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Le chantage affectif

Description

le livre "le chantage affectif" de Susan Forward n'est plus édité en France. Je vais donc éditer ici un certain nombre de ses chapitres afin que tous puissent les consulter. Pour lire le livre dans l'ordre, commencer par Introduction1, puis Introduction2, etc....


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0 Introduction
1 Chantage Affectif - le diagnostic
11 Quand le brouillard se dissipe
2 Les quatre faces du chantage
3 Un brouillard a couper au couteau
4 Les ficelles du metier
5 Le monde interieur du maitre chanteur
6 Un jeu qui se joue a deux
7 L impact du chantage
8 Les preliminaires
91 Votre strategie
92 L heure des decisions
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Quand le brouillard se dissipe 1

11 - QUAND LE BROUILLARD SE DISSIPE

 

Si vous avez commencé à employer les outils présentés au chapitre précédent, c’est que vous êtes déjà en voie d’acquérir de nouveaux modes de communication et de comportements. Le moment est donc venu de découvrir le moyen de « désensibiliser » vos points sensibles.

Peut-être avez-vous déjà enregistré quelques succès dans votre résistance aux pressions de l’autre et vous apercevez-vous des changements, autant chez vous que dans la relation. Vous savourez, avec une sensation de puissance retrouvée, cette réaffirmation de votre intégrité. Et pourtant, vous remarquez dans le même temps que certains des sentiments de peur, d’obligation ou de culpabilité qui vous ont tant gâché la vie n’ont pas disparu, loin de là. Tout se passe comme si un bel immeuble neuf se construisait à la place d’un vieux taudis mais que les insupportables locataires de la cave refusaient de partir.

 

Or, il ne faut pas vous en inquiéter. Les dispositions psychologiques ne se transforment pas du jour au lendemain. Tapis au fond de vous depuis très longtemps, les sentiments en question ont mis des années pour cristalliser sous la forme de points sensibles, et ils ne se laisseront pas expulser sans livrer combat. Mais c’est une lutte que vous allez remporter, car je vous montrerai des moyens directs et pratiques de refermer les plaies qui vous ont rendu si sujet au chantage affectif.

Je vous rappelle que, en dépit de mon recours à l’expérience de mes patients pour illustrer mes propos, rien ne vous empêche de faire tout seul les exercices et les techniques exposées.

 

Vieux sentiments, nouvelles réactions

 

Ceux qui ont lu mes ouvrages précédents, surtout « parents toxiques », seront peut-être étonnés de découvrir que le travail proposé dans ce chapitre ne suppose pas nécessairement un retour aux expériences lointaines qui sont à la racine des fragilités actuelles. Chacun porte, certes, les cicatrices de son passé, et on a généralement une idée, si vague soit-elle, de leurs auteurs, et des circonstances dans lesquelles elles se sont produites. Si, en outre, on s’est livré à une thérapie ou à un effort d’introspection, on a probablement su identifier les liens entre les blessures d’hier et les comportements d’aujourd’hui.

Mais comment se fait-il alors que, malgré cette lucidité, on se trouve toujours à la merci des maîtres chanteurs ? L’explication est que l’ont réserve, en quelque sorte, un traitement de faveur à ses blessures. On sabote son bien-être en cédant au chantage afin de fuir des sentiments génants plutôt que d’apprendre à les dépasser. Ce comportement rappelle celui de la personne qui, s’étant foulé la cheville, continue de boiter longtemps après l’accident, de peur de la douleur qu’elle pourrait éprouver en reprenant une démarche normale. Dans les passages qui suivent, j’évoquerai, comme auparavant certaines expériences de l’enfance. Mais l’essentiel à ce stade, c’est d’acquérir de nouvelles réactions à de vieux sentiments, de rester dans le présent en se concentrant sur les individus qui les ravivent aujourd’hui.

 

Avant d’aller plus loin cependant, je voudrais insister sur un point en particulier. Il est des situations qui réclament l’intervention de professionnels. Si vous souffrez de dépressions répétées, d’angoisses paralysantes, d’alcoolisme ou de toxicomanie ou encore de séquelles d’une enfance jalonnée de mauvais traitements, vous seriez bien inspiré de faire appel à l’une ou l’autre des nombreuses possibilités d’aide médicale ou psychothérapeutiques à votre disposition. Des thérapies de courte durée, de nouveaux antidépresseurs et des séminaires de développement personnel, pour ne citer que 3 exemples, ont bouleversé ce domaine au cours des 10 dernières années, si bien que, désormais, ceux qui cherchent de l’aide en trouvent.

 

Retour aux sentiments

 

Il y a de fortes chances pour que vous connaissiez déjà vos réactions lorsqu’un de vos points sensibles est touché. Peut-être faites-vous preuve d’un empressement maladif à l’égard des autres, ou vous êtes vous de suite reconnu dans le passage de ce livre sur le syndrome d’Atlas. Peut-être craignez vous la colère comme la peste. Mais quel que soit votre penchant, je vous demande de profiter du travail présenté dans ces pages pour essayer d’identifier les aspects du brouillard auxquels vous êtes le plus sensible. Il suffit pour cela de faire un inventaire rapide en cochant les éléments de la liste suivante qui s’appliquent dans votre cas.

Quand je cède à quelqu’un qui fait pression sur moi, c’est parce que :

 

            Je crains de le mécontenter

            Je redoute sa colère

            J’ai peur de perdre son amitié, son amour, ou même d’être abandonné

            Je le lui dois

            Je ne peux pas refuser compte tenu de tout ce qu’il m’a donné

            C’est de mon devoir

            Je me sentirais coupable si je ne cédais pas

            J’aurais l’impression d’être égoïste (froid, mesquin)

            Je me sentirais mauvais si je ne cédais pas.

 

Vous aurez remarqué que les 3 premières phrases concernent la peur, les 3 suivantes le sentiment d’obligation, et les 3 dernières la culpabilité.

Il se peut que la plupart d’entre elles, voire toutes, valent pour vous. C’était le cas d’Eve : elle craignait d’être mal vue des autres si elle cherchait à se dégager de l’étreinte étouffante d’Elliot, s’estimait redevable envers lui du fait qu’il subvenait à ses besoins économiques, et se sentait pétrie de culpabilité à la simple idée de le quitter.

Chez d’autres personnes, les points sensibles se résument plutôt à un seul sentiment dominant, même s’il faut reconnaître que, dans les faits, les trois états se chevauchent en partie. Ainsi, Elisabeth ne se sentait ni redevable ni coupable, mais elle avait peur des éclats dont Marc s’était montré capable. La liste que nous venons de voir devrait vous aider à déterminer lequel de vos points névralgiques est le plus à vif et les éléments du brouillard qui exigeront le plus d’efforts de votre part.

 

Désensibilisation, premier acte : la peur

 

La peur est le mécanisme primordial de survie qui a pour finalité de vous éloigner du danger. Elle relève à la fois de l’inné et de l’acquis, de l’instinct et de la raison. Face à deux hommes armés et encapuchonnés qui exigent votre argent, vous avez peur, de même que lorsque votre conjoint menace de vous quitter en embarquant les enfants.

Cela dit, nombre des craintes qu’on éprouve dans des situations de chantage affectif surgissent en prévision de périls qui n’existent pas forcément. Le maître chanteur tire intuitivement parti de ces peurs et les amplifie, même ! Des images de désastre se bousculent dans l’esprit de sa victime, acquérant une telle intensité qu’elles finissent par paraître réelles. On modifie donc son comportement afin de se protéger des coups que l’on attend d’un moment à l’autre. Voilà pourquoi il faut tout d’abord apprendre à se détourner de ces scénarii catastrophes que l’on a coutume d’échafauder et de mettre à leur place des options positives. Vous avez laissé votre imagination se déchaîner à votre détriment : l’heure est venue de la faire travailler en votre faveur.

 

La peur d’être mal vu

 

Cette crainte a beau sembler sans grande importance, elle est parfois source de souffrances affreuses. Dépassant de loin la simple envie de rentrer sous terre au moindre froncement de sourcils, la peur d’être mal vu fait partie du tissu même de l’image que l’on a de sa dignité personnelle. A partir du moment où l’on laisse définir son être par l’approbation et la désapprobation d’autrui, on ne peut que s’attribuer de graves défauts dès le premier signe de mécontentement.

Tout le monde aime à recevoir des éloges, au point même qu’ils peuvent sembler indispensables. Il y a longtemps, avant d’avoir fait mes études de psychothérapeute, j’étais comédienne professionnelle. Je me délectais des louanges et applaudissements que me valait parfois mon interprétation… et me précipitais dans l’abîme du désespoir quand elle ne les suscitait pas. J’évaluais la qualité de mon travail exclusivement en fonction du jugement d’autrui. Avec l’âge, cependant, j’ai fait une découverte merveilleuse. Ayant pris de nombreux risques au cours de ma vie, j’ai constaté que je peux supporter la désapprobation muette, dite, ou même la critique impitoyable à condition de garder le contact avec MON intégrité.

Je ne sous estime pas la difficulté de l’entreprise, surtout lorsqu’on se heurte à une opposition acharnée, mais je prétends néanmoins qu’elle n’a rien d’impossible.

 

Sarah notait une amélioration constante dans sa relation avec Franck depuis qu’elle avait attiré son attention sur les innombrables épreuves qu’il lui faisait subir.

 

            *Nos discussions ont beaucoup aidé, mais je n’arrive toujours pas à me libérer de l’idée que, sans son approbation, je ne serai jamais à l’aise avec mes décisions et avec moi-même. J’ai beau me répéter qu’il est temps de devenir adulte et de tourner la page, cela ne marche pas, j’ai surtout peur de finir comme ma mère, qui n’osait pas traverser la rue si elle n’avait pas l’autorisation préalable de mon père.


Posté: 04:52, 30/08/2006 dans 11 Quand le brouillard se dissipe
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Quand le brouillard se dissipe 2

Un courage d’un type particulier

 

Pour s’affranchir de la peur d’être mal vu, il faut d’abord parvenir à distinguer entre les opinions et les valeurs auxquelles on adhère véritablement et celles qui ont été imposées de l’extérieur, et ensuite savoir défendre ses idées et ses désirs, au besoin en bravant la désapprobation d’autrui.

C’est sur un ton très animé que Sarah me racontait qu’elle y avait justement réussi :

 

            *Vous m’avez demandé de penser aux meilleurs côtés de moi-même. Eh bien, en haut de la liste, j’ai placé ma vivacité et ma volonté de relever les défis. Or, comme c’est à travers mon travail que je donne libre cours à ces deux traits, il ne m’a pas fallu longtemps pour conclure que je devais développer encore mon activité professionnelle. Je tiens beaucoup à Franck, mais ma vie ne se résume pas à ma relation avec lui. Je lui ai dit que quelques minutes de réflexion lui montreraient à coup sûr qu’il aurait infiniment plus  de plaisir à vivre avec une femme qui se passionne pour son travail. Il a ronchonné un peu, mais j’ai néanmoins continué à lui répondre par des phrases non défensives, et il a compris que je n’entendais pas lâcher prise. Résultat : il l’a très bien intégré. J’ai l’impression d’être en vacances !

 

Eve vivait quant à elle, une situation assez différente. Contrairement à Sarah, qui avait à son actif une vie professionnelle en pleine expansion et une relation potentiellement solide, elle devait affronter bon nombre d’inconnues, sans compter la tâche de trouver un nouvel équilibre. Et pourtant, elle commençait elle aussi à maîtriser sa peur d’être mal vue.

 

            *Cela fait tellement longtemps que j’entends des voix qui me traitent d’imbécile ou de monstre froid et insensible. Mais j’ai décidé de ne plus me soucier autant de ce que pensent les autres, surtout parce qu’il leur arrive quelques fois de vous sortir des idées assez bizarres ! Il y en a même qui se demandent si l’holocauste a bien eu lieu…

 

Aux antipodes de la peur d’être mal vu se trouve la liberté de rêver et de mettre sur pied une vie qui vous appartient réellement. Sans minimiser les difficultés de cette voie, j’affirme néanmoins que chaque fois que vous prenez la résolution d’être seul maître à bord, à la manière de Sarah et d’Eve, vous faites un pas de géant vers une existence  fondée sur votre conception des choses, pas sur celle des autres. A partir de là, vous serez en mesure de « décrocher » de votre besoin excessif d’approbation.

 

La peur de la colère

 

Marc avait bien tenu sa promesse de faire un travail sur sa colère, mais Elisabeth ne tarda pas à comprendre qu’il n’était pas le seul à avoir des difficultés face à cette émotion.

 

            *L’autre soir, dit-elle, il a trébuché sur un jouet que les enfants n’avaient pas rangé, et il a commencé à jurer et à crier. J’étais dans une autre pièce et je savais que ses cris ne me visaient pas, mais rien que le son de sa voix a accéléré le battement de mon cœur. Il s’efforce vraiment de changer, et je pensais que tout s’arrangerait dès qu’il aurait appris à mieux maîtriser sa colère, mais je constate que je reste trop sensible. Je ne veux pas continuer jusqu’à la fin de mes jours à paniquer chaque fois que quelqu’un élève la voix.

 

Elisabeth ne redoutait pas de violences physiques. Elle avait certes entendu des invectives par le passé, mais elle n’avait jamais douté que les choses en resteraient là. Comment alors expliquer sa réaction viscérale à la moindre expression de contrariété ?

Pour mieux comprendre, je lui posai 3 questions :

 

            De quoi avez-vous peur ?

            Que peut-il vous arriver de pire ?

            Quel est votre fantasme de cette situation redoutée ?

 

 

            *Je crois qu’au fond j’ai peur qu’il me passe dessus comme un rouleau compresseur. C’est difficile à expliquer. J’ai un peu la sensation d’être aussi désarmée qu’une gamine de deux ans. Quand il se met en colère, je sens comme une vague de chaleur qui m’engloutit…

 

Le son des cris de Marc transportait Elisabeth loin en arrière. Cessant brusquement d’être une femme de 35 ans, elle redevenait une petite fille pour qui les cris signifient le danger. Il ne faut d’ailleurs pas s’en étonner, puisqu’elle avait grandi dans une famille où les hurlements annonçaient la nécessité de se mettre à l’abri.

Mais, à l’instar de tant d’autres victimes du chantage affectif qui se mettent en quatre afin d’apaiser ou d’éviter la colère, Elisabeth confondait constamment passé et présent. C’est ainsi que, tout en lui demandant de centrer son attention sur les « rechutes » de Marc, je lui conseiller de parler un jour ou l’autre à son père et à son frère de la terreur qui l’envahissait si souvent pendant son enfance.

Personne ne vous apprend la manière de réagir à la colère d’autrui, et la plupart des individus ont, dans ce domaine, un répertoire assez limité. Face à un spécialiste de la vocifération, il convient d’attendre un moment de calme pour le prévenir en ces termes : « je n’admets pas que l’on me crie dessus. La prochaine fois que tu le feras, je quitterai aussitôt la pièce. »

De cette façon, vous vous placez d’emblée en position de force tout simplement en prenant une initiative dans votre intérêt. Mais attention : dès que l’incident se reproduit, il faut mettre à exécution votre menace pour montrer que ce n’était pas des paroles en l’air.

Au moment de vous retirer du champ de bataille, dites, sur un ton vigoureux, une phrase du genre « ça suffit ! » ou « arrête ton char ! ». Quand j’indiquais cette possibilité à Elisabeth elle me regarda, les yeux grands ouverts, et demanda : « Est-ce que je peux vraiment faire ça ?

-Pourquoi pas ? Répondis-je, vous avez mon autorisation.

On imagine souvent que la colère de l’autre s’emballera à tel point qu’il ne sera plus maître de lui et se livrera à des violences. (Notons quand même au passage que si vous redoutez réellement de recevoir des coups, vous n’avez plus rien à faire dans une relation avec cette personne.). Mais on pose rarement la question de ce qui se passerait si l’on réagissait avec une force, un aplomb et une détermination auxquels on n’a pas habitué l’autre. Dès lors, en effet, que vous quittez le rôle de l’enfant effrayé et que vous assumez pleinement celui de l’adulte que vous êtes, vous avez déjà commencé à vaincre votre peur de la colère.

 

Réécrivez l’histoire

Un exercice qui, d’après mon expérience, aide grandement les victimes du chantage affectif à affronter avec assurance la colère consiste à reconstituer un incident récent pendant lequel vous avez cédé par peur.

Fermez les yeux. Rappelez vous les mots que l’autre a prononcés, puis les vôtres. Evoquez l’angoisse, le battement de votre cœur, les jambes flageolantes, les images apocalyptiques qui se sont bousculés dans votre esprit lorsque vous vous figuriez la rage qui allait se déchaîner contre vous.

Ensuite repassez la scène, mais en la réécrivant à partir de la montée de la colère de l’autre. Annoncez-lui fermement : « Non, je ne céderai pas ! Arrête de faire pression sur moi ! » Répétez ces phrases jusqu’à ce qu’elles vous paraissent convaincantes, étant donné que l’on commence le plus souvent sur un ton hésitant. Ecoutez en le son, et remarquez la force accrue en vous. Oui, vous pouvez dire ces mots. Oui, ils vous investissent d’une puissance nouvelle.

Réécrivez autant d’incidents de chantage que vous voulez, et aussi souvent que vous le souhaitez, afin de libérer votre imagination et de vivre cette reconquête de votre pouvoir sur votre vie. Cet exercice prendra une importance particulière si vous subissez les pressions d’un bourreau, compte tenu des méthodes employées par cette catégorie de maîtres chanteurs : la peur est le principal outil de leur métier.

 

De l’utilité de jouer le rôle du maître chanteur

« Si la colère m’effraie à ce point, expliquait Elisabeth, c’est en partie parce que j’ai l’impression que la personne qui l’exprime disparaît. Il n’y a plus de Marc, mais seulement cette bouffée de rage qui me frappe. »

Je lui demandai alors de prendre momentanément le rôle du maître chanteur en me faisant une imitation de Marc sous son jour le plus terrifiant.

« Vous plaisantez, n’est ce pas ? Je ne peux pas faire ça, répondit-elle.

-Si, si. Oubliez un instant votre gêne et essayez pour vois ce qui se passe, lui dis-je. L’expérience de se trouver à la place d’un maître chanteur, ne serait-ce que pour quelques minutes, peut-être riche d’enseignements. »

Après un démarrage assez hésitant, Elisabeth se laissa peu à peu entraîner par ce jeu et finit par donner une interprétation très vivante d’une crise typique de son mari.

 

            *Tu crois pouvoir me quitter comme ça ? Eh bien, détrompe-toi : pas question que tu détruises notre famille. Si tu essaies, je te promets que tu le regretteras ! Tu n’auras pas un centime, et je ne laisserai pas non plus les enfants ! Tu m’entends !?

 

A la fin, Elisabeth se tout pendant un bon moment. Puis elle me dit :

 

            *Quelle expérience bizarre ! En proférant ces menaces, je n’avais pas du tout une impression de pouvoir. J’ai éprouvé au contraire un sentiment de terreur et d’impuissance, comme si on allait me priver de quelque chose qui me tenait à cœur et que le seul moyen d’éviter d’éclater en sanglots était de pousser des hurlements. J’ai eu l’impression d’être un enfant en colère qui crie parce qu’il ne trouve pas les mots pour dire ce qu’il ressent.

 

Si, en revanche, le maître chanteur dans votre vie exprime sa rage par un mutisme renfrogné, adoptez à votre tour ce comportement et observez ce qui vous arrive. Efforcez vous de ressentir votre peur de la colère et votre sentiment de faiblesse.

Quelle que soit la nature de la rage que vous cherchez à interpréter, vous découvrirez que celui qui a toujours semblé détenir le pouvoir n’est en réalité qu’un lâche. L’individu sûr de lui n’a nullement besoin de tyranniser autrui pour obtenir ce qu’il veut ou démontrer sa force. Et même si vous en étiez déjà conscient sur le plan rationnel, le fait de « devenir » cette personne pendant quelques instants vous permettra d’étoffer cette conscience en lui donnant une assise émotionnelle.

Que vous décidiez en fin de compte de maintenir votre relation avec l’autre ou pas, cette expérience vous aidera  à mieux affronter la colère. Tant le bourreau enragé que le boudeur sont au fond des enfants effrayés. Si cette conviction ne rend pas pour autant plus acceptable leur comportement, elle peut bien lui ôter une bonne partie de son caractère terrifiant.


Posté: 10:05, 29/08/2006 dans 11 Quand le brouillard se dissipe
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Quand le brouillard se dissipe 3

La peur du changement

 

Personne n’aime accomplir de grosses transformations dans sa vie. On se sent à l’aise avec ses repères habituels, pour démoralisants qu’ils soient, car on connaît au moins les comportements que l’on doit avoir et ceux qu’on attend des autres.

Maria avait beau être décidée à quitter Paul, elle redoutait terriblement l’avenir qui se dessinait.

 

            *J’ai peur d’être une femme divorcée dans ce vaste monde. J’ai peur de la douleur et du chagrin. De l’incertitude. De devoir recommencer ma vie. De ne pas savoir donner tout seule un sentiment de sécurité à mes enfants. J’ai peur de l’opinion des autres, qui risquent de me rendre responsable de tout et de m’accuser d’avoir gâché une situation enviable. Je suis presque tentée d’arrêter la procédure de divorce et de revenir à cette tristesse si familière. Au moins je connais la partition par cœur.

 

Maria jouait avec brio son rôle d’épouse soumise et de mère dévouée et savait se retrouver dans des situations habituelles. Or c’était justement l’attachement aux habitudes qui posait problème : elle avait du mal à leur tourner le dos. Dès que l’on envisage un changement important, on est gagné par la panique, celle dont se nourrissent les maîtres chanteurs les plus destructeurs. On préfère donc s’enfermer dans un mode de comportement connu et s’accrocher à une relation néfaste pour calmer des angoisses qui menacent de prendre le dessus.

Je révélai à Maria que j’étais restée des années malheureuse en ménage parce que je souffrais à l’époque des mêmes angoisses qu’elle.

« Je suis vraiment soulagée de l’apprendre, dit-elle, de savoir que je ne suis pas bizarroïde du fait que j’éprouve ces sentiments. »

Le maître chanteur tire parti de la peur universelle du changement en sortant des phrases comme celle-ci :

 

            Tu vas te sentir très seul sans moi

            Tu regretteras ta décision mais ce sera trop tard

            La femme célibataire trouve difficilement sa place dans notre société

            Comment peux-tu faire cela à nos enfants ?

            Tes propos me semblent tellement incohérents que je me demande si tu sais toi-même ce que tu veux.

            Tu n’as qu’à regarder tous ces divorcés malheureux.

 

Il n’y a pas de mal à lui avouer vos craintes, à condition de réitérer par la même occasion votre volonté de changer la situation. Exemple : « Tu as peut-être bien raison. Je sais que ce ne sera pas facile, mais je tiens malgré tout à demander le divorce. » Ou, dans le cadre d’une relation d’un autre type, vous pourriez vous contenter d’une réponse laconique du style : « C’est gentil de t’inquiéter comme ça. » Si l’autre s’obstine à brosser un tableau sombre de l’avenir auquel vous vous seriez, selon lui, condamné, il convient de revenir à la communication non défensive en disant : « Je n’ai plus envie d’en discuter. »

N’oubliez pas : vous avez, au même titre que l’autre, le droit de parler ou de ne pas parler de tel ou tel sujet !

 

Lorsqu’on décide de s’éloigner d’une personne qui joue un rôle important dans sa vie, on entre dans une période de crise, c'est-à-dire d’incertitude et de bouleversement affectif. Mais il ne faut pas réduire la crise à sa seule dimension de grave perturbation. Car pour peu qu’on l’affronte avec courage et intelligence, elle offre une occasion en or de se développer et de se construire une meilleure vie.

 

C’est le moment idéal pour se mettre à la recherche d’un groupe de personnes vivant des situations semblables à la vôtre. Commencez par interroger des amis ou des connaissances auxquels un stage ou une thérapie a  manifestement fait du bien. Une réserve cependant : assurez-vous que les membres de la structure dans laquelle vous pensez vous intégrer ne se contentent pas de se répandre en lamentations et de se raconter à qui mieux mieux leurs expériences malheureuses, mais qu’ils oeuvrent réellement à améliorer leur sort. Un groupe d’individus soucieux de s’entraider dans les moments difficiles et de retrouver ensemble leur assurance perdue dégage souvent une étonnante énergie réparatrice qui fait d’un besoin de changement un défi à relever plutôt qu’un ennemi à redouter.

 

La peur d’être abandonné

 

On pourrait presque qualifier la peur de l’abandon de mère de toutes les angoisses. Selon certains spécialistes, elle est génétiquement encodée et constitue le point d’arriver de toute les peurs qui se rapportent aux relations avec les autres, dont la peur d’être mal vu ou celle de la colère. Que l’on y voit un phénomène inné ou acquis, ou encore un mélange des deux, le fait est que tout le monde l’éprouve. Et, si certaines personnes supportent relativement bien cette peur, elle gâche la vie de bien d’autres. Lorsque, sous son effet, on capitule de façon répétée, même au mépris de ses propres intérêts, on communique en substance ce message : « je ferai tout ce que tu veux si tu promets de ne pas me quitter. »

Elise trouve un grand réconfort dans l’engagement de Jeff de ne plus partir à la suite d’une dispute sans lui indiquer l’endroit où il allait et la durée de son absence. Mais la peur d’être abandonnée qui l’habitait depuis tant d’années ne disparut pas du jour au lendemain.

 

            *Voilà ce qui continue de me bloquer. Si quelqu’un se fâche avec moi, je pressens qu’il va finir par me quitter, et c’est pour cela que je cède à tous les coups. Je sais que c’est de la lâcheté, mais je n’y peux rien.

 

Entre le déplaisir de l’autre et son départ définitif, il y a certes un gouffre logique mais, de toute façon, les idées noires n’obéissent pas à la logique. Pis, elles s’emballent facilement, transformant un simple désaccord en saut dans l’abîme.

Si, comme Elise, vous êtes vite entraîné dans un tourbillon d’images cataclysmiques, vous feriez bien de limiter consciemment le temps et l’attention que vous leur accordez.

 

Le robinet aux idées noires

 

J’aimerais que, au cours de la semaine à venir, vous consacriez du temps à vos peurs d’abandon. Donnez libre cours au « simulateur de catastrophes » en laissant défiler à toute allure les images les plus terrifiantes qui vous hantent. Mais seulement à une condition : que vous programmiez un minuteur pour qu’il sonne au bout de 5 minutes et que vous restreigniez à cette durée vos idées noires de la journée.

Vous n’avez qu’à considérer ces cinq minutes comme votre dose quotidienne de mauvais sang. A leur expiration, priez vos pensées négatives de bien vouloir regagner la sortie, comme on le ferait avec un visiteur importun. Si elles reviennent au cours de la journée, dites-leur qu’elles ont déjà eu l’audience promise et que vous les retrouverez le lendemain. Puis, tâchez de réduire progressivement le temps que vous leur accordez, de manière qu’il retombe, le cinquième jour, à une minute. Je sais bien que cela paraît simpliste, mais n’oubliez pas que tout sentiment remonte à une pensée, si éphémère soit-elle. On maintient ses angoisses en éveil du fait qu’on leur consacre une attention constante. En fermant le robinet, comme je vous le conseille, vous coupez en amont le flux pensée-sentiment-comportement et étendez votre maîtrise de la situation.

 

Le trou noir

Cet exercice de fermeture du robinet de nos idées noires aida Elise à éviter des dérapages irrationnels, mais elle n’avait toujours pas affronté son angoisse devant ce qu’elle appelait « le trou noir », cet abîme dans lequel elle craignait de tomber – sans pouvoir en ressortir- si Jeff la quittait. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que j’entendais cette expression dans la bouche de mes patients. Il s’agit probablement d’un avatar contemporain et universel de l’enfer.

Aussi loin que remontaient les souvenirs d’Elise, le trou noir faisait partie des images qui passaient par son esprit. Connaissant intimement la terreur qu’il suscitait, elle ne tenait pas à franchir le seuil et à y pénétrer. Et pourtant c’était, je l’en assurai, exactement ce qu’elle devait faire.

« Je ne suis pas sûre d’y parvenir, dit-elle d’une voix hésitante.

-Si ce n’est pas pour aujourd’hui, ce sera pour quand ? demandai-je. Allez, donnez moi la main. Nous allons entrer ensemble dans le trou noir. Qu’est ce que vous y voyez ?

-Un endroit sombre et glacé. Pas de contact humain, pas de communication, rien que de l’isolement. Je suis coupée de tout le monde. Sans compagnie, les jours sont si longs… Les murs se referment sur moi… Personne ne m’aime, personne ne s’intéresse à moi, on ignore même que j’existe. »

Quand le seul autre choix possible semble être de tomber dans cet état sinistre décrit par Elise, qui n’opterait pas pour la capitulation ?

Par ailleurs, on s’expose aux pires manipulations dès lors qu’on met tous ses espoirs de survie affective dans un seul individu.

« Bien, dis-je à Elise, vous m’y avez conduite. Maintenant, je vous demande de me trouver la sortie.

-Oui, c’est ça, ironisa-t-elle. Il suffit d’un coup de baguette magique pour faire disparaître mes angoisses.

-Vous y arriverez, j’en suis certaine.

-Il n’y a que Jeff qui puisse me sortir de là.

-Je ne suis pas d’accord. Ce chemin-là, vous devez le trouver toute seule ou il ne vous servira à rien. Je ne cherche pas à minimiser l’importance de votre relation avec Jeff, mais ce n’est malgré tout qu’un des multiples éléments capables d’enrichir votre vie. Commençons donc par un effort d’imagination. Pour vous, ce serait quoi, le contraire du trou noir ? »

Elise ferma les yeux avant de répondre.

« Je vois devant moi les autres personnes qui comptent dans ma vie – ma famille, mes amis, quelques collègues sympas – et des activités que j’adore…. Attendez ! Je me souviens d’une journée très spéciale. J’ai douze ans et mon père vient de m’offrir mon tout premier cheval, un magnifique alezan doré à crins blancs. Je n’en revenais pas ! Un cheval pour moi toute seule ! Je me rappelle l’odeur du foin, le soleil sur mon visage… je crois bien que c’est le plus près que j’aie été du bonheur intégral.

-Et vous pouvez y retourner chaque fois que vous commencez à paniquer, lui dis-je. Quand vous le voulez, vous retrouverez tout le plaisir et toute l’exaltation d’alors. Surtout, vous vivrez d’autres journées tout aussi fabuleuses que celle-là. Vous avez un mari et d’autres personnes qui vous aiment, une bonne carrière, et une sensibilité hors du commun. Quels atouts extraordinaires ! Vous voyez ? Vous êtes tombée sans le savoir sur la sortie du trou noir. »

 

Des exercices de ce genre sont utiles chaque fois que la peur s’empare de vous.

Asseyez vous, fermez les yeux, et inspirez profondément 3 ou 4 fois de suite. Maintenant remémorez vous l’une de ces journées exceptionnelles de votre vie. Il s’agit peut-être d’un moment de votre enfance où vous n’aviez pas le moindre souci, ou alors d’un endroit merveilleux que vous avez visité et dont la beauté féerique a touché vos sens. Laissez votre esprit et votre corps absorber les images, les odeurs et l’ambiance de ce jour, jusqu’à ce que son souvenir vous calme. Pensez que vous pouvez toujours reprendre cet exercice afin d’illuminer le trou noir.

La peur de l’abandon qui se manifeste dans les relations amoureuses est la version adulte de celle qu’on a ressenti au cours de l’enfance, lorsqu’on était incapable de survivre tout seul. Malheureusement, nombre d’adultes continuent de croire qu’ils connaîtront une espèce de mort psychique si un être proche les quitte. Or, en réalité, le trou noir n’existe que dans l’imagination. C’est un mensonge qui se fait passer pour la vérité.

Les individus et les expériences qui vous apportent joie et bien être ont tendance à s’effacer de votre esprit dès que vous prenez peur. Mais elles restent à votre disposition, tant dans la vie réelle que dans le travail de la mémoire et de l’imagination. Si la peur vous fait l’effet d’une sombre rivière qui vous parcourt, il suffit d’y placer ces pierres de gué pour pouvoir la traverser.


Posté: 12:01, 28/08/2006 dans 11 Quand le brouillard se dissipe
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Quand le brouillard se dissipe 4

Désensibilisation, deuxième acte : l’Obligation.

 

Comme la vie serait simple s’il existait un barème de l’obligation qui déterminerait, à la manière des tranches d’imposition, la part incombant à chacun ! Grâce à un mode de calcul objectif, on n’aurait plus besoin de se torturer l’esprit pour savoir combien on doit à autrui. Et, pendant que l’on y est, pourquoi ne pas imaginer un ensemble de règles indiquant les plafonds et les planchers à ne pas dépasser, les situations dans lesquelles l’altruisme risque de faire plus de mal que de bien ou les moyens d’équilibrer obligations vis-à-vis d’autrui et engagements envers soi-même ?

Le sens du devoir n’est pas présent dès la naissance de l’individu : on l’apprend au contact de ses parents, à l’école, et plus généralement, par le biais de la culture ambiante. Par ailleurs, le fait d’être périodiquement bombardé de nouvelles règles n’arrange rien non plus. Après une longue période pendant laquelle l’altruisme et l’esprit de sacrifice passaient pour des qualités admirables, on a eu droit à la génération du « moi d’abord », qui applaudissait tout ce qui semblait relever de l’avancement individuel. Puis, ce fut de nouveau un grand mouvement de balancier, et vive la compassion ! Faut-il s’étonner de la confusion qui règne à l’heure actuelle ?

Il est tout sauf facile de retrouver l’origine des idées que l’on a faites siennes en matière d’obligation. En fin de compte d’ailleurs, cela n’a guère d’importance. Ce qui compte, c’est que l’on y adhère et que certaines de ces idées créent un terrain favorable au chantage affectif. Si vous partez du principe que les besoins des autres doivent passer avant les votres, si vous avez pris le pli de vous attribuer systématiquement la deuxième place, quitte à vous épuiser physiquement, moralement et financièrement, il est grand temps de remettre à plat vos valeurs et les modifier.

 

Où est-il écrit… ?

 

Un excellent moyen de remettre en cause les idées qui produisent tant de stress et d’amertume dans votre vie consiste à les écrire noir sur blanc. Commencez par dresser la liste des exigences de l’autre envers vous. Par exemple, Untel veut en substance :

            Que je laisse tout tomber pour l’aider

            Que j’accoure aussitôt qu’il m’appelle

            Que je m’occupe de lui sur le plan physique, affectif ou financier

            Que je me plie toujours à ses souhaits concernant les vacances ou les loisirs

            Que j’écoute le récit de ses problèmes quelle que soit ma disposition

            Que je le tire systématiquement d’affaire

            Que je n’accorde qu’une place secondaire à mon travail, mes amis, et mes centres d’intérêt.

            Que je ne le quitte jamais même s’il me rend malheureux

 

Réécrivez ensuite chaque phrase en la précédant de ces mots en majuscules : Où EST-IL ECRIT QUE JE DOIS…

Notez l’énorme différence entre l’affirmation « mon mari tien à ce que nous passions toutes nos vacances chez ses parents. » et l’interrogation « Où EST-IL ECRIT QUE JE DOIS me contenter de vacances qui ne me satisfont pas du fait que je me trouve avec la famille de mon mari ? »

Où EST-IL ECRIT en effet qu’il faut privilégier les besoins d’autrui au détriment des vôtres ? Que vous devez sacrifier votre bien-être afin de prendre en charge un parent exigeant qui serait parfaitement capable de se passer de vos soins ? Où EST-IL ECRIT ? Ces règles en apparence immuables qui vous empêchent de vous traite avec ne serait-ce que le quart des égards que vous réservez aux autres ne figurent sur aucune table de la loi. Elles n’existent que dans le système de normes et de valeurs qui ont été gravées dans votre esprit.

 

L’indispensable commutation de votre peine

 

Karine avait le plus grand mal à abandonner son sens du devoir vis-à-vis de sa fille, tant elle se flagellait à l’idée de porter l’entière responsabilité des malheurs de celle-ci. De toute évidence, il fallait qu’elle examine les racines profondes du sentiment de devoir qui la rongeait.

Se jugeant coupable d’un crime qu’elle n’avait pas commis – l’accident de voiture dans lequel son mari avait trouvé la mort -, Karine s’était condamnée à perpétuité dans une prison du devoir. Je lui demandai de chercher la définition du mot « accident » dans le dictionnaire. Elle se mit à m’en faire la lecture :

« C’est un évènement soudain, imprévu, et… »

Elle s’arrêta net, et je vis des larmes perler dans ses yeux. Puis elle reprit :

« …non voulu. »

Je lui conseillais de se répéter très souvent ces mots clés. Elle n’avait ni souhaité ni programmé cet accident : elle n’y était pour rien. Je lui rappelai par ailleurs que, en dehors de quelques auteurs de crimes particulièrement barbares, tous les condamnés finissent par sortir un jour ou l’autre de prison. Comment justifier dès lors son maintien en détention ?

Karine avait une vie intérieure riche. Outre les réunions des Alcooliques Anonymes qu’elle fréquentait assidûment, elle pratiquait le yoga et méditait tous les jours. Mais pour paradoxal que cela puisse paraître, son introspection ne lui avait pas permis d’aller jusqu’à se pardonner.

Je lui demandai d’évoquer une figure dotée du pouvoir requis pour la remettre en liberté et dont elle pourrait interpréter le rôle dans un jeu avec elle-même.

« Hum, dit-elle, je ne me vois pas très bien comme le Bon Dieu, mais je crois quand même avoir quelque part un ange gardien. Je pourrais interpréter son rôle.

-Parfait, répondis-je : maintenant que vous êtes votre ange gardien, vous allez asseoir Karine dans la chaise en face et faire ce qu’il faut pour la sortir définitivement de cet horrible cachot. Je veux que vous commenciez par dire « je te pardonne ». »

Les larmes déjà aperçues dans les yeux de Karine coulaient désormais sur ses joues.

 

            *Je te pardonne Karine. Tu n’étais pour rien dans la mort de ton mari. C’était un accident. Tu as été une bonne mère qui a élevé ses enfants dans l’amour et la sécurité, une fille dévouée et une superbe infirmière. Tu t’intéresses sincèrement aux autres mais il est temps de commencer à bénéficier toi-même de ta générosité. Je te pardonne, ma chérie, je te pardonne…

 

Karine n’avait jamais réussi à se dire ces mots, mais, dans le rôle de son ange gardien, elle put enfin se donner la validation et la libération dont elle avait besoin. Je ne saurais trop chaudement recommander cet exercice. Si l’image de l’ange gardien ne vous convient pas, vous pouvez interpréter le rôle d’une personne qui montre une grande affection à votre égard. L’essentiel est d’identifier le moment précis où a débuté votre enfermement dans la prison du devoir, puis d’en ouvrir la porte et de sortir.

La séance que nous venons de voir allait marquer un tournant pour Karine. Vers la fin, elle posa cette question : « OU EST-IL ECRIT que je dois dilapider ma retraite tout simplement parce que ma fille estime avoir besoin d’acheter tout de suite une maison ? »

Je lui dis qu’elle n’avait aucune raison d’hésiter à aider financièrement Mélanie tant qu’elle pouvait réellement se le permettre, et qu’elle était mue par l’amour et la générosité, et non par la peur de représailles. Elle m’avoua alors que la somme que Mélanie lui demandait – 25000 Francs – dépassait ses moyens, mais qu’elle serait prête à donner le tiers.

Quand je lui demandai ce qu’elle ferait si Mélanie protestait, elle sourit, prit une profonde inspiration, et me dit :

« Eh bien, ce ne sera pas la première fois, ni sans doute la dernière. Pour ma part, je me bornerai à lui dire que je ne peux pas donner plus et que, si elle veut à tout prix accuser quelqu’un, elle peut s’en prendre à vous, puisque c’est vous qui m’avez lancée dans cette dynamique de changement. »

Les individus deviennent des adultes et évoluent au cours de leur vie, mais leurs valeurs ne suivent pas toujours le mouvement. Comme Karine, vous avez le droit de vivre selon les principes auxquels vous adhérez librement et consciemment plutôt que de continuer à appliquer sans réfléchir ceux que vous aviez adoptés dans un passé lointain.

 

Jusqu’où pousser la générosité ?

 

Eve avait beau savoir qu’elle devait quitter Elliot, tous les éléments du brouillard la maintenaient dans la paralysie.

 

            *Il a tellement besoin de moi, puisque je fais tout pour lui. En plus, je lui suis redevable. Je n’arrive tout simplement pas à franchir le seuil de la porte.

 

Cette jeune femme belle et talentueuse avait renoncé à tant de choses afin de pouvoir s’occuper d’Elliot que son compte affectif se trouvait dangereusement à découvert. Coupés de ses amis, privée de ses activités qui lui avaient autrefois procuré du plaisir, ayant subordonné ses aspirations professionnelles à celles d’Elliot, elle vivait désormais dans un univers terriblement rétréci.

Plus vous avez de ressources personnelles, plus vous êtes à même de donner : ce n’est pas plus compliqué que cela. Dès lors que votre vie regorge de richesses – des êtres qui vous aiment et que vous aimez, une vie professionnelle et affective qui vous comble, des amis, des joies, des moyens financiers suffisants – vous pouvez beaucoup offrir sans courir le risque de compromettre votre bien-être. Si, à l’inverse, vous vous trouvez en instance de divorce, dans une situation professionnelle conflictuelle et avec des fins de mois difficiles, vous aurez peut-être du mal à consacrer du temps et de l’énergie à la satisfaction des besoins d’autrui. Et oui : vous ne pouvez sauver quelqu’un de la noyade si vous ne parvenez pas vous-même à maintenir la tête hors de l’eau.


Posté: 01:16, 27/08/2006 dans 11 Quand le brouillard se dissipe
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Quand le brouillard se dissipe 5

Désensibilisation, troisième acte : la culpabilité

 

La culpabilité tire une grande partie de son emprise de l’énorme difficulté que l’ont éprouve à distinguer entre culpabilité justifiée et culpabilité imméritée. On croit aisément que, si l’on se sent coupable, c’est qu’il y a forcément une raison.

L’euphorie qui s’était emparée de Victor à l’idée de pouvoir aborder en toute sérénité le sujet du déplacement professionnel qu’il projetait de faire ne dura guère plus de 5 minutes. Presque aussitôt, il se trouve tiraillé entre sa conviction d’avoir pris la bonne décision et le grand malaise que suscitait en lui la perspective de changer aussi radicalement ses rapports avec sa femme.

 

            *Bien sûr, Julia avait accepté de rester à la maison et elle semblait bien vivre la situation, mais cela ne m’a pas pour autant empêché de me sentir terriblement coupable. Je l’imagine toute seule, recroquevillée sur le canapé devant la télé, pleurant à chaudes larmes et sursautant au moindre bruit. Les sentiments de culpabilité ne surgissent pas du néant. On peut me reprocher beaucoup de choses, mais je ne suis pas de ceux qui regardent souffrir tranquillement leur femme.

 

Pour aider Victor à déterminer si ses sentiments de culpabilité se justifiaient ou non, je lui demandai de répondre à cette série de questions :

 

            -Y avait-il de la malveillance dans vos actions ou vos intentions ?

            -Y avait-il de la cruauté dans vos actions ou vos intentions ?

            -Vos actions ou vos intentions avaient-elles un côté vexant, humiliant ou méprisant ?

            -Vos actions ou vos intentions étaient-elles de nature à porter atteinte au bien-être de l’autre ?

 

Si vous répondez par l’affirmative à une ou plusieurs de ces questions, c’est qu’il y a bien lieu de vous sentir coupable, mais à une condition : c’est que ce sentiment vous remplisse de remords plutôt que de haine de vous-même. La voix de l’intégrité exige que vous preniez la responsabilité de vos actes et que vous fassiez le nécessaire pour réparer vos torts. Elle ne vous oblige pas à vous considérer comme un monstre dépravé.

Mais si, à l’instar de Victor, vous agissez dans votre intérêt sans pour autant chercher à léser l’autre, vos sentiments de culpabilité perdent toute justification et méritent un examen sérieux. Car, en l’absence de cet examen, la culpabilité excessive risque de s’enraciner tellement qu’elle finit par devenir un élément discret mais pourtant permanent de votre vie quotidienne, tel le papier peint de votre chambre.

Victor a donné une réponse négative à toutes les questions, mais une certaine ambivalence continuait de caractériser ses sentiments lorsqu’il partit tout seul en voyage d’affaires.

 

            *C’est la première nuit qui a été la plus dure. Comme je le craignais, elle pleurait pendant notre conversation téléphonique. J’allais d’abord lui proposer des tas d’activités – sortir, aller voir des amis ou sa famille – mais je compris que la seule façon de l’aider était d’arrêter de lui donner des conseils, et lui permettre de trouver ses propres solutions. Je me bornai donc à lui dire qu’elle me manquait, que tout se passait bien et que je rappellerais le lendemain soir.

Le deuxième jour a été le tournant. Quand je téléphonai, elle n’était pas à la maison. Inquiet, je laissai un message. Elle me rappela un peu plus tard pour me dire qu’elle avait été au cinéma avec une amie. Elle avait l’air en pleine forme. Je me demandai d’un coup si je ne m’étais pas fait un sang d’encre pour rien. Au cours de la semaine, elle eut certes des hauts et des bas, mais elle trouva à s’occuper et se montra finalement à la hauteur. Je ne prétends pas que cela ait été un jeu d’enfant, mais chacun s’en est quand même bien tiré. Cela veut d’ailleurs dire que ce sera nettement plus facile la prochaine fois.

 

Reposez vous les questions que j’ai soumises à Victor chaque fois que vos sentiments de culpabilité semblent, comme les siens, disproportionnés avec les faits les ayant suscités. Une conscience équilibrée produit normalement la dose de culpabilité appropriée. Une femme qui couche avec le mari de sa meilleure amie devrait effectivement se le reprocher, et ma liste n’a nullement pour but de blanchir les auteurs d’actes inexcusables. Mais il ne faut pas non plus vous sentir coupable tout simplement pour avoir brûlé le pain grillé du matin, ou proposé d’aller voir un film qui s’est révélé ennuyeux. Encore moins pour avoir voulu quelque chose qui pourrait enrichir votre vie, même si votre aspiration n’a pas l’heur de plaire à l’autre.

 

La distinction entre faits et opinions.

 

Ceux qui ont recours au chantage affectif ne s’embarrassent pas, eux, de distinctions de ce type. Ils vous culpabilisent de la même façon, que leurs reproches portent sur des faits gravissimes ou des bagatelles. Hélas ! Nombre de leurs victimes s’empressent d’ouvrir toute grande les portes pour laisser la culpabilité s’y engouffrer.

Léa, qui avait dit à sa mère à quel point cela la vexait d’être constamment comparée à sa cousine, pouvait se féliciter de l’attitude réceptive qui semblait avoir accueilli ses propos. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure. Constatant à une autre occasion que Léa rechignait à satisfaire une de ses demandes, sa mère essaya une nouvelle forme de pression.

 

            *Elle voulait que je parte en week-end avec elle chez mon frère et sa famille, raconta Léa, mais j’avais déjà pris des billets de théatre et cela m’aurait ennuyée de renoncer à ma sortie. Je lui dis qu’elle était assez grande pour s’y rendre toute seule. Je lui proposai même – je reconnais que c’était vache – d’y aller avec Caroline. Elle se retint de faire son numéro habituel de comparaison avec ma cousine, mais elle ne se priva pas pour autant de me dire : « Tu es apparemment trop occupée pour passer du temps avec moi. Il n’y a que ta propre vie qui compte pour toi. Cela me scie de voir à quel point tu es devenue égoïste. » J’ai beau savoir que c’est de la manipulation éhontée et que ma mère joue à fond les martyrs, je me sens quand même coupable, peut-être pas autant qu’auparavant, mais plus que je ne voudrais. J’ai même envisagé un instant d’annuler mon rendez-vous et d’offrir mes billets à des amis. Mais, je ne l’ai pas fait, et je suppose que c’est le signe d’un progrès.

 

Ça l’est incontestablement : en dépit des pressions qu’elle continuait de subir, Léa avait modifié son comportement mais, comme tant d’autres, elle sous-estimait sa réussite du fait qu’elle s’attendait en parallèle à une transformation tout aussi rapide de ses sentiments.

 Pour réduire plus vite ses sentiments de culpabilité, elle devait apprendre à distinguer entre les faits et les jugements négatifs de sa mère.

Je demandai à Léa de me faire la liste des qualificatifs les moins amènes que sa mère avait prononcés au fil des ans dans ses moments de contrariété. Comme je l’avais prévu, les mots qu’elle m’indiqua étaient parmi ceux que les victimes de chantage affectif s’entendent reprocher.

Voici une partie de sa liste :

 

            Insensible

            Egoïste

            Cavalière

            Maladroite

            Obstinée

            Méchante

            Insensée

            Incorrecte

 

Contrairement à ce q