsables chaque fois qu’un être cher se montre triste ou contrarié. Or, le maître chanteur n’est que trop content de rejeter cette responsabilité sur sa victime et de dégager la sienne. Dès lors qu’on achète le produit, les vannes de la culpabilité s’ouvrent toute grandes : on a un besoin urgent du soulagement que donne la capitulation aux exigences du maître chanteur.

 

L’enchevêtrement

 

Il est impossible, au départ, de démêler les sentiments qui alimentent le brouillard du chantage affectif. (peur, obligation, culpabilité). Dès que l’un d’eux pointe le bout de son nez, on peut gager que les deux autres ne sont pas loin.

Dans le cas de Maria, par exemple, obligation et culpabilité étaient inextricables. Rares sont ceux qui ne se sentent pas un tant soit peu coupables lorsqu’ils ont l’impression d’avoir failli à leur devoir, et Maria ne faisait pas exception à la règle.

 

            *Paul s’acharnait à me répéter que je porterais l’entière responsabilité de tout séparation, raconta-t-elle. Au cours de mes longues nuits d’insomnie, je m’imaginais avec horreur les conséquences qu’aurait mon échec comme épouse et comme mère. Du coup, je fus longtemps paralysée de culpabilité. Je ne supportais pas l’idée de décevoir les gosses, me disant qu’ils ne méritaient pas d’avoir leur vie saccagée de cette manière. La simple idée de contribuer à l’éclatement de ma famille effaçait tout souvenir des choses positives que j’avais réussi à faire. J’arrivais à peine à prononcer le mot divorce, tant je me sentais égoïste.

 

Encore une fois, Maria avait mis ses besoins à elle en dernière place, et Paul savait pouvoir compter sur cette disposition. La rancune parfaitement légitime qu’elle éprouvait envers lui était donc éclipsée par ses sentiments croissants de culpabilité.

Nombreux sont ceux qui, comme Maria, font contre mauvaise fortune bon cœur malgré les attaques culpabilisantes qu’ils subissent. Le problème, c’est que le ressentiment et même le dégoût de soi qui couvent au fond d’eux finissent par avoir un effet corrosif. Sans plaisir, sans complicité, sans intimité authentique, la relation qui ressemblait à un mariage ou à une amitié se révèle entièrement creuse.


Posté: 11:02, 10/05/2006 dans 3 Un brouillard a couper au couteau
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Un brouilllard à couper au couteau 6

Pas de prescription

 

A partir du moment où le maître chanteur constate que la culpabilité de sa victime peut le servir, la question du temps perd tout importance. Il ne trouve pas d’incident récent qui se prête à son entreprise de manipulation ? Un évènement lointain fera parfaitement l’affaire ! Il n’y a pas  de délai au-delà duquel on considère  que la culpabilité diminue ou que toutes les réparations ont été payées. La victime du chantage affectif découvre que, indépendamment de la nature ou de la gravité de son « crime », réel ou imaginaire, il n’y a pas prescription. La peine demeure à jamais exécutable.

Karine, l’infirmière que nous avons rencontrée au chapitre 2, a longtemps vécu dans un épais brouillard habilement créé par sa fille Mélanie, qui ne lui avait jamais permis d’oublier une évènement de son passé.

 

            *Toute l’histoire remonte très loin, dit Karine. Mon mari, le père de Mélanie, mourut dans un accident de voiture. Mélanie, qui était toute petite, était avec nous et en sortit avec des lésions importantes, notamment au visage. Je lui offris une chirurgie esthétique qui a donné de bons résultats, mais elle éprouve toujours une certaine gêne en raison de quelques cicatrices qu’elle porte sur le front. Bien sûr, je lui payai aussi des années de psychothérapie, car je savais combien elle avait souffert de l’expérience.

Je mis longtemps pour vaincre mes sentiments de culpabilité concernant cet accident. Tout en me rendant compte que ç’avait été la faute de l’autre automobiliste, je n’arrêtais pas de me dire des choses du genre : « Si seulement nous avions pris une autre rue. » ou : « Si seulement nous avions attendu le lendemain pour partir, comme l’avait proposé mon mari. » De son côté, Mélanie a sa version à elle de ma responsabilité dans l’affaire. Elle ne manque pas une occasion de me répéter que nous étions partis en vacances parce que moi, j’affirmais avoir besoin d’un peu de repos. Si je n’avais pas été obsédée par mes besoins et mes envies, me disait-elle, notre voiture se serait trouvée ailleurs au moment de l’accident et nous serions tous sains et saufs. C’est évidemment irrationnel, mais ces reproches renforcent ceux que je me fais moi-même. Résultat : je finis par céder à toutes les exigences de ma fille.

 

Karine avait beau essayer d’apaiser ses remords, Mélanie ne la laissait jamais oublier longtemps sa culpabilité. De même que toutes les victimes du chantage affectif, Karine a découvert qu’il ne suffit pas de capituler une ou deux fois pour mettre fin au chantage. On ne parvient de la sorte qu’à une surenchère dans les demandes.

 

            *Quelques fois, dit Karine, je me demande si je suis condamnée à une vie entière de pénitence. Car, en dépit de tous mes efforts pour aider Mélanie, rien n’y fait. Je sais que je ne porte pas la responsabilité de ses malheurs, mais toute l’histoire semble se résumer à ceci : un soir, un salaud d’ivrogne nous est rentré dedans.

 

Des sentiments de culpabilité se confondent, chez Karine,  avec sa conviction d’avoir des obligations envers sa fille. Cet enchevêtrement prend la forme d’une dette inextinguible : Karine se sentira à jamais tenue d’expier la souffrance de Mélanie, dont elle n’était pourtant pas responsable. Tant qu’elle ne comprendra pas les ressorts de leur relation, elle continuera de capituler dans le vain espoir de compenser ainsi la peine de sa fille.

 

Quand la culpabilité justifiée s’emballe.

 

Même dans les cas de culpabilité justifiée, le maître chanteur refuse de permettre à sa victime d’oublier sa faute ou aux remords de remplir leur office de correcteur du comportement, de guide pour l’avenir. Robert, le juriste dont nous avons vu l’histoire au chapitre 1, savait avoir abusé de la confiance de Stéphanie en la trompant avec une autre femme. Aussi voulait-il désespérément se rattraper et l’aider à cicatriser sa blessure. Mais celle-ci était si profonde que Stéphanie s’obstinait à lui rappeler son offense. Du coup, Robert devait supporter une culpabilité durable, tous azimuts et injustifiée.

 

            *Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus pour me racheter, me dit-il. Je dois travailler : pas question donc de passer tout mon temps à la rassurer. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’il faudrait pour lui redonner un sentiment de sécurité, et elle ne m’éclaire pas non plus sur ce point. Mais elle refuse toujours de me pardonner. Comme je l’ai fait souffrir, elle est décidée à m’infliger une souffrance au moins équivalente. Même les malfaiteurs finissent par sortir de prison, nom d’une pipe ! Mais moi, j’ai l’impression d’avoir été condamné à perpétuité, sans perspective de libération conditionnelle.

 

Pour légitime que fussent sa colère et son dépit, Stéphanie figeait leur relation au stade de la rancune du fait qu’elle exploitait les remords de Robert pour prendre le dessus. Tant que la culpabilité dominait leurs rapports, il n’y avait aucune chance d’apaisement. Il a fallu d’abord qu’ils acquièrent tous les deux une meilleure compréhension de ce sentiment explosif : jusque là, ni l’un ni l’autre ne pouvait sortir du cycle infernal du chantage qui bloquait l’évolution de leur mariage.

La culpabilité est la bombe à neutrons du maître chanteur. Si elle ne détruit pas forcément la relation, elle ronge inexorablement la confiance et l’intimité qui, d’ordinaire, donnent envie d’y rester.

 

Pour sortir du brouillard

 

Il y a quelques années, je vivais dans une région côtière où, plusieurs fois par an, un épais brouillard arrive en fin de journée et ne se dissipe que le lendemain matin. Un soir où je rentrais tard du travail en voiture, il était tellement dense qu’il me fallut une attention extrême juste pour me repérer dans mon propre quartier. Quel ne fut pas mon soulagement lorsque j’atteignis enfin ma rue et ma maison ! Or, inexplicablement, l’ouverture automatique de la porte du garage ne fonctionna pas. Ce n’est qu’en descendant pour découvrir la raison de cette panne que je me rendis compte que j’avais engagé ma voiture dans l’allée menant au garage de mes voisins.

Mon expérience ressemble en tous points à celle de l’individu perdu dans le brouillard du chantage affectif. Même s’il se trouve dans une relation ou dans une situation qu’il estime parfaitement connaître, la confusion que crée le maître chanteur est suffisamment grande pour le désorienter.

Aussi longtemps qu’un tel brouillard enveloppe votre vie, il vous prive de stabilité affective. Il détruit tout sens de la mesure, fausse votre histoire personnelle et trouble votre compréhension des évènements. Court-circuitant la pensée rationnelle, le brouillard du chantage affectif vise directement vos réflexes conditionnés. Soudain, vous vous trouvez au tapis, sans même avoir vu le coup venir. Résultat du combat : 100 points pour le maître chanteur, 0 pour la victime.


Posté: 12:30, 10/05/2006 dans 3 Un brouillard a couper au couteau
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