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Le chantage affectif

Description

le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France. Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter. Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....


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0 Introduction
1 Chantage Affectif - le diagnostic
11 Quand le brouillard se dissipe
2 Les quatre faces du chantage
3 Un brouillard a couper au couteau
4 Les ficelles du metier
5 Le monde interieur du maitre chanteur
6 Un jeu qui se joue a deux
7 L impact du chantage
8 Les preliminaires
91 Votre strategie
92 L heure des decisions
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Quatre faces du chantage 1

« Si tu m’aimais vraiment… »

« Attention, si tu me quittes, je vais… »

« Je pourrais tellement te faciliter la vie si seulement… »

Ces trois phrases sont autant de moyens qu’offre le langage du chantage pour émettre une exigence. Elles révèlent cependant des différences importantes, puisque chacune d’elles incarne un mode de chantage bien particulier. Lorsqu’on se penche sur le sujet, on découvre qu’un phénomène que l’on croyait unique présente en fait quatre ramifications aussi distinctes que les bandes de couleur qui apparaissent quand on projette un faisceau lumineux sur un prisme.

Les bourreaux, ceux qui vous font savoir exactement ce qu’ils veulent – et les conséquences que vous aurez à supporter si vous n’obtempérez pas – sont les maîtres chanteurs les plus flagrants. Qu’ils s’expriment agressivement ou qu’ils bouent en silence, ils dirigent toujours contre l’autre la rage qu’ils éprouvent quand ils sont contrariés. Les flagellants, qui constituent la deuxième catégorie, retournent leurs menaces contre eux-mêmes et insistent lourdement sur la souffrance qu’ils éprouveront si on ne leur cède pas. Les martyrs excellent pour leur part dans l’art de culpabiliser. Ils vous obligent souvent à deviner leurs désirs et concluent infailliblement que c’est à vous de faire en sorte qu’ils obtiennent satisfaction. Enfin, les marchands de faux espoirs soumettent leur victime à une série d’épreuves, en faisant miroiter quelque bonheur futur en échange des concessions exigées.

Chacune de ces figures manie un langage différent et donne une saveur particulière aux exigences, aux menaces et aux remontrances dont elle use pour s’imposer. D’où la difficulté d’identifier comme tel le chantage affectif, y compris quand on se fait fort d’en connaître les principales manifestations. Celui qui croit que tous les oiseaux ressemblent à l’aigle sera peut-être bouleversé d’apprendre que le cygne qui vient d’apparaître lui aussi à cette classe d’animaux. C’est une dissonance cognitive du même ordre qui se produit lorsqu’une forme inattendue de chantage affectif surgit dans votre vie.

Mais, dès lors que l’on comprend les quatre faces de ce phénomène, on peut commencer à repérer ses signes avant-coureurs dans le comportement de l’autre et à mettre sur pied un système de première alerte permettant de prévoir le chantage affectif, de s’y préparer et même de le tuer dans l’œuf.

 

Le bourreau

 

Si je commence cette introduction au quatuor du chantage par son représentant le plus flagrant, ce n’est pas parce qu’il s’agit de la catégorie la plus courante, mais tout simplement parce que c’est la plus évidente. Il n’est guère possible de se tromper de diagnostic, car le bourreau se fâche dès qu’il perçoit la même résistance. Il peut exprimer agressivement sa colère en proférant des menaces ouvertes – je le désigne alors sous le noms de bourreau actif – ou en laissant discrètement filtrer la furie qui couve sous les cendres. Mais, indépendamment de ces différences, tous les bourreaux visent à instaurer des rapports de force totalement déséquilibrés. « On le fera à ma façon ou on ne le fera pas. » : telle semble être leur devise. Quels que soient vos sentiments et vos besoins, le bourreau y passe outre. Il les annule et vous avec.

 

Le bourreau actif

 

« Si tu te remets à travailler, je te quitte »

« Si tu refuses de reprendre l’entreprise, je te déshérite. »

« Si tu demandes le divorce, tu ne reverras plus jamais les enfants. »

« Si vous n’acceptez pas de faire des heures supplémentaires cette semaine, vous pouvez faire une croix sur votre promotion. »

Voilà des mots non seulement forts, mais aussi effrayants. Surtout, ils ont une redoutable efficacité, car ils présentent un tableau on ne peut plus parlant des conséquences qui vous attendent en cas d’insoumission.

Le bourreau est capable de vous gâcher la vie ou, à tout le moins, de la rendre bien désagréable. Il n’a pas forcément conscience de l’impact de ses propos ou de la fréquences de ses menaces. Même s’il se montre tout à fait charmant pendant les périodes d’accalmie et qu’il ne met pas à exécution la totalité de ses menaces, celles-ci sont suffisamment graves pour garantir que vous vivrez dans la crainte permanente.

Elisabeth, une femme mince aux yeux noirs et à la voix douce, m’a consultée, à l’instar de tant d’autres femmes au fil des ans, dans l’espoir de déterminer s’il restait quelque chose de récupérable dans ce bel amour qui s’était transformé peu à peu en mariage froid et hostile. A l’âge d’un peu plus de 20 ans, elle avait fait la connaissance de Marc au cours d’un stage de formation pour commerciaux en informatique. Collaborant avec lui sur un projet, elle avait pu apprécier son ascendant naturel sur les autres et son aptitude à identifier d’amblée le cœur de n’importe quel problème. Qu’il fût beau garçon ne gâchait rien.

 

            *Au départ, Marc me paraissait tout simplement génial, raconta-t-elle. Il était attentionné, sérieux et nous vivions des moments très agréables qui n’ont pas entièrement disparu. C’est pour cela qu’il m’a fallu si longtemps pour découvrir sa manie de tout diriger. Après un an de mariage, je me suis trouvée enceinte de nos jumeaux. Les routines et les exigences de la maternité sont alors très vite devenues le centre de ma vie. Par la suite, quand les jumeaux ont commencé l’école, je me suis dit que c’était le moment de reprendre ma formation, d’autant que, dans notre métier, celui qui ne se perfectionne pas est vite dépassé par les évènements. Or, Marc estime que la place d’une mère de jeunes enfants est au foyer, point à la ligne. Chaque fois que je le sonde sur les différents modes de garde et leur coût, il m’envoie promener.

J’ai senti monter en moi une telle frustration que j’ai fini par lâcher que je n’étais plus sûre de vouloir rester sa femme. C’est à partir de là que tout a basculé, et sérieusement. Il m’a annoncé que, si je le quitte, il me laissera sans un centime. On aurait dit un parfait inconnu. « Tu aimes à vivre dans cette belle maison, n’est ce pas ? » demanda-t-il. « Ton mode de vie te plaît, non ? Eh bien, si tu t’avises même de faire le premier pas dans le sens du divorce, je ferai en sorte que tu te retrouves SDF. Et quand mon avocat en aura fini avec toi, tu n’auras plus jamais le droit de t’approcher des enfants. Oublie donc cette histoire de divorce et conduis-toi comme il faut. » Comme j’ignore si c’est du bluff ou si, au contraire il irait jusqu’au bout, j’ai préféré charger mon avocat d’arrêter la procédure de divorce. Dans l’état actuel des choses, je ressens une haine terrible pour Marc, et je ne sais pas du tout quoi faire.

 

Comme Elisabeth l’a découvert à ses dépens, il n’y a pas de terrain plus fertile à l’action du bourreau actif que les conflits de couple. Les maîtres chanteurs sont, selon toute probabilité, les individus comme Marc qui, dans un moment de stress et de souffrance particulièrement éprouvant, menacent de rendre la vie de leur victime encore plus insupportable en lui coupant les vivre ou en lui interdisant tout contact avec les enfants. Et qui y ajoutent tout autre supplice qui leur passe par la tête.

Inéluctablement, la victime se trouve entre Charybde et Scylla : si elle résiste, elle court le risque de voir le bourreau mettre ses menaces à exécution alors que, si elle capitule ou, à tout le moins, cherche à gagner un répit, elle finit submergée dans un océan de rage envers le bourreau pour l’avoir enfermée dans une telle prison, mais aussi contre elle-même pour n’avoir pas eu le courage de se défendre.


Posté: 03:48, 9/05/2006 dans 2 Les quatre faces du chantage
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Quatre faces du chantage 2

Retour involontaire à l’enfance.

 

On ne s’étonnera pas d’apprendre que bon nombre de ceux qui maîtrisent le mieux l’art de transformer des adultes par ailleurs parfaitement capables en enfant sont… des parents. Certains éprouvent le besoin d’affirmer leur influence sur leurs enfants longtemps après que ceux-ci ont quitté le nid. Ils estiment avoir le droit et le devoir de dicter le choix d’un conjoint, la façon d’éduquer les enfants, le lieu de leur domicile et même leur mode de vie ou leur façon de penser. Pour mener à bien cette entreprise, ils disposent d’un pouvoir énorme qui se nourrit de l’attachement de leurs enfants et de la peur qu’ont ces derniers de les mécontenter. Peur qui ne peut que redoubler quand les parents agitent leur testament ou font miroiter quelque récompense pécuniaire afin de mieux asseoir leur autorité ou de s’assurer l’obéissance de leurs enfants déjà adultes.

Jules, concepteur de meubles de 32 ans, a rencontré la femme de sa vie, Béatrice. Depuis, il nage dans le bonheur. Seule ombre au tableau, son père.

 

            *Mon père, explique Jules, a toujours été très croyant et, dans notre famille, tout le monde se marie à l’église. Manque de bol, je suis tombé amoureux d’une juive dont j’ai fait la connaissance au gymnase. Si je l’épouse, mon père menace de ne plus être cosignataire de mon activité et dont tous mes projets dépendent, et de m’exclure de son testament. Résultat : je ne peux pas emmener Béatrice chez mes parents, ni même l’évoquer. C’est franchement grotesque. Cela ne sert à rien d’en parler à mon père : chaque fois que j’essaie, il annonce que le sujet est clos et quitte aussitôt la pièce. J’en viens à me poser plusieurs questions : peut-on m’acheter ? A quel prix consentirais-je à vendre mon âme ? Dois-je renoncer à voir mes parents, ou vaut-il mieux continuer à leur mentir en faisant semblant de ne pas avoir de relation sérieuse avec Béatrice ? Toute cette histoire est en train de me ronger. Elle ne se réduit pas non plus à une affaire d’argent. J’ai toujours été très attaché à ma famille mais, en ce moment, je ne peux pas rentrer à la maison sans mentir. J’ai trop peur des conséquences.

 

Nombre de parents bourreaux contraignent leur enfant à choisir entre eux et d’autres personnes qui lui sont chères et, de ce fait, créent une situation dans laquelle tout choix sera vécu comme une trahison. Pour sa part, l’enfant s’accroche parfois au fantasme que, si seulement il se débarrassait de celui ou de celle qui n’a pas l’heur de plaire aux parents, il parviendrait à restaurer l’harmonie perdue de la famille et à rencontrer par la suite un parti enfin acceptable. J’insiste sur le mot « fantasme », car les parents qui ont recours à des chantages trouveront inévitablement à redire aux choix de leur enfant, en qui ils voient une menace pour leur pouvoir.

Jules s’est mis en quatre pour apaiser son père, tout en cherchant à sauvegarder ce qu’il voulait lui-même. Il avait beau tourner la question dans tous les sens, il ne voyait aucune solution qui ne compromettait pas son intégrité. Il pouvait certes céder à son père, mais cette option était exclue d’avance, puisqu’il n’avait aucune intention de rompre avec Béatrice, ou feindre la soumission, auquel cas il devrait fonder sa vie sur une mystification.

Lorsqu’on se croit obligé d’éviter à tout prix la colère du bourreau et ses méthodes de manipulation agressives, on se découvre quelques fois capables de comportements – mensonges, secrets, dissimulations -  auxquels on se livre pour maintenir l’illusion de docilité. Ainsi, aux reproches qu’on se fait de sa lâcheté face au chantage s’ajour le sentiment humiliant de se conduire en adolescent sournois et de fouler aux pieds ses propres valeurs.

 

Des silences parlants

 

Le bourreau n’a pourtant pas besoin d’être éloquent, ni même de prononcer un seul mot, pour faire passer son message. En effet, le boudeur silencieux qui s’abrite derrière un mur de colère non déclarée peut se révéler largement aussi redoutable que le maître chanteur agressif dont nous avons vu déjà quelques spécimens.

Patrick, l’auteur-compositeur que nous avons rencontré au chapitre précédent, s’est démasqué comme bourreau taciturne peu de temps après son installation chez Hélène. Le récit que celle-ci m’a fait des pressions qu’elle a subies illustre à merveille cette catégorie de chantage affectif.

 

            *Je ne sais plus quoi faire, me confia-t-elle un jour. Quant Patrick n’est pas content de moi, il se referme totalement et je le sens inaccessible. Il refuse de parler de son mécontentement. L’autre soir, je suis rentrée avec un mal de tête carabiné. Non seulement mes cours avaient été exténuants, mais le chef de mon département me demandait de lui rédiger d’urgence un rapport sur nos besoins en personnel pour qu’il puisse l’adjoindre au budget qu’il devait soumettre. Patrick avait préparé le dîner et me réserva un accueil digne d’une reine. Je fus très touchée par sa gentillesse et sa galanterie. Puis, quand il commença un peu plus tard à me couvrir de câlins sur le canapé, je compris qu’il avait envie de faire l’amour. Normalement j’en aurais été ravie, mais j’avais encore l’impression que ma tête allait exploser, et je continuais à penser à tout le travail qu’il me restait à faire, bref, ce n’était vraiment pas le moment. J’essayai de lui faire comprendre avec délicatesse, en l’assurant que ce n’était que partie remise, mais il le prit très mal. Sans un mot, il serra les dents me lança un de ses fameux regards noirs et s’en alla. Avant que je puisse me retourner, la porte de la pièce voisine claqua et j’entendis le son de la chaîne stéréo à plein volume.

 

Le mutisme dur et froid d’un bourreau de ce type est si insupportable que certaines victimes sont prètes à vendre leur âme pour y mettre fin. « dis quelque chose » implorent-elles. « crie si tu veux, tout serait préférable à ton silence ! » En général, plus on supplie le boudeur d’exprimer sa mauvaise humeur, plus il se replie sur lui-même, effrayé devant la perspective de devoir affronter l’autre ou sa propre colère.

 

            *J’ai culpabilisé à mort, poursuivi Hélène. Patrick avait été un séducteur de rêve, et moi, j’avais réagi si froidement. Je le rejoignis donc dans la pièce d’à côté et cherchai à dialoguer. Il me regarda sans réellement me voir, puis il dit : « Ne me parle pas. » Il fallait faire quelque chose, et vite. Enfilant ma chemise de nuit la plus affriolante, je retournai auprès de lui, le pris dans mes bras et lui dis combien je regrettai mon comportement envers lui. Et là, tout de suite, nous avons fait l’amour. Cela peut paraître osé ou excitant, mais je vous assure que, pour moi, il n’en était rien. Mon mal de tête ne s’était toujours pas calmé, et j’étais totalement à cran. C’était affreux, mais j’avais un très grand désir de briser ce mur de silence auquel je m’étais heurté déjà tant de fois, et je n’ai trouvé que ça.

 

Le bourreau taciturne se protège derrière une façade si impénétrable qu’elle lui permet de renvoyer sur ses victimes l’entière responsabilité de ses sentiments. Comme Hélène, celles-ci connaissent une agitation permanente. Elles perçoivent la colère qui monte chez l’autre et s’en savent la cible. Dans cette cocotte minute de stress et de tension, le moyen le plus rapide de réduire la pression est de céder.

 

La double peine

 

Lorsqu’on se trouve dans une relation double – une histoire d’amour avec son supérieur hiérarchique, une association d’affaire avec son meilleur ami ou un parent, les possibilités de chantage augmentent de façon exponentielle. Certains bourreaux n’hésitent pas, hélas, à faire déborder les conflits de l’une des deux situations sur l’autre.

Sophie, une jeune femme ravissante et ambitieuse de 28 ans était dans un état d’agitation extrême quand elle franchit pour la première fois la porte de mon cabinet. Elle cherchait à mettre fin à sa relation amoureuse avec son chef. Cette cinéphile avait commencé comme secrétaire dans une entreprise d’effets spéciaux, où elle fut rapidement promue assistante du bouillonnant patron, réalisateur de 52 ans. Avec Charles, elle partageait notamment une passion pour le cinéma muet et l’art moderne. Flattée de se sentir prise au sérieux, elle appréciait leurs discussions stimulantes. Qui plus est, la volonté de Charles de la mettre dans le secret des aspects les plus cachés de son activité ne pouvait que renforcer leur complicité. Il la préparait depuis plusieurs mois pour le poste de responsable de production, qui lui donnerait la possibilité de participer aux réunions avec la clientèle et d’influencer l’orientation de l’entreprise.

Les amis de la jeune femme lui avaient déconseillé de se lancer dans une relation intime avec son patron, d’autant qu’il était marié. Mais elle trouvait Charles plus intéressant que les hommes de son âge et, si elle n’avait pas eu le coup de foudre, les longues heures passées ensemble dans un travail très prenant avaient peu à peu donné naissance à un désir de plus en plus fort qui avait fini par déboucher sur une intense passion amoureuse.

 

            *Oui, je sais bien la règle n°1, c’est de ne jamais avoir de liaison avec votre patron, m’a dit Sophie. Mais Charles est quelqu’un d’exceptionnel. Aucun autre homme n’a réussi à me fasciner autant que lui. Je suis sidérée par sa vivacité d’esprit et sa grande expérience du monde. Il a tellement de choses à m’apprendre, et j’ai l’impression qu’il me considère comme sa meilleure élève. J’adore la complicité et l’intimité de notre relation. Je sais en plus que nous avons la même vision de l’avenir pour l’entreprise. Il ne peut pas parler de son travail avec sa femme, qui est constamment perdue dans les brumes de l’alcool. Même avant le début de notre histoire, il disait souvent que, dès qu’elle se serait remise d’aplomb, il la quitterait. Le moment était donc propice.

 

Ainsi commença un amour grisant et sensuel qui se doublait d’une activité professionnelle des plus satisfaisantes. Au bout de deux ans, cependant, Charles n’avait toujours pas fait le premier pas pour  se séparer de sa femme. Avec le temps, Sophie voyait de plus en plus clairement que ce mariage était loin d’être fini.

 

            *Après deux ans de promesses, raconta-t-elle, j’ai fini par me rendre compte que le fait d’avoir une épouse et une maîtresse convenait parfaitement à Charles Mais moi, je ne supportais pas d’être reléguée à jamais dans ce rôle. Je voulais fonder une vraie famille. Un soir au restaurant, il commença à me parler de vacances qu’il projetait de passer à Paris avec sa femme et sa fille. Il savait combien je raffole de la Ville Lumière et se rappelait certainement que nous avions étudié la possibilité de nous y marier. C’est alors que j’ai pleinement compris à quel point je m’étais bercée d’illusions. Ce réveil douloureux m’a à moitié démolie. Un jour enfin, j’annonçai à Charles que je souhaitais revenir à la relation de simple collaboration que nous avions, comme au début. Je lui dis que, malgré la tristesse de la situation, nous avions tous deux besoin de ce changement pour pouvoir avancer dans la vie.

Charles s’était toujours montré si généreux et si gentil envers moi que sa réaction me coupa le souffle. Il me rétorqua que, si je mettais un terme à notre liaison, je devais prendre définitivement congé de lui… et de mon poste. Or, je ne suis pas sûre de pouvoir encaisser simultanément cette séparation et le chômage. J’ai un travail qui me passionne, et j’ai peur de me retrouver à la rue. D’un autre côté, si je restais avec lui sur cette base, j’aurais l’impression de me prostituer, et mon amour-propre s’effondrerait. D’ailleurs je n’en reviens pas d’envisager cette éventualité.

 

Ayant profité d’une relation qui, vraisemblablement, lui donnait un sentiment de jeunesse et de vitalité, Charles réagit avec l’énergie du désespoir. La violence de sa réponse choqua Sophie, mais, compte tenu de la situation – la fin d’un amour passionnel -, elle avait quelque chose de typique.

Sophie s’est retrouvée face à un problème courant et ancien, surtout pour les femmes. Il est toujours périlleux de se laisser entraîner dans des rapports intimes avec une personne qui a un pouvoir sur vous. Dès que la relation entre en crise, vous risquez de découvrir, à la manière de Sophie, que le stress et les déceptions qui en découlent provoquent des représailles de la part d’un être qui, la veille, occupait une place centrale dans votre vie et votre cœur. Mais, comme nous le verrons par la suite, Sophie se trouvait moins le dos au mur qu’elle ne le supposait. Il lui restait encore des choix que nous allons considérer plus loin.


Posté: 03:59, 8/05/2006 dans 2 Les quatre faces du chantage
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Quatre faces du chantage 3

L’aveuglement du bourreau… et de la victime

 

 Plus les liens entre deux personnes sont forts, plus l’enjeu est grand – et plus on est vulnérable. On hésite longtemps à rompre avec un individu auquel on est très attaché depuis longtemps, voire pour la vie, ou dont on dépend économiquement, comme c’était le cas de Sophie. On accepte donc de supporter des épreuves considérables pour éviter l’affrontement. On se raconte des histoires sur les raisons du comportement du bourreau, si besoin est en fermant les yeux devant des évidences. Ainsi Jules ne voyait tout simplement pas que son père, tout en se récriant qu’il ne s’agissait que pour le bien de son fils, formulait des exigences entièrement égoïstes qui ne tenaient guère compte des sentiments de l’intéressé. Comme d’ailleurs les exigences de la plupart des bourreaux.

Abandon, froideur, perte de ressources, explosions de colère : lorsqu’il y a escalade, les conséquences dont vous menace le bourreau sont souvent alarmantes. Dans les cas les plus extrêmes, il peut même s’agir de violences physiques. Les menaces les plus sourdes se transforment, bien sûr, en actes d’intimidation et de cruauté mentale qui permettent à une seule personne, toujours la même, de dominer totalement la relation.

Aveuglé par l’intensité de ses besoins, le bourreau semble non seulement inconscient des sentiments de sa victime, mais assez peu lucide sur  son propre comportement. Il croit sincèrement à la justesse de ses actions et à la légitimité de ses demandes, si bien qu’il a du mal à s’avouer qu’il se livre en fait à des punitions. Il faut donc avoir une grande solidité pour affronter un bourreau, mais cela n’a rien d’impossible. Dès lors qu’elles disposent des outils adéquats et qu’elles ont été bien conseillées, toutes les victimes de ce type qu’il nous a été donné de connaître ont finalement réussi à retrouver leur assurance d’adultes et à affirmer – par la parole et les actes – qu’elles ne céderaient plus au chantage.

 

Le Flagellant.

 

Tout le monde a connu la petite terreur de 6 ans qui annonce une grosse colère en criant : « Si vous ne me laissez pas regarder le film ce soir, je vais retenir mon souffle ! » Le flagellant adulte, pour être un peu plus fin, n’en emploie pas moins une méthode tout à fait semblable. Il prévient les autres que, s’ils n’obtempèrent pas, il sera tellement contrarié qu’il risque de ne plus pouvoir fonctionner normalement. A des fins de manipulation, certains flagellants menacent de fâcher leur vie ou de s’infliger quelque mal qui minera leur santé ou leur bonheur. « Si tu me contredis, je tomberai malade ou je sombrerai dans la déprime… », « Sois sympa avec moi ou je démissionne… », « Si tu refuses de faire ce que je t’ai demandé, j’arrêterai de manger et de dormir, je me mettrai à boire et à me droguer… », « Si tu me quittes, je me suiciderai… » : le répertoire des menaces est vaste.

Arthur, le patron d’une entreprise d’immobilier que nous avons rencontré au chapitre 1, commençait peu à peu à se rendre compte que lorsque sa femme, Joséphine, lui détaillait les malheurs qui lui arriveraient si elle n’obtenait pas ce qu’elle voulait, elle usait en fait du chantage affectif. Sa volonté affichée d’accaparer le temps de son mari et son refus de se livrer à des activités autonomes devenaient de plus en plus suffocants pour Arthur.

 

*Même si je ne suis pas forcément prêt à envisager des mesures extrêmes, dit-il, je dois néanmoins avouer que toutes mes tentatives se sont révélées jusqu’ici infructueuses. Je suggère parfois que notre relation pourrait mieux fonctionner, mais elle fuit la discussion. Elle se tait, parfois avec la larme à l’œil, puis elle s’enferme dans la chambre. Je la supplie alors de sortir ; elle consent enfin à parler, ou plutôt, elle met en marche la machine à reproches.

Le dernier incident a été déclenché par mon intention de rejoindre ma sœur dans son chalet pendant quelques jours. On aurait dit que je quittais la planète sans laisser d’adresse. Elle me dit : « Tu sais pertinemment que je ne pourrai ni dormi ni bien travailler en ton absence. J’ai besoin de t’avoir près de moi. En plus, je traverse en ce moment une période particulièrement stressante. Je compte sur toi pour m’aider à préparer la nouvelle saison commerciale. Si tu n’es pas là pour veiller au grain, ce sera le chaos. Soumise à de telles pressions, je ne pourrai jamais régler tous les problèmes qui surgiront. Ça ne te fait rien d’apprendre que j’ai besoin de toi ? C’est ça que tu veux, perturber ma vie entière simplement pour pouvoir prendre une semaine de vacances ? »

Je lui dis alors : « Ce n’est quand même pas la mer à boire, nom d’une pipe ! Je veux seulement passer un moment avec ma sœur ! » Dans son esprit, toutefois, mon voyage revenait  à un abandon. Je l’ai donc annulé. Aujourd’hui, je fais semblant de n’avoir que moyennement envie de partir. Il faut dire d’ailleurs que, depuis que j’y ai renoncé, Joséphine se montre tellement adorable que j’ai presque l’impression d’être de nouveau en lune de miel. Mais je n’oublie pas pour autant les moments où j’étouffe.

 

Le grand drame, l’hystérie, l’ambiance de crise (dont la faut, cela va de soi, incombe toujours à l’autre) : tel est l’environnement dans lequel vit le flagellant, qui s’avère souvent très dépendant et rongé par des sentiments d’insécurité. C’est un individu qui recherche des rapports fusionnels et qui a le plus grand mal à se prendre en charge. Quand il recourt au chantage, il justifie ses exigences en rejetant sur l’autre tous ses maux, réels ou imaginaires. Qui plus est, il réussit en général sa manœuvre de culpabilisation. Contrairement au bourreau, qui infantilise la victime, le flagellant attribue à la sienne le rôle de l’adulte, du seul adulte que compte la relation. A vous d’accourir pour le réconforter quand il fond en larmes, de deviner la source de sa tristesse et d’en assurer la disparition. C’est vous la personne forte qui peut le sauver de lui-même, l’arracher à son désarroi et protéger cette fleur si fragile qu’est son âme.


Posté: 03:46, 8/05/2006 dans 2 Les quatre faces du chantage
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Quatre faces du chantage 4

La menace de la rechute

 

A l’époque où j’animais une émission du radio, il m’arrivait souvent de recevoir des appels d’auditeurs désespérés qui me demandaient comment faire face à un enfant déjà adulte qui se droguait, qui refusait de travailler ou de poursuivre des études et qui pesait lourdement sur le budget de la famille. Chaque fois qu’ils essayaient de modifier la situation, me racontaient ces parents, ils essuyaient un tir nourri de menaces du genre : « D’accord, je m’en vais. Je parie même que vous serez contents de me voir à la rue. De toute façon, vous ne m’avez jamais aimé. » Autre variante : « je devrai me prostituer. Comme ça, vous aurez obtenu ce que vous vouliez. » Intimidés, les parents acceptaient de maintenir le statu quo, pour destructeur qu’il fût pour tous les intéressés.

Karine, ancienne infirmière qui approche la soixantaine, suit une thérapie avec moi dans laquelle elle s’efforce d’améliorer sa relation avec sa fille, Mélanie, toxicomane

et alcoolique. Pour aider celle-ci à décrocher de l’héroïne, elle lui a payé une coûteuse cure de désintoxication, à décidé de consulter elle-même un thérapeute et a incité Mélanie à faire un stage dans l’hôpital où elle avait auparavant travaillé. Karine n’escomptait certes pas gagner de la sorte la gratitude de sa fille, mais elle ne s’attendait pas non plus à des chantages.

 

            *Mélanie est une fille extraordinaire, dit-elle, et j’éprouve une grande fierté quand je pense à tous les efforts qu’elle a faits pour redresser la barre. Mais nous n’arrêtons pas de nous disputer sur des questions d’argent. Quand elle s’est mariée, son mari et elle m’ont demandé de leur prêter de l’argent pour financer l’achat d’une maison. Vous voyez à peu près à quoi ressemble une retraite d’infirmière, non ? J’aurais été ravie de les aider, mais je ne pouvais pas leur donner grand-chose sans vider mon bas de laine, perspective qui m’effrayait trop. Or, Mélanie me faisait régulièrement sentir que c’était injuste que je garde cet argent pour moi, puisqu’il lui fallait à tout prix la maison qu’ils avaient en vue.

Je m’inquiète, car elle ne me semble pas encore totalement à l’abri d’une rechute ni suffisamment forte pour résister à la tentation. Elle me dit en substance : « Tu as intérêt à me ménager. Sinon je risque de replonger. » Je sans que je n’ai pas le choix : je dois l’aider à acheter la maison.

 

Nombre des victimes de chantage affectif qui me consultent évoquent ce même sentiment. Or, en réalité, Karine avait plusieurs options, mais il lui fallait un certain travail sur elle-même pour pouvoir les voir et les utiliser. La menace de Mélanie de se remettre à boire et à se droguer touchait un point sensible. Comme je l’ai signalé à Karine, il s’agissait en fait d’un moyen de pression assez brutal qui cadrait mal avec le portrait qu’elle traçait de sa fille comme quelqu’un de faible. C’est derrière cette image de faiblesse que beaucoup de flagellants dissimulent leurs manœuvres.

 

La menace la plus poussée

 

La menace la plus extrême que puisse proférer le flagellant ne laisserait personne indifférent : il donne à entendre qu’il envisage de se suicider. Cette menace, qu’il ne faut jamais prendre à la légère, devient une habitude chez certains qui en ont constaté l’efficacité. On redoute de trouver un jour, après avoir entendu des menaces creuses des années durant, une ambulance devant la porte.

Eve, jeune et jolie artiste, vit avec Elliott, peintre très en vue. Leur relation sembla bien démarrer mais, dès qu’elle s’installa chez lui, le comportement qu’elle avait interprété comme du dévouement passionnel s’avéra être une dépendance maladive. Dès le début, certes, elle avait remarqué chez Elliott des sautes d’humeur qu’elle s’empressait de mettre sur le compte de son tempérament « d’artiste sensible ». Du coup, elle s’est trouvée totalement désemparée face à ses fréquentes périodes dépressives et à son recours constant – pour ne pas dire son accoutumance – aux somnifères. Leur relation s’est considérablement distendue : il n’y a plus ni intimité ni rapports sexuels. Eve travaille comme l’assistante d’Elliott et il subvient à ses besoins économiques, mais il s’oppose à toutes ses tentatives pour voler de ses propres ailes. Au point de lui interdire d’exposer ses tableaux sans que  ses œuvres à lui soient également présentes.

 

            *Je me suis enfin rendu compte, explique Eve, que je dois m’en aller si je veux construire une vie digne de ce nom. Le problème c’est que, dès que je fais un pas dans cette direction, Elliott menace de prendre une surdose de somnifères.

La première fois, j’ai failli rire. Je lui avais annoncé mon intention de faire un stage de dessin. Il répondit : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à crever. » il peut être tellement cabotin que je pensais qu’il me faisait marcher. Mais il continue à lâcher des phrases du genre : « Je ne m’en sortirai pas sans toi », ou « si tu me quittes, je ne peux pas jurer que je tiendrai tout seul. » Du coup, ça cesse d’être drôle. Cela me donne plutôt des frissons. Je suis remplie d’amour et de compassion à son égard, mais ces sentiments se mêlent à une sorte de rage. Pourquoi me met-il dans une situation aussi insoutenable ? Tout ce que je voulais, c’était suivre des cours de dessin !

 

Les menaces d’Elliott sont typiques de cette forme de chantage en ce sens qu’elles exploitent le fort sens du devoir qui anime Eve. « Il a toujours montré une telle bonté envers moi, dit-elle, que je n’ai pas le courage de le quitter. S’il se faisait quelque chose de grave, je ne me le pardonnerais jamais. » Et d’ajouter avec une conviction d’acier : « je mourrais de remords. »

Si la plupart des flagellants ne vont pas aussi loin qu’Elliott, des réactions aussi extrêmes ne sont pas rares. Mais le fait de rester avec une personne de ce type ne garantit pas, comme je l’ai souligné auprès d’Eve, que vous parviendrez à la sauver. Car c’est elle, en dernier recours, qui prend la décision de l’autodestruction, pas vous. Vous pouvez aiguiller l’individu aux tendances suicidaires vers un soutien psychologique, mais demeurer avec lui à seule fin de le protéger de lui-même, c’est lui donner à coup sûr les moyens de ressortir cette forme terrifiante de chantage chaque fois qu’il désire renforcer son emprise sur vous.

 

Le Martyr

 

Notre culture a son image d’Epinal du martyr : assise dans un appartement sinistre, une femme à la mine revêche attend un appel téléphonique de ses enfants. Quand le téléphone sonne enfin, elle répond en disant : « Tu me demandes comment ça va ? Eh bien, tu ne m’appelles pas, tu ne passes jamais me voir, tu as l’air d’avoir oublié ta mère. Si c’est pour vivre comme ça, autant me jeter par la fenêtre. »

Le martyr estime que, s’il est triste et malade ou tout simplement malchanceux, il n’y a qu’une seule solution : vous devez satisfaire à ses exigences, même s’il ne les a encore jamais formulées. Il ne menace pas de faire de mal ni à vous ni à lui-même. Il se contente de vous faire comprendre que, si vous ne lui donnez pas satisfaction, il souffrira et ce sera votre faute. Cette conclusion reste souvent sous-entendue mais, nous le verrons, elle peut avoir un effet redoutable sur la conscience de la victime.

 

Une prestation hors pair

 

Tout à son malheur, le martyr a tendance à interpréter votre incapacité à lire dans sa pensée comme la preuve de la faiblesse de votre attachement. Si vous l’aimiez vraiment, laisse-t-il entendre, la cause de sa souffrance vous sauterait aux yeux sans qu’il en dise un mot. Le jeu de société dans lequel il est passé maître pourrait s’intituler : « devine ce que tu m’as fait. »

Muet, déprimé, souvent les larmes aux yeux, le martyr se replie sur lui-même quand il n’obtient pas ce qu’il veut mais se tait sur les raisons de son humeur. Il ne les dé voile qu’à sa convenance, c'est-à-dire après vous avoir plongé dans une préoccupation angoissante pendant des heures, des jours, voire des semaines.

Patricia, fonctionnaire de 43 ans, m’a raconté que, chaque fois qu’elle exprime son désaccord avec son mari, il se met au lit d’un air théâtral.

 

            *Il est rare que Joseph me dise ouvertement ce qu’il veut, explique-t-elle. Et quand il le fait, malheur à moi si je ne suis pas d’accord ! Dans ce cas, il se démoralise et sort faire le tour du quartier. Il a les yeux les plus tristes du monde. Autrefois, nous avions des disputes – si on peut les appeler ainsi – lorsque sa mère souhaitait passer à la maison, le plus souvent à un moment très inopportun. J’ai fini par jeter l’éponge parce que je me sens tellement coupable quand je le vois dans cet état.

Voici comment cela se passe en général. Joseph pousse un soupir exagéré et, quand je lui demande ce qu’il y a, il me répond d’un air peiné : « rien ». A moi de deviner mon dernier crime. Je m’assieds sur le lit et l’assure que je n’avais nullement l’intention de le contrarier, puis je lui demande de me dire au moins en quoi réside ma faute. Au bout d’une heure à peu près, j’obtiens enfin la réponse. Un jour, par exemple, j’avais eu le tort de dire que nous n’avions peut-être pas les moyens de nous payer le nouvel ordinateur dont il rêvait. C’était apparemment le comble de l’insensibilité et de la radinerie. Bien évidemment, je me suis vite rétractée, et là surprise : Il s’est tout de suite ragaillardi !

 

Comme l’idée de discuter avec Patricia de l’achat d’un ordinateur mettait Joseph mal à l’aise, il essaya une autre tactique : prenant des airs dramatiques, il lui fit sentir qu’elle l’avait bouleversé à tel point (la méchante !) qu’il en était malade. Quand le martyr se regarde dans la glace, il voit une victime. Il assume rarement la responsabilité de détendre l’atmosphère ou de demander explicitement ce qu’il veut.

Le martyr a beau paraître faible, il règne en tyran, fût-il discret. Il s’abstient peut-être de crier ou de faire des scènes, mais son comportement blesse, mystifie et rend furieux.


Posté: 03:32, 8/05/2006 dans 2 Les quatre faces du chantage
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Quatre faces du chantage 5

L’éternelle victime

 

Tous nos martyrs ne souffrent pas en silence, il s’en faut. Certains s’empressent même de vous informer de leur malheur, ne vous en épargnant aucun détail et, à l’instar de leurs cousins silencieux, ils attendent de vous la solution. Ils ne parviennent pas à s’épanouir ? C’est sûrement parce que vous leur refusez un élément essentiel à leur bien-être !

Zoé, cadre dans une grande agence de publicité, m’a consultée en raison des problèmes qu’elle avait avec une collègue de travail.

 

            *La situation est la suivante, me dit-elle. Tess est la plus jeune de l’équipe, et elle oublie que la plupart d’entre nous ont dû passer des années à faire des boulots ingrats et mal payés avant d’arriver à leur position actuelle. Elle semble croire avoir d’emblée le droit d’assumer les tâches les plus intéressantes, alors qu’elle a près de 15 ans de moins que nous. J’ai essayé de le lui expliquer, mais il n’y a rien à faire. Ensuite elle a commencé à se disputer avec notre patron, si bien qu’elle a été prise d’une peur paranoïaque de perdre son poste. Tous les jours elle entrait dans mon bureau pour me détailler toutes les difficultés qu’elle rencontrait. A l’entendre, Daniel, un des associés de la firme, rejetterait systématiquement ses idées. Elle soupçonne un client important de la fuir, puisqu’elle n’arrive pas à le joindre par téléphone. Son ordinateur ne marche pas. Et, ah oui ! Elle m’a aussi fait le coup du texte que son chien a mangé. Par moments, elle se compte elle-même du comique de la situation, mais un sentiment d’insécurité reste toujours en filigrane ;

Elle prétend être di déprimée qu’elle a du mal à se lever le matin, qu’elle s’est mise à fumer comme un pompier, qu’elle a beaucoup maigri. J’ai tenté  de la rassurer et j’avais l’impression d’y réussir… jusqu’au jour où l’affaire a pris une tournure très désagréable. Tess a commencé à exercer des pressions sur moi pour m’amener à l’intégrer à l’équipe que je forme en vue d’un nouveau projet. « Si tu ne le fais pas, m’a-t-elle prévenue, je vais être renvoyée. Daniel me déteste, mais il te fait confiance. Si tu m’aidais à rentrer dans ses bonnes grâces, je suis sûre que cela changerait tout. » Quotidiennement, j’avais droit à des avertissements du style : « Si tu ne me rends pas ce petit service, je vais me retrouver au chômage… » ou : « Je suis tellement angoissée en ce moment, il faut que tu me donnes un coup de main. »

En vérité, j’estime qu’elle n’a pas encore les compétences requises pour fournir un travail égal au nôtre, mais je l’ai quand même admise dans l’équipe parce que, dans le cas contraire, j’aurais presque eu l’impression d’être égoïste. Son petit jeu a porté ses fruits, puisque j’ai fini par être persuadée qu’il n’y avait que moi qui pouvais lui épargner une véritable dépression, au lieu de voir que ses problèmes professionnels s’expliquaient par son attitude. A l’heure actuelle, je crains de devoir imposer des efforts exceptionnels aux autres du fait que, en fin de compte, il nous manque un collaborateur : Tess n’est pas à la hauteur. J’étais fière de mon rôle de leader au moment où je lui ai dit oui, mais plus maintenant. J’ai l’impression d’avoir été manipulée. Pour incroyable que ça paraisse, elle me demande en plus des responsabilités élargies, alors qu’elle s’en sort à peine avec les tâches qu’elle a déjà. Je veux bien l’aider, car elle me fait parfois penser à moi quand j’avais son âge. Mais toute cette histoire commence à prendre des proportions inquiétantes, et si je n’y mets pas vite le holà, c’est sa réputation à elle qui va en prendre un coup.

 

Les martyrs comme Tess se présentent régulièrement comme victime du sort. Dans le jeu de leur vie, les dés sont pipés. Tout conspire pour garantir leur échec. La malchance les poursuit. Et pourtant, il leur faut juste un « petit coup de pouce » pour pouvoir retourner la situation en leur faveur, assurent-ils, souvent avec un air d’outsider déterminé qui ne manque pas de charme. Bien sûr, ils vous font clairement comprendre que, en l’absence de votre intervention, ils essuieront un nouveau revers.

C’est ainsi qu’ils éveillent le bienfaiteur et le sauveur en vous. L’ennui, c’est que, si vous leur donnez le fameux coup de pouce sollicité, on peut gager qu’ils en redemanderont. Loin d’être une mesure d’exception, la prise en charge d’un martyr est un travail à temps complet.

 

Le marchand de faux espoirs

 

Quel est le plus fin de tous les maîtres chanteurs ? Le marchand de faux espoirs. Il vous encourage en vous promettant de l’amour, de l’argent, ou de belles perspectives de carrière, bref, en agitant la carotte plutôt que le bâton, après quoi il vous fait comprendre que, si vous ne vous comportez pas selon ses exigences, vous n’aurez pas le prix convoité. La récompense paraît alléchante, mais elle s’évanouit dès qu’on s’en approche. L’envie de l’obtenir peut parfois être tellement forte qu’on doit subir toute une série de déconvenues avant de se rendre compte qu’on est victime de chantage affectif.

Un jour au déjeuner, mon amie Julie, une scénariste en herbe, m’a raconté ses derniers déboires avec l’homme dont elle avait parlé avec tant d’espérance lors de notre rencontre précédente. Depuis sept mois, Julie sort ave Alex, un riche homme d’affaires qui a deux divorces à son actif. Quand ils se sont connus, Julie travaillait comme rédactrice à domicile, situation qui lui permettait d’écrire ses scénarios le soir. Alex lui fit tout de suite l’éloge de ses œuvres et se montrait toujours très encourageant.

« Il m’a parlé, dit-elle, de ses amis dans les studios de cinéma qui étaient à l’affût de scénarios intelligents – c’est le mot qu’il a employé – comme les miens. Il a promis de profiter d’une soirée pour me les présenter. Après tant d’efforts solitaires, je me réjouissais de cette occasion de me faire enfin connaître. » C’est alors que tomba la douche froide : « N’invite pas tes copains bohêmes. J’ai l’impression qu’ils t’empêchent d’avancer. » dit-il.

A la première objection de Julie, la rencontre avec les amis influents d’Alex disparut de l’ordre du jour. Elle n’eut droit par la suite à de nouvelles promesses, toutes plus tentantes les unes que les autres. Alex lui offrait des cadeaux coûteux, dont un bel ordinateur et un mode de garde pour le fils de Julie. Mais chaque don était assorti d’une nouvelle condition à remplir. Alex affirmait pouvoir lui fournir des contacts intéressants si elle acceptait d’organiser des soirées mondaines chez lui. Elle pouvait sûrement renoncer à écrire le soir afin de recevoir ses invités. C’était d’ailleurs dans son intérêt.

Attachée à Alex et suffisamment ambitieuse pour mordre à l’hameçon, Julie essaya de se plier à ses exigences. Vint alors la condition finale. « Il m’annonça, poursuivit-elle, qu’il commençait à penser qu’il vaudrait mieux envoyer mon fils vivre chez son père pendant un moment. J’aurais ainsi plus de temps à consacrer à mon travail et ma carrière. Après m’avoir assuré que ce ne serait que provisoire, il me dit que ça serait une grave erreur de m’enfermer dans mon rôle maternel alors que j’étais sur le point de percer. »

Ce fut un réveil brutal. Peu de temps après, Julie a rompu avec Alex. Elle ne pouvait plus s’aveugler sur la nature réelle de leur relation, faite d’une série interminable d’épreuves et d’exigences. En marchand de faux espoirs classique, Alex prodiguait des promesses et des cadeaux dont aucun n’était gratuit (« je t’aiderai si… »). Julie se rendit finalement compte que sa « période d’essai » ne prendrait jamais fin. Dès qu’elle s’approchait de la carotte, Alex la retirait. Le marchand de faux espoirs ne connaît pas la gratuité. Malgré leur bel emballage, tous ses cadeaux exigent un lourd tribu en retour.


Posté: 03:19, 8/05/2006 dans 2 Les quatre faces du chantage
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Quatre faces du chantage 6

L’entrée est payante

 

 Certains marchands de faux espoirs font toutefois miroiter des récompenses moins tangibles que celles dont se servait Alex pour appâter Julie. Ils bâtissent plutôt des châteaux en Espagne remplis d’amour et d’estime, de solides liens familiaux et de blessures cicatrisées. Pour être admis dans ce monde de rêve, une seule condition : il faut céder à leurs exigences.

Jeanne, la cinquantaine passée, divorcée depuis 8 ans et mère de deux fils adultes, a monté, à coups d’efforts et d’imagination, un commerce de bijoux qui prospère et dont elle récolte désormais les fruits. Seule ombre au tableau : sa relation avec sa sœur.

 

            *Dès le début, explique-t-elle, Carole et moi avons eu des rapports difficiles. Nos parents nous incitaient à la rivalité et nous réservaient un traitement très différent. Moi, j’étais la préférée de ma mère, ma sœur était la chouchoute de mon père. Mais comme papa détenait les cordons de la bourse, il se montrait radin envers moi et très généreux à l’égard de Carole. Elle savait exactement comment le manipuler. Mon père avait un besoin presque maladif de tout maîtriser et ne supportait pas de se faire contredire par quiconque. A cause des règles exagérées qu’il édictait concernant les sorties avec les garçons, ou l’heure à laquelle nous devions rentrer, je croisais le fer avec lui régulièrement, contrairement à Carole, qui jouait à fond les filles obéissantes. C’était une stratégie largement payante : il lui offrit une voiture flambant neuve alors qu’elle était encore adolescente, dès voyages en Europe, des programmes d’études coûteux, bref, tout ce qu’elle demandait. Du coup, elle n’acquit jamais d’autonomie véritable, alors que moi, j’avais appris très tôt que, si je voulais quelque chose, je ne pouvais compter que sui moi-même pour l’obtenir.

Même après sa mort, mon père continuait – du fond de sa tombe – à marquer sa préférence pour ma sœur. Il lui légua la quasi-totalité de sa fortune. J’ai été doublement vexée : d’avoir été lésée, et du refus de Carole de me donner ne serait-ce qu’une partie infime de son héritage. A partir de là, notre relation, déjà tendue, commença à se détériorer sérieusement. Pendant plusieurs années, c’est tout juste si nous nous parlions, puis même ce contact minime cessa entièrement. En un mot, ma sœur et moi ne nous aimons pas beaucoup.

Puis, un jour, le mois dernier, elle me passe un coup de fil complètement inattendu. Pleurant misère, elle me demande de lui prêter 5000 francs. Son mari, qui a le don de tout bâcler, a apparemment gaspillé leur argent en investissements douteux. Carole a mis ses bijoux en gage et ils ont emprunté à ma mère afin de pouvoir continuer à rembourser leur hypothèque. Bref, c’était la catastrophe. Pourtant ils n’ont pas modifié leur train de vie. Leur Ferrari et leur collection de tableaux sont toujours là.

Face à mes réticences évidentes, Carole a joué son atout maître. Elle m’a dit : « Je n’ai personne d’autre à qui m’adresser. Je suis désespérée. Et moi qui croyais que, dans le besoin, on peut toujours compter sur la famille… »

Tout à coup, je faisais de nouveau partie de sa famille.

 

Dans un premier temps, Carole joua le rôle classique du martyr : peignant un tableau désastreux de sa situation, elle fit comprendre à Jeanne qu’elle avait les moyens d’y remédier. Mais dès qu’elle se heurta à la résistance de sa sœur, elle changea de registre en agitant une carotte.

 

            *Elle prit soudain une voix très douce, raconte Jeanne, et m’annonça : « Tu sais, je serais ravie de t’avoir souvent à la maison, à dîner et pour les fêtes. Ce serait chouette comme autrefois. » Elle a su faire vibrer la corde sensible, mon fantasme d’une belle table de fête entourée de visages radieux, d’autant que ma mère se retrouve seule et que je n’ai pas d’hommes dans ma vie. Carole est donc la seule à avoir une vraie vie familiale, avec son mari et ses enfants adolescents. Tous les ans à l’approche des fêtes, je me sens un peu triste en raison de la distance entre nous. J’ai beau savoir dans mon fort intérieur que plusieurs de mes amis comptent beaucoup plus pour moi que les membres de ma famille, dès que les décorations de Noël apparaissent dans les rues, je commence à languir après ce bonheur familial que, en réalité, je n’ai jamais connu et ne connaîtrai jamais. En raison de ce désir, l’ « invitation » de Carole m’a quand même tentée. Il m’a fallu un grand effort pour décider comment y réagir.

 

Carole donna l’impression que sa sœur pourrait obtenir son retour au bercail pour « seulement » 5000 francs. C’était certes une somme modique, compte tenu de l’importance que Jeanne attachait à la chaleur d’une vie familiale, mais, à long terme, cette concession lui aurait coûté cher. Non seulement Jeanne aurait été obligée de faire violence à son intégrité en permettant à Carole de conserver ses habitudes de désinvolture financière, mais elle aurait accordé sa confiance à une personne qui l’avait déjà trompée tant de fois.

Il ne faudrait pourtant pas sous-estimer la tentation ressentie par Jeanne. Il est difficile de résister au fantasme d’une vie de famille chaleureuse et harmonieuse, surtout si celle qu’on a vécue est à mille lieues de cette image. La perspective d’y accéder enfin vous attire tel un aimant. Progressivement, j’ai pu faire comprendre à Jeanne que si, à ce stade de sa vie, elle n’avait toujours pas obtenu la vie familiale dont elle rêvait, il était peu probable qu’elle puisse un jour l’instaurer. Carole lui avait fait miroiter une vision idyllique qui ne correspondait pas du tout  à la réalité.  En dépit de ce que prétendent les spécialistes du chantage affectif, on ne peut s’acheter la chaleur humaine, quelque soit le montant du chèque qu’on est prêt à établir.

Les sentiments de culpabilité de Jeanne, l’attrait du rôle flatteur de la sœur qui avait réussi sa vie et la promesse de liens familiaux renoués formaient un ensemble qui la mettait dans une relation très embarrassante. Mais, comme nous le verrons, cet incident de chantage flagrant allait marquer un tournant et lui apprendre à refuser des manipulations de ce type.

 

Le labyrinthe du chantage affectif.

 

Il n’existe pas de frontières clairement dessinées entre les différents modes de chantage affectif et, comme nous l’avons déjà constaté, nombre de maîtres chanteurs en associent plusieurs. Certains, comme Carole, alternent lamentations de martyr et évocations alléchantes.

Tout forme de chantage affectif fait des ravages au bien-être de la victime. On remarque facilement le bourreau actif, mais il ne faut pas non plus sous-estimer l’effet corrosif des méthodes plus subtiles, celles qui détruisent comme des termites plutôt qu’à la manière d’une tornade. Silencieusement ou de façon spectaculaire, les uns et l’autre provoquent l’écroulement de la maison.

La plupart des praticiens du chantage affectif ne sont pas des monstres. Ils agissent rarement par malveillance mais, comme nous le verrons au chapitre 5, sont mus par des démons intérieurs. Dans la plupart des cas, ce sont des individus qui occupent une place centrale dans la vie de leurs victimes, qui aimeraient continuer à voir en eux des protecteurs ou au moins des « alliés ». D’où la grande difficulté qu’on éprouve à les reconnaître pour ce qu’ils sont. Il peut en effet être très douloureux d’analyser des comportements qu’on a longtemps cherché à ignorer ou à pardonner et de s’en avouer les conséquences. Il n’empêche : c’est là une condition sine qua non si l’on veut remettre d’aplomb une relation en péril.


Posté: 03:07, 8/05/2006 dans 2 Les quatre faces du chantage
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