par Yann Le Guernigou
PARIS (Reuters) - La France a dévoilé samedi un projet de fusion entre le groupe public Gaz de France et Suez pour constituer un deuxième poids lourd international de l'énergie aux côtés d'EDF, au risque d'irriter les instances européennes et ses partenaires par cette éclatante manifestation de patriotisme économique.
Le Premier ministre, Dominique de Villepin, a annoncé lui-même la nouvelle en présence des présidents des deux groupes, dont le rapprochement permettrait à Suez d'échapper aux visées de l'italien Enel.
Auparavant dans la journée, le premier électricien de la Péninsule avait réaffirmé son intérêt pour Electrabel, le pôle énergie de Suez, après avoir évoqué dans la semaine la possibilité de faire une OPA sur l'ensemble du groupe de services aux collectivités.
Certaines sources évoquaient même le lancement d'une telle offre dès le début de la semaine prochaine, ce qui expliquerait la précipitation manifeste avec laquelle le projet de fusion Suez-GDF a été monté.
En visite à Berlin, le ministre italien de l'Economie, Giulio Tremonti, a déclaré que les pays européens devaient cesser de s'opposer à des rachats de leurs entreprises nationales par des étrangers, sous peine de provoquer un blocage du marché communautaire.
L'annonce du rapprochement Suez-GDF est intervenue au terme d'une semaine à rebondissements spectaculaires dans le secteur de l'énergie européenne, marquée par la surenchère du numéro un allemand E.ON sur l'électricien espagnol Endesa, cible depuis septembre d'une offre - hostile mais soutenue par les pouvoirs publics - de son compatriote Gas Natural.
DEUXIEME RANG EUROPEEN
Suez et Gaz de France réunissaient séparément leurs conseils d'administration samedi soir pour approuver l'opération, qui donnerait naissance à un groupe pesant plus de 70 milliards d'euros en Bourse et qui se situerait au deuxième rang européen en terme de capitalisation boursière derrière EDF (77,4 milliards).
De source proche du dossier, on a déclaré qu'elle devrait prendre la forme d'une offre de Suez sur GDF principalement en actions, comprenant éventuellement une composante en cash. Ses modalités pourraient être annoncées lundi.
Elle nécessitera une modification de la loi interdisant à l'Etat français de descendre sous les 70% du capital de GDF.
"Compte tenu de l'importance stratégique de l'énergie, la fusion entre Gaz de France et Suez semble aujourd'hui la voie la plus appropriée", a déclaré Dominique de Villepin en annonçant l'opération.
Il a ajouté que la France avait ainsi "l'ambition de créer un des tout premiers groupes mondiaux de l'énergie, en particulier dans le secteur du gaz", Suez-GDF étant en de fait un des leaders mondiaux du gaz naturel liquéfié.
De source gouvernementale, on a souligné que le nouveau groupe serait une entreprise "à capitaux mixtes", ce qui signifie que l'Etat français, qui détient aujourd'hui près de 80% de GDF, entend rester présent à son capital.
CONCERTATION APPROFONDIE
"La présence de l'Etat tient au caractère stratégique de ce secteur qui est sans équivalent", a-t-on expliqué, ajoutant : "L'approvisionnement énergétique dans l'ère post-pétrole est une des conditions de la prospérité des pays européens. Donc il nécessite le soutien des Etats avec des capitaux privés pour investir massivement et garantir les approvisionnements stratégiques de long terme".
Le Premier ministre a annoncé d'autre part que l'affaire donnerait lieu à une "concertation approfondie" avec les partenaires sociaux, portant notamment sur l'évolution de la loi garantissant un contrôle majoritaire à au moins 70% de GDF par l'Etat français.
Cette disposition, qui concerne aussi EDF, avait été votée pour surmonter l'hostilité des syndicats à l'ouverture du capital des deux groupes publics, entrés successivement en Bourse en juillet et en novembre derniers.
La CGT et la CFDT ont rapidement exprimé leur opposition au projet de rapprochement GDF-Suez, y voyant une "privatisation déguisée" du groupe public.
La volonté du gouvernement de créer un nouveau champion de l'énergie "s'inscrit complètement dans notre conception du patriotisme économique", a-t-on encore souligné de source gouvernementale.
Elle risque toutefois de créer des remous hors de France, à commencer par l'Italie, dont le Premier ministre, Silvio Berlusconi, avait appelé le gouvernement français à faire preuve de "réciprocité" dans le cadre de l'intérêt manifesté par Enel pour Suez.
Cette affaire intervient en effet alors qu'EDF a mis la main l'an passé sur Edison, le numéro deux de l'électricité en Italie, et que BNP Paribas a annoncé le mois dernier un projet de rachat de BNL, la sixième banque de la Péninsule.
Rome a annoncé samedi soir l'annulation d'une rencontre prévue lundi entre les ministres italien et français de l'Industrie sans en préciser les motifs.